« France insoumise » ou unité d’action ?

A cette première difficulté sérieuse s’en combine une deuxième : J-L. Mélenchon ne semble pas vouloir regrouper une coalition de courants politiques susceptible d’unir tout ce qui procède des traditions de « la gauche » et qui s’oppose à la politique capitaliste du gouvernement, à la différence du processus de regroupement qui avait fait son succès de 2012 et qui lui avait permis de jouer un rôle clef dans la défaite de Sarkozy. Il est pourtant fort de cet acquis, par lequel, la politique de Hollande et du gouvernement étant le désastre absolu qu’elles sont, il a évidemment – c’était assuré et la moindre des choses – retrouvé le potentiel de 2012, dans les sondages. Mais la méthode qu’il applique est toute opposée.

Quels que soient les écrits à géométrie variable, la « France insoumise » n’est ni un front unique, ni un parti, mais une addition de supporters, sur un mode qui, internet en plus, rappelle le RPF gaulliste de 1947 ou le « Désir d’avenir » de Ségolène Royal en 2007, et non pas les traditions constitutives du mouvement ouvrier reposant sur l’expression organisée et le débat public de tous les courants.

C’est pourquoi la résistance du PCF, sans qu’en rien cela n’exonère ce parti de sa responsabilité majeure dans le soutien partiel au gouvernement, traduit aussi une résistance de militants qui, le plus souvent, aimeraient bien pouvoir soutenir démocratiquement et unitairement J-L. Mélenchon, mais qui sont légitimement heurtés par l’injonction antidémocratique de se soumettre en tant qu’Insoumis (sic …), renforcée par la brutalité d’ « insoumis de base » qui vont répétant « rallie-toi, tu n’as pas le choix, il n’y a que JLM », argumentaire qui, même s’il traduisait une réalité, serait contre-productif !

Cette méthodologie verticale, faussement participative, visant à faire table rase des partis et des courants, et qui a au passage noyé le PG lui-même, est pensée politiquement, de la part de J-L. Mélenchon, comme l’expression du regroupement du « peuple » contre « l’oligarchie ». Il s’agit donc non seulement de dépasser la « forme parti », mais d’aller au delà de la lutte des classes contre le capital et son État, pour unir tout le « peuple » contre la seule oligarchie « médiatique et financière ».

Au plan international, cela veut dire réaffirmer la « grandeur de la France » en dehors de l’OTAN, mais avec toujours la même botte posée sur l’Afrique, et tendant la main à la Russie de Poutine.

La campagne de 2012, qui se déroulait avant le Maidan, Syriza et Alep, n’avait pas encore vu J-L. Mélenchon faire ces choix politiques de façon aussi affirmée, même s’ils étaient latents. C’était une campagne unitaire pour battre Sarkozy en construisant une alternative à Hollande, une campagne anti-bonapartiste, anti-V° République, du mouvement ouvrier, malgré ses contradictions. Ce que n’est pas la campagne actuelle de J-L. Mélenchon.

Celui-ci nous explique que, président, il mettra fin à la V° République par l’élection d’une constituante. Mais les vrais constituantes ont toujours été imposées de haute lutte à des États ébranlés : les constituantes octroyées n’ont jamais renvoyé les présidents qui les avaient concédées ni mis en cause l’État existant. Et le choix de faire signer un engagement de fidélité, véritable serment d’allégeance, aux candidats « France insoumise » aux législatives ne se dirige pas vers une constituante souveraine !

La méthode, et le contenu, de la « France insoumise » est liquidatrice de ce qui existe comme tradition et acquis démocratiques et ouvriers, c’est-à-dire comme formes politiques construites par et pour la lutte des classes, à la gauche du PS, alors même que la méthode et le contenu de l’exécutif Hollande-Valls, de leur côté, détruisent le PS.

C’est pour l’ensemble de ces raisons de fond qu’il n’y a pas de dynamique unitaire malgré son fort capital de départ, autour de la candidature de J-L. Mélenchon. Ses relations conflictuelles avec le PCF, souvent mises en avant, sont à présent un facteur secondaire de ce problème, et le PCF n’est pas à même d’imposer une telle dynamique unitaire, ce qui constitue pour son appareil une faillite politique, douloureusement ressentie par ses militants.

