La situation internationale à la lumière du sommet de l’OTAN de Varsovie

Le sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Varsovie les 8 et 9 juillet dernier a été présenté dans les médias comme un sommet « de guerre froide », dominé par l’idée d’une nouvelle confrontation entre États-Unis et Russie, l’Europe étant embarquée du côté des États-Unis. Nous allons critiquer cette représentation, et l’analyse et la discussion de ce sommet seront l’occasion de traiter des grands axes de la situation internationale présente, du point de vue de la lutte de classe des exploités, qui auraient tout intérêt à lire plus souvent la prose des généraux, lesquels ne se privent pas d’écrire, même si bien entendu ils ne rendent pas tout public.

Les commentaires véritablement dominants.

En France le parcours de la presse, singulièrement de la plus lue, celle des quotidiens de province, montre que contrairement à ce que l’on s’imagine souvent, le registre dominant est « anti-américain » : tel éditorialiste provincial, après avoir bavassé pendant des semaines contre « la CGT », se donnera des airs de fin géopoliticien en déplorant les « erreurs de l’Europe » face à « la Russie » dont il faudrait bien comprendre qu’elle a une « aire naturelle » d’expansion, qui lui appartient historiquement, en somme, et que cette aire englobe l’Ukraine – et que si jamais elle devait englober la Pologne, cela ne vaudrait tout de même pas une guerre.

Ainsi va l’anti-impérialisme franchouillard : à la remorque de la recherche d’un équilibre entre grandes puissances, « oubliant » au passage l’interventionnisme frénétique de l’impérialisme français en Afrique ou le soutenant carrément. Une bonne synthèse de ces positions dominantes est représentée par l’orientation de J-L. Mélenchon en matière de politique étrangère et européenne. Nous avons bien écrit : registre dominant, car il s’agit là de la doxa qui prévaut dans les coulisses diplomatiques comme dans les partis de droite et d’extrême-droite, mais qui se présente toujours comme subversive, en insurrection contre la « pensée BHL » supposée prépondérante, comme cela on a le frisson de la contestation sans ses risques.

Alors, nouvelle guerre froide ? Qu’en est-il au juste ?

L’encerclement de la Russie : avant 2008.

La période de coopération officielle et affirmée entre Moscou et Washington, dont Poutine était au départ un promoteur, a pris fin dans les faits durant la décennie 2000. Dans les faits mais pas dans les textes et « instruments diplomatiques » : l’Acte fondateur OTAN-Russie (1997), et une série de traités et de textes institutionnalisant la collaboration OTAN-Russie, n’ont jamais été abrogés et servent toujours de références.

On parle souvent d’encerclement de la Russie et l’on déplore que la fin du Pacte de Varsovie n’ait pas été suivie de celle de l’OTAN. Mais ceci suppose que l’on prenne pour argent comptant la rhétorique de la « lutte contre le communisme » ayant servi à justifier la création de l’OTAN. L’OTAN a avant tout permis aux États-Unis d’institutionnaliser et de pérenniser la soumission militaire, et donc politique, des autres puissances impérialistes européennes, Royaume-Uni et France, puis à partir de 1955 et de sa réinsertion dans le concert des dites puissances, Allemagne. La présence militaire US en Allemagne, ainsi qu’au Japon, la prépondérance nucléaire, et la direction du commandement intégré de l’OTAN, assurait cette domination qui, comme chacun sait, fut contestée, mais nullement ébranlée, par l’impérialisme français dans les débuts de la V° République. L’OTAN ne pouvait donc pas disparaître avec le Pacte de Varsovie et avec l’URSS.

