Revendications et factions : l’implosion policière.

Ainsi va la crise de la V° République : quelques jours après le coup d’État picrocholin du président Hollande publiant ce qu’il « ne devrait pas dire », les forces dites de l’ordre se mettent à manifester avec uniformes, cagoules, véhicules de service et armement en évidence, de préférence la nuit, de préférence près de l’Élysée et des lieux de pouvoir de l’État. Ras-le-bol de fonctionnaires épuisés et poussée factieuse se combinent pour faire franchir une nouvelle étape à la crise de l’appareil d’État, censé tenir en place au moins jusqu’aux présidentielles qui doivent acter le changement de monarque, dans l’espoir de sauver un régime dont la décomposition devient celle de l’État. Consciemment ou non ces manifestations imitent, les armes en plus, beaucoup de manifestations sociales de ces derniers mois.

Cette vague dont la spontanéité initiale ne fait pas de doute (étant entendu que les réseaux prêts à l’organiser étaient eux en place !), a été causée par l’agression sauvage de deux policiers à Viry-Châtillon, le 8 octobre. Mais les conditions en étaient réunies.

Car les personnels du ministère de l’Intérieur sont dans un état d’épuisement, d’énervement et de stress extrêmement dangereux, pour eux-mêmes et pour la population : ils ont été mis dans cet état par les missions et par les méthodes que leur commandement leur a fait mettre en œuvre depuis au moins un an, depuis la proclamation d’un « état d’urgence » dont jamais Daesh n’a été la cible.

Répression violente de manifestations ouvrières et de jeunes, yeux crevés, « bavures » innombrables, résultant des ordres donnés et de la politique de dispersion et de provocation organisée systématiquement par le ministère et certaines préfectures, combinés à l’euro de foot, alors que la situation sécuritaire dans les quartiers les plus pauvres des villes et des banlieues se dégrade rapidement, la traque des réfugiés passant, médiatiquement, politiquement et finalement dans les taches quotidiennes, devant la sécurité publique proprement dite à l’encontre des délinquants et trafiquants : tout cela devait fatalement déboucher sur une explosion parmi les personnels de base chargés théoriquement de la sécurité, en réalité de la gestion et de la reproduction de l’insécurité générale.

Plus ou moins confusément, ces personnels sentent qu’ils font aujourd’hui partie non pas de la solution au problème, mais du problème lui-même : cela les rend malades et ils le traduisent en exigeant « respect » et amitié de la part d’une population qui se méfie d’eux, et il y a de quoi, ce qui les blesse.

Les exhibitions nocturnes, armes déployées, non seulement ne sauraient rasséréner la population, mais posent la question de la sécurité publique dans toute son ampleur, c’est-à-dire la question du droit à la sûreté de toute personne et de tout citoyen à l’encontre de toute agression, et d’abord à l’encontre de l’État, de l’exécutif et de l’appareil d’État – car tel est le sens fondamental du droit à la sûreté, que d’aucuns jugeraient anarchiste alors qu’il fut ainsi défini par les John Locke, Benjamin Franklin et autres Siéyès, aux XVII° et XVIII° siècles !

Clairement, la responsabilité de cette situation incombe à l’exécutif et singulièrement à la chaîne de commandement président-premier ministre-ministre de l’Intérieur-préfets-commissaires.

Le policier de base en est victime et, en tant que fonctionnaire, ses revendications matérielles et salariales et son aspiration au respect et à sa propre sécurité et considération sont légitimes. Pour autant, il n’est pas réaliste de postuler pour répondre à ces aspirations que l’institution policière serait un service public comme un autre. Avec l’armée, la gendarmerie et divers « services » spéciaux, elle est le cœur de l’appareil de l’État régalien en charge de la défense ultime de l’ordre social fondé sur la propriété privée des moyens de production, et en ce sens ce qui apparaît comme un dévoiement par l’ « état d’urgence » des missions de sûreté et de sécurité publique, du point de vue d’un idéal altruiste et républicain de forces de l’ordre intègres et protectrices – idéal qui est celui d’une partie des personnels de police, certainement celle qui souffre le plus moralement et nerveusement aujourd’hui –, est en réalité parfaitement cohérent.

Autrement dit, pour avoir une police de proximité organiquement liée à la population, émanant d’elle, il faut un autre État et une véritable République, défendant l’intérêt général et non pas la propriété privée des moyens de production, garantissant la sûreté et agissant pour le bien-être et non pas pour l’accumulation illimitée du capital.

La vague de grèves et de manifestations de masse de ce printemps allait dans ce sens : victorieuse, elle aurait ouverte la crise de ce régime. Le désintérêt envers les élections présidentielles, le sentiment général que rien de bon ne peut en sortir, peuvent aussi aller dans ce sens. Et, au fond, le ras-le-bol des policiers aussi, en tant que personnes et en tant que fonctionnaires.