On aurait bien aimé …

Il est tout à fait possible qu’au final, lors du vote, nous soyons conduits comme des (centaines de) milliers de militants ouvriers à voter Mélenchon, mais ce sera malgré cette orientation et non pas en accord avec une dynamique unitaire affrontant la V° République comme cela avait été le cas en 2012.

Mais il est trop tôt pour le dire, car la situation n’est pas fermée et comporte encore la possibilité de bien des surprises.

Lutte des classes et primaires en France : la possibilité Filoche.

La possibilité de bien des surprises, disions-nous.

D’abord les surprises directes de la lutte sociale : n’oublions pas que la lame de fond contre la loi El Khomri avait déjà bousculé le calendrier d’une « France » soi-disant « insoumise » qui n’envisageait plus que les élections présidentielles de la V° République comme cadre d’action politique, au moment même où des millions tentaient l’action directe de classe.

Mais aussi les surprises institutionnelles liées à la crise du régime et de tous les partis. De ce point de vue, les primaires de la « Belle Alliance Populaire » qui, de fait, seront les primaires du PS (car en dehors du PS la « BAP » ne comporte que des groupuscules), vont attirer l’attention de larges secteurs.

Nous avons écrit, polémiquant notamment avec les propos schématiques et souvent illusoires de Gérard Filoche et ses camarades, que la notion de «primaires de toute la gauche » ne pouvait plus mobiliser, au stade atteint par le dégoût envers celle-ci à une échelle de masse. Globalement cela reste vrai : ce ne sont pas des « primaires de toute la gauche » qui peuvent avoir lieu, mais un regroupement issu de la lutte des classes, plus difficile à présent, après la fin du mouvement contre la loi El Khomri.

Mais en l’absence d’autres issues et compte tenu du rétrécissement de l’exécutif présidentiel, intervenir dans les primaires du PS pour délégitimer et battre une candidature de François Hollande, de Manuel Valls (ou de Ségolène Royal au cas où), peut devenir une motivation sociale, car il s’agira bien là d’affronter l’exécutif actuel de la V° République en lui portant un ultime coup, qu’il n’aura pas volé.

En votant pour qui ? Si vous éliminez tous ceux qui, en résumé, ont été ministres un jour ou l’autre (point qu’ils ont aussi en commun avec J-L. Mélenchon, d’ailleurs), il reste Gérard Filoche. Il est temps de cesser de prendre sa candidature à la rigolade car un succès de celle-ci aux primaires du PS ou un score inattendu, irruption qui évoquerait réellement celle d’un Sanders, vieille figure tenue pour marginale soudain au cœur de l’arène, pourrait être un atout, sinon pour rebattre toutes les cartes ainsi qu’il l’espère, du moins pour permettre des regroupements politiques préparant les prochains affrontements.

On connaît bien l’argumentaire « mélenchonien » qui sera alors martelé notamment sur les réseaux sociaux : c’est un socialo, socialo caca, JLM for ever !

Sauf que le seul sens que sa candidature aux primaires peut avoir est, premièrement de défaire Hollande ou son substitut, deuxièmement d’afficher une orientation qui, sur le noyau dur des relations capital-travail dans l’entreprise (réserve faite des débats et critiques qui s’imposent sur les questions de la forme de l’État, de l’école, etc.) a toujours été d’opposition frontale et claire à l’exécutif, à la différence de quasi tous les « frondeurs ». Un score surprise peut aussi lui permettre de s’adresser à J-L. Mélenchon dans une démarche unitaire réelle.

La lutte des classes prime, c’est pourquoi il n’y aura aucune honte à avoir à intervenir ainsi dans les « primaires de la BAP » pas plus qu’il n’y en avait en Amérique à intervenir dans les primaires du parti de Wall Street …

La leçon de l’Amérique, c’est aussi cela : le feuilleton des présidentielles ne fait que commencer car c’est la lutte des classes qui va agir sur lui.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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