Alors qu’un impérialisme russe de second rang, appuyé sur l’appareil d’État, s’affirmait durant les années Bush-Poutine (début du XXI° siècle), les relations américano-russes, et par conséquent Russie-OTAN, se sont détériorées dans la seconde partie de la décennie 2000, avec l’adhésion à l’OTAN des principaux pays d’Europe centrale et orientale, pays baltes compris, le lancement du système de défense anti-missiles soit-disant dirigé contre l’Iran mais basé en Europe centrale, et l’agression russe en Géorgie à l’été 2008, qui a eu un effet de ralentissement incontestable sur les velléités d’extension de l’OTAN plus à l’Est encore (car dés 2007 il était question des adhésions ukrainienne, géorgienne et moldave : aucune n’a eu lieu à ce jour).

Si l’on regarde la place de la Russie sur une carte du monde, il est exagéré de parler d’encerclement, mais cette extension et le système antimissiles étaient assurément dirigés contre elle, tout en ayant d’autres finalités comme moyens de pression US sur l’Allemagne et sur l’UE.

L’insurrection qui se produit en Ukraine fin 2013-début 2014 n’a en rien été provoquée par l’OTAN, contrairement à ce que s’imaginent ceux, malhonnêtes, qui relaient la propagande impérialiste russe, et ceux, plus nombreux et naïfs – une naïveté souvent coupable – qui raisonnent toujours dans les mêmes termes et qui identifient capitalisme et impérialisme aux seuls États-Unis. Le peuple ukrainien au moment du Maïdan souhaite, pour mettre fin à l’étreinte russe relayée par un pouvoir oligarchique mafieux et policier, se tourner vers l’Ouest, UE et OTAN, avec pas mal d’illusions, comparables d’ailleurs à celles que des mouvements nationaux dans les colonies ont pu avoir autrefois envers le bloc soviétique.

Le discours officiel russe, niant l’existence d’une nation ukrainienne, fait du Maïdan un complot occidental, voire nazi, ou encore nazi-sioniste et « judéo-nazi » (sic), mais les garanties et gages pris par les impérialismes occidentaux en Ukraine sont restés fort prudents au regard de ce que la situation et certains oligarques ukrainiens leur permettaient, l’intérêt bien compris de ces grandes puissances étant de sauvegarder à terme leur possibilités d’exportation de capitaux dans l’ensemble de la zone, Russie et Ukraine comprises.

2008 est à la fois l’année de la guerre géorgienne et de l’ouverture avérée de la crise financière mondiale. En résumé, le discours sur l’encerclement de la Russie en progression continue est fondé jusque là, mais, pour la période qui suit, il relève essentiellement, au pire d’un copié-collé de l’importante propagande poutinienne, souvent d’une paresse assez banale, malheureusement, en matière d’analyses des relations internationales (c’est comme cela, soit dit en passant, que l’on perd les guerres : en les prenant pour la précédente), et au mieux de la répétition de ce qui a été assimilé antérieurement.

Ceci ne veut pas dire qu’il ne s’est rien passé après 2008, ni que les tensions internationales ne se sont pas aggravées. Mais ce qui a progressé et nourri les crises depuis 2008 n’est pas l’encerclement de la Russie par « l’Occident », mais la crise globale du capitalisme entraînant de graves difficultés pour l’impérialisme dominant, celui des États-Unis, et aussi pour les autres, dont la Russie, véritable maillon faible dont les atouts capitalistes sont directement dépendants de facteurs géopolitiques et énergétiques.

Orientation officielle et problèmes réels du Pentagone.

Rappelons encore que l’impérialisme nord-américain a officiellement redéfini ses priorités mondiales depuis 2011-2012 : ce qui devrait compter avant tout c’est « l’axe Asie-Pacifique », et donc le partenariat conflictuel, ou si l’on préfère la conflictualité partenariale, avec la Chine, dont il n’est pas sans intérêt de rappeler que sa principale théorisation « grand public » est signée Hillary Clinton (Foreign policy, octobre 2011).

Sauf que depuis que ce réalignement a été proclamé, les révolutions arabes, la guerre civile en Syrie et en Libye, l’irruption de Daech, la guerre saoudienne au Yémen, d’un côté, et le Maïdan suivi de l’annexion de la Crimée et de la soi-disant insurrection séparatiste (en fait une intervention oligarchique et russe) dans le Donbas ukrainien, sont survenus !

Tenté par une intervention du type « projection rapide » en Syrie, conforme à la nouvelle doctrine militaire formulée suite aux guerres impérialistes éclairs menées contre l’Irak en 1991 et en 2003, l’impérialisme nord-américain y a renoncé début septembre 2013, miné par ses propres contradictions et profondément divisé jusque dans ses sommets (une telle intervention aurait peut-être renversé son ancien allié Assad, mais aurait très certainement embourbé l’impérialisme US plus encore qu’il ne l’est déjà, et mis Obama dans un porte-à-faux grandiose au risque d’être désavoué par le Congrès US).

L’impérialisme russe, bien que beaucoup plus faible, mais en pleine restructuration militaire, s’est depuis affirmé comme un facteur d’ordre contre-révolutionnaire régional, parfois plus, ou tout autant, efficace, que son vieil adversaire.

Lorsque Bachar el Assad fut menacé d’un réel effondrement (ou d’un confinement définitif dans la zone alaouite de la Syrie), la Russie est passée au stade de l’intervention massive, fin 2015. Pour la population d’Alep et d’une grande partie de la Syrie, les avions russes sont ce qu’étaient les B52 US pour le peuple vietnamien. Cette intervention a fait grogner Washington et l’OTAN (et plus encore la Turquie), mais ils s’y sont adaptés. Le communiqué final du sommet de Varsovie la mentionne encore dans la liste des griefs par lesquels la Russie est accusée d’avoir « rompu la confiance ».

Le document d’orientation générale du Pentagone, National Military Strategy 2015 (voir notre bulletin n°12 du 31 juillet 2015, l’article titré « Au bord du gouffre »), signé du chef d’état-major Martin Dempsey, tente de prendre en compte sans l’avouer, et l’échec du recentrage Asie-Pacifique, et l’incapacité de la nouvelle doctrine militaire dominante, dite RAM (pour « Révolution dans les Affaires Militaires » : déploiement aéronaval ultra-rapide, renseignement, sous-traitance), échec à permettre de « traiter » les situations dites « guerres hybrides », résultant de révolutions, contre-révolutions et interventions non officielles d’États.

Des éléments de langage symptomatiques d’un certain désarroi.

Ce document trahissait déjà des éléments de désarroi : le langage des militaires est, du moins jusqu’à présent, en général positif, clair et beaucoup moins nébuleux que celui des idéologues, des économistes, ou des commissaires européens.

Or, justement, le langage militaire US commence à donner à son tour de sérieux signes de nébulosité, qui vont au delà de la langue de bois parfois de rigueur, et traduisent de vrais blocages de la pensée, causés par les difficultés de l’action.

Le communiqué final du sommet de Varsovie est un pensum très lourd, verbeux et souvent confus, alors qu’il n’en a pas toujours été ainsi. On appréciera quelques trouvailles telles que « le module OTAN de formation et d’entraînement sur les questions de genre », mais plus fondamentalement on s’interrogera sur le sens du concept militaire central que semble être la « projection de la stabilité » : manière de dire que l’on aimerait bien pouvoir à nouveau se livrer à des interventions aéroportées hollywoodiennes comme au bon vieux temps pas si ancien des années 1990 et 2000, mais sans tout déstabiliser ?

Ce thème a été placé au centre du sommet de Varsovie par un discours du secrétaire général délégué de l’OTAN, Alexandre Vershbow, à la chambre des Communes à Londres en mai dernier : « l’OTAN est idéalement équipée pour projeter la stabilité au delà de ses frontières », a-t-il proclamé, ramenant au passage le « concept » aux projets d’encadrement-formation de forces locales « stabilisantes », dont le modèle est … l’Irak !

Ce serait bien, se disent les généraux, de pouvoir sans trop de coût « projeter de la stabilité » tout autour de la zone OTAN, car celle-ci, comme le reconnaît sans ambages le communiqué final du sommet de Varsovie, est devenue « un arc d’insécurité et d’instabilité », à l’Est et au Sud, autrement dit partout (à l’Ouest c’est l’océan et au Nord c’est le pôle).

Le sommet de ce langage nébuleux et incertain, alors que l’on traite tout de même d’affaires militaires, est atteint dans le passage suivant du communiqué (alinéa 59) justifiant la poursuite du dispositif BMD (Balistic Missile Defense) en Europe centrale :

« La défense antimissile de l’OTAN n’est pas dirigée contre la Russie, et elle ne portera pas atteinte aux capacités russes de dissuasion stratégique. La défense antimissile de l’OTAN est destinée à assurer la défense contre des menaces potentielles n’émanant pas de la zone euro-atlantique. »

Quelles sont donc ces menaces ? Motus et bouche cousue. L’Iran, ancien membre de « l’axe du mal » et partenaire régional stratégique central, de manière ouverte depuis l’accord sur le nucléaire iranien, n’est pas nommé alors que Bush l’avait désigné en son temps comme visé par le dispositif antimissiles. L’autre puissance ayant des capacités « stratégiques », c’est-à-dire nucléaires de longue portée, en dehors de la « zone euro-atlantique », serait Israël. Voire l’Arabie saoudite … et au delà le Pakistan, l’Inde, la Chine, à moins que l’on craigne que Daech s’équipe en fusées intercontinentales … D’ailleurs qu’est-ce que cette « zone euro-atlantique » dont aucune menace stratégique n’est censée émaner pour l’OTAN, ce qui est censé rassurer la Russie ? Celle-ci serait-elle implicitement promue au rang de membre de la dite « zone euro-atlantique » ?

On est ici, textuellement, dans le n’importe quoi géopolitique, alors qu’il s’agit d’un document programmatique de l’OTAN signé par tous les pays membres !

Le test de la Syrie.

Cependant, en matière de « projection de la stabilité », en prime « au delà des frontières » de l’aire de domination généralement revendiquée, peut-être est-ce la Russie qui a ouvert la voie, par son intervention massive en Syrie, avant tout dirigée contre la population des zones insurgées, que celles-ci soient contrôlées par le front al-Nosra (contre-révolutionnaires islamistes), ou par la résistance syrienne née de l’insurrection révolutionnaire du printemps 2011 et plus ou moins encadrée par l’ASL (Armée Syrienne Libre).

En quelques mois on est passé ici de la crainte de heurts, y compris accidentels, entre forces de l’OTAN et forces russes, des heurts tout à fait réels ayant eu lieu avec la Turquie, à une collaboration tacite, qui, du point de vue des impérialisme nord-américain et russe, n’est pas dépourvue d’efficacité.

Les États-Unis ont parfaitement « digéré » le fait que la Russie a sauvé le régime d’Assad. Sans faire de bruit à ce sujet sur la scène médiatique internationale, ils ont renforcé leur aide, et leurs moyens de pression politiques, sur les forces kurdes du PYD et ont poussé à leur rapprochement avec quelques secteurs de la résistance syrienne ainsi qu’avec des minorités nationales ou religieuses, formant un nouveau « front », les FDS (Forces Démocratiques Syriennes). Le PYD, branche syrienne du PKK, parti historique de la résistance nationale kurde en Turquie, formé dans un moule mao-stalinien, reconverti au « confédéralisme démocratique » (voir l’article de B. Fernandez sur Murray Bookchin dans le Monde Diplomatique de ce mois de juillet 2016), parti toujours fiché comme organisation terroriste par Washington, est devenu son principal allié local, ce qui ne manque pas d’ironie.

Remarquons au passage que ce « confédéralisme démocratique » permet au PKK et au PYD de ne pas faire de la zone initialement concédée par Assad au PYD quand la guerre civile s’est développée, principalement constituée du Rojava, et qui passe pour une « commune libre » aux yeux de militants d’extrême-gauche occidentaux, le point de départ d’un Kurdistan unifié et indépendant, faisant éclater toutes les frontières de la région. Ces forces sont célèbres, à juste titre, pour avoir organisé et armé de nombreuses femmes engagées dans la lutte contre Daech, et rien que cela est un titre de gloire et a une portée révolutionnaire. Mais dans ses territoires le PYD s’efforce de respecter aussi bien les relations sociales existantes que les frontières héritées.

Ces manœuvres nord-américaines ne manquaient pas d’équilibrisme risqué : à certains moments les États-Unis ont armé, directement et indirectement, des forces qui se battaient entre elles – FDS, ASL voire Front al-Nosra – et surtout le régime turc d’Erdogan, membre de l’OTAN, est engagé dans une fuite en avant répressive dont l’axe central est donné par la haine des Kurdes, et il est très tenté de prendre le PYD à revers, alors que le PYD est le principal allié effectif des États-Unis.

Quand aux « anti-impérialistes » de l’extrême-gauche occidentale, pour qui tout ce qui combat « l’impérialisme et le sionisme » est bon, ils y perdent leur latin, sauf à se rabattre sur la sainte Russie et son allié du moment, Assad, pour les uns, voire sur les islamistes, pour les autres. Quand au peuple syrien, il mérite d’être massacré …

Pour Washington, s’allier aux anciens « marxistes-léninistes » kurdes n’était sans doute pas si difficile, le premier pas dans le reniement sur le terrain par rapport aux proclamations idéologiques d’antan, ayant déjà été accompli largement en Irak, par une alliance de fait avec les diverses milices chiites très largement influencées par l’Iran, en pointe pour combattre Daech.

Le résultat de ces combinaisons a été un recul effectif de Daech, en Syrie et en Irak, recul qui ne bouleverse pas encore la situation et est loin de concerner tout le territoire de Daech, mais qui a été proclamé comme une grande victoire du progrès sur la barbarie, et qui inverse la dynamique d’expansion territoriale de Daech. Falloudja, en Irak, a été reprise, et en Syrie Rakka pourrait l’être – mais ne l’a pas encore été, Palmyre, livré à Daech par Assad un an auparavant, ayant été reprise par Assad avec l’aide russe.

Fondamentalement, aucun de ces développements – ni les bombardements russes massifs, « à l’américaine » pourrait-on dire, ni la récupération relativement habile d’une influence diversifiée par les services nord-américains – ne règle aucun problème essentiel, ni ne modifie radicalement la situation.

A Falloudja (ancien bastion tribal du régime de Saddam Hussein, dont de nombreux cadres du Baath sont devenus des cadres de Daech), l’armée irakienne et les milices chiites ont commis des exactions contre une population arabe sunnite soupçonnée collectivement d’être pour Daech, bien qu’elle ait eu à en souffrir.

Daech contrôle un territoire en train de rétrécir, mais lentement, y multiplie les crimes de masse et, surtout, a inauguré une vague d’attentats de masse en pays musulmans, punissant d’anciens protecteurs félons au passage. L’attentat de l’aéroport d’Istanbul (43 morts), suivi du massacre commis à Bagdad (prés de 300 morts dans un quartier chiite, sans compter les autres attentats quasi quotidiens), et d’attaques en Arabie saoudite, à Médine, second lieu saint de l’islam après la Mecque, à Qatif, centre chiite, et à Djedda, se sont rapidement succédés.

L’ampleur de ces attentats et leurs cibles musulmanes ont un effet politique significatif à la veille du sommet de l’OTAN à Varsovie : la première expérimentation sur le terrain, si l’on peut dire, de la « projection de stabilité », ne ramène aucune … stabilité, bien au contraire.

La nature réelle de la situation internationale actuelle.

Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a déclaré dans une conférence de presse le 9 juillet, présentant les résultats du sommet, et répondant à une question de l’agence russe RIA-Novosti : « Nous sommes dans une nouvelle situation différente de toutes celles expérimentées auparavant. » De tels propos peuvent traduire ce désarroi dont nous avons parlé, mais ils sont en même temps plus proches de la réalité que les commentaires dominants sur la « nouvelle guerre froide ».

La cohabitation de fait, sans heurts à leur niveau à ce jour, des forces armées (aviation, forces spéciales, renseignement …) russes et nord-américaines en Syrie aurait-t-elle été seulement pensable pendant la « guerre froide » ? Pour autant, cette cohabitation est conflictuelle, elle n’a été ni souhaitée ni instituée d’un commun accord, elle est vécue comme une contrainte par les uns et les autres, et comme pleine de dangers, mais, pour autant aussi, elle donne lieu à des ententes officieuses et à un accord tacite, mais non officiel, sur les zones d’intervention des uns et des autres, manipulant leurs clientèles, lesquelles s’interpénètrent sur un terrain composé de zones multiples et d’allégeances parfois confuses. Leurs alliés turbulents sont présents ou se tiennent tout près, qu’il s’agisse de la Turquie, de l’Iran, d’Israël, du Qatar et de l’Arabie saoudite. Toutes les conditions étaient réunies pour que les deux « grands », s’ils étaient en « guerre » même « froide », se rentrent dedans. Cela ne se produit pas.

Cette situation syrienne est une forme extrême de ce qui tend à se produire dans un nombre croissant de secteurs.

Elle tend à s’étendre, se combinant d’une part avec les zones d’instabilité et de guerre permanente sahariennes, sahéliennes et africaines, d’autre part présentant un risque d’entrecroisement avec les conflits de l’ancienne zone soviétique.

C’est ainsi que l’annexion de la Crimée, si elle ne modifiait pas la répartition des principales forces militaires puisque la Russie y avait déjà ses bases, a amorcé une « descente » russe vers le Sud. La déclaration de Varsovie insiste fortement sur les dangers qui pèsent en mer Noire. Ce n’est pas un hasard si une « commission OTAN-Géorgie » s’est réunie pendant le sommet de l’OTAN, qui a réaffirmé l’objectif d’adhésion de la Géorgie au Pacte atlantique, ce qu’il s’est bien gardé de faire pour l’Ukraine.

La « descente » russe a évité le Bosphore : par Tartous et Lattaquié d’une part, et par la projection aérienne via les espaces aériens iranien et irakien d’autre part, elle s’est abattue sur la Syrie. Une puissance régionale membre de l’OTAN, la Turquie, peut se prétendre encerclée. L’incident militaire du 24 novembre 2015, la Turquie abattant un avion russe qui bombardait des rebelles turcomans de Syrie, n’a pas été un « petit » incident. Dans ce contexte, les 2-5 avril derniers, les combats ont soudain repris entre forces arméniennes et azerbaïdjanaises au Haut-Karabakh. L’Arménie est membre de l’Union eurasiatique depuis 2013, dominée par la Russie, mais le président arménien Sarkissian hantait les coulisses du sommet de Varsovie et se félicite d’avoir été reçu par John Kerry et par François Hollande. On peut parfaitement imaginer, dans un cauchemar géopolitique, une combinaison des conflits d’Europe orientale et du Proche et Moyen Orient à travers Turquie et Caucase.

Ces entrelacs, ces trous noirs, ces siphons, dessinent la « situation nouvelle » qu’évoque, sans l’analyser, J. Stoltenberg. Les puissances impérialistes, membres ou non de l’OTAN, participent activement à ce processus, mais il ne les réjouit nullement. Les déclarations de l’OTAN traduisent une inquiétude et un mécontentement profonds, envers la Russie assurément, mais n’indiquent nulle intention d’en découdre.

La Russie est un impérialisme, correspondant fort bien à la définition qu’en donnait Lénine en 1916 : concentration, centralisation et besoin d’exportation des capitaux, lien entre capital et État et combat pour des zones d’influence. Au plan mondial, elle n’est certainement pas un impérialisme prépondérant d’autant qu’il n’est pas diversifié en de nombreuses branches productives, comme les « vieux » impérialisme d’Europe et d’Amérique du Nord. L’État, à travers les oligarchies énergétiques, les ventes d’armes, y joue un rôle central, qui n’a rien de « socialiste » (soit dit pour ceux qui pensent que plus il y a d’État, plus il y a de socialisme, étrange idée au demeurant). La crise économique avec les fluctuations des prix pétroliers et des matières premières et les variations du change, la place en grande difficulté et accroît la tentation de les résoudre par la mise en place de monopoles et le contrôle des territoires.

L’annexion de la Crimée, qui n’est pas plus russe qu’elle n’est ukrainienne ou tatare, faut-il le rappeler, la « guerre hybride » dans le Donbas, les menaces sur l’aire baltique : militarisation croissante de l’enclave de Kaliningrad où les militaires font 10% de la population, déclarations traitant les États baltes de « fascistes », tentatives de manipulation des minorités russes de ces États, cyberattaques, survols de la mer Baltique …, tous ces éléments ne sont pas des inventions de la « propagande occidentale » mais des réalités. La volonté d’émancipation et/ou la crainte de plusieurs nations d’Europe centrale et orientale par rapport à la Russie le sont tout autant, en Ukraine, Moldavie, dans les pays baltes, en Géorgie. Du coup, très logiquement, le sentiment de menace atteint aussi la Pologne voire même la Finlande. La combinaison, en Pologne, d’une peur nationale par rapport à la Russie et d’un profond dépit par rapport à l’UE et à l’Allemagne, explique en partie la réaction chauvine et catholique du pouvoir polonais, par elle-même fort inquiétante.

Mais la « situation nouvelle » qui inquiète Jens Stoltenberg sans qu’il ne la confonde, lui, avec la « guerre froide », si elle est illustrée par les guerres et le chaos de « l’arc d’insécurité et d’instabilité », est de dimension mondiale. Nous n’avons pas de blocs qui se font face et se partageraient le monde. Nous avons plusieurs puissances impérialistes engagées dans de nombreux conflits et dans des processus de collaboration conflictuelle consentis ou contraints. En ce sens, s’il faut chercher une comparaison dans le passé, qui vaut ce qu’elle vaut, c’est plus le début du XX° siècle, mais avant la cristallisation des alliances de 1914, quand la situation était encore mouvante, que la « guerre froide », qui s’impose, et ceci n’a rien de rassurant.

Au niveau planétaire.

De ce point de vue, le type de relation chaotique, reposant sur des points d’accords fondamentaux – l’un comme l’autre ne vont pas appuyer de grands mouvements d’émancipation, qu’on se le dise …- relations gravement conflictuelles mais ne comportant pas nécessairement de dynamique de confrontation globale, que nous venons de dessiner en ce qui concerne les États-Unis et la Russie, se retrouve de plus en plus ailleurs.

L’impérialisme, c’est-à-dire l’accumulation du capital dans le cadre des États poussant à l’exportation des capitaux et se combinant à des dynamiques expansionnistes, renaît partout.

Ce 12 juillet la cour internationale de La Haye a, comme prévu, jugé que les îles Spratley, où la Chine a installé pistes d’atterrissage, bases navales, polders, puits pétroliers, appartiennent aux Philippines.

Le fond commun des contradictions montante est lié à la baisse du taux général réel de profit : les gains à partager se font plus étroits par rapport aux investissements nécessaires, et dans ces cas là les capitalistes ne sont plus des frères se