Mais ce ras-le-bol éclate dans une institution de l’État dont la fonction sociale et politique n’est pas « républicaine » et alors qu’état d’urgence et missions de répression et de provocation l’ont démoralisée en profondeur. Le FN n’est pas plus à l’origine de ce mouvement qu’il n’est au départ de quelque mouvement social en France, mais il compte bien tirer les marrons du feu. Il est donc tout aussi opportuniste, avec M. Cambadélis, de faire de la « patte » du FN la cause des manifestations de policiers, que d’écarter cet aspect, avec M. Mélenchon, au profit d’une compréhension affichée pour ces manifestations telles qu’elles se déroulent, cagoules en moins.

Cette vague conteste parfois violemment aussi bien l’organisation « Alliance », qui n’est pas un syndicat mais une sorte de Ligue (sur laquelle s’est alignée l’UNSA …), qui appelle les policiers à manifester … contre les tribunaux « laxistes », que les syndicats tentant de maintenir une tradition « républicaine », à savoir essentiellement le SGP-FO-Police (que des secteurs de l’UNSA ont rallié ces dernières années). Rappelons, car c’est nécessaire, que l’officine dénommée « Alliance », devenue majoritaire aux élections professionnelles, avait protesté en 2013 contre la protection de Charlie Hebdo, et lancé le rassemblement du 18 mai dernier contre la CGT, Nuit Debout et la Ligue des Droits de l’Homme. Cette organisation tente à présent de surfer sur une vague qui la déborde, et les revendications telles qu’elles se dégagent ne vont pas du tout dans un sens « républicain ». En effet, elles ne portent pas tant sur les moyens, les salaires et les conditions de travail, que sur trois points :

  • Les missions « statiques » : la surveillance des bâtiments publics, des préfectures, des lieux hyper-fréquentés, et la protection des personnalités fatiguent les policiers et consomment des moyens.
  • L’armement : jugé obsolète, il devrait paraît-il être encore renforcé … (1)
  • La « légitime défense » : tout policier aurait une « présomption de légitime défense ».

Le directeur de la Police nationale et le ministère se sont déclarés disposés à négocier sur ces trois points, le premier précisant toutefois que les règles de la « légitime défense » ont déjà été élargies par la loi soi-disant antiterroriste du 3 juin dernier, qu’il invite à appliquer pleinement.

Franchement, le policier fatigué, énervé, épuisé, peut-il s’imaginer un seul instant que l’attribution de missions de sécurité publique à des officines de sécurité privée – car c’est en cela que consisterait la satisfaction du premier point ! -, le surarmement des équipes en réponse au second, et le permis de tuer en réponse au troisième, vont améliorer ses conditions de travail, son image de marque et ses rapports avec la population ? ! (2)

C’est ainsi que l’exécutif Hollande-Valls, après avoir, par l’état d’urgence et la répression des manifestations, provoqué une crise de décomposition de la police, tente d’y répondre par des mesurettes qui, toutes, aggraveraient le mal.

L’autre voie est celle de la démocratie qui porte en elle la création d’une véritable République. Elle exige que l’on ne protège pas cet État. Elle fait écho au sentiment populaire majoritaire qui se détourne des prochaines présidentielles et qui dénie toute légitimité à une candidature issue de l’actuel exécutif, que ce soit celle du président ou celle du premier ministre. Elle concilie la méfiance et la crainte populaires envers la police avec l’angoisse et le mal-être du policier de base dans l’exigence d’une République assurant, par la participation populaire aidée par les professionnels, la sûreté générale et la sécurité publique, en réprimant pour de bon aussi bien les gaspilleurs capitalistes que les mafieux de quartier.

Le 24-10-2016.

(1) J.L. Mélenchon a précisé que les armes de la police devraient être françaises, et pas américaines. Cela changerait sans doute tout …

(2) A Saint-Etienne, une manifestation d’un « collectif pour le désarmement de la police et la démilitarisation des conflits »a été interdit par la préfecture. La manifestation a quand même eu lieu avec 200 participants, se déroulant sur le mot d’ordre « Tout le monde déteste la police ». Un tel slogan peut se comprendre à un moment donné chez des jeunes en révolte, mais il devient là, clairement, du rabâchage contre-productif visant à la provocation, ce que le saccage du local du PS par un petit groupe – une fédération qui s’était opposée à la « loi travail » – confirme. On ne peut que s’interroger sur le rôle respectif de la préfecture, de la police et des provocateurs dans ce genre de scénario qui ne profite qu’aux ennemis des libertés publiques à tous les niveaux.

(2 bis) On se peut se reporter à la relation des événements de St-Etienne faite par Roger Dubien sur le site Réseaux citoyens de St-Etienne :

ETAT DE SIÈGE DANS LA VILLE ET SACCAGE DU SIÈGE DU PS.
Que s’est-il passé à St-Etienne samedi 22 octobre ?

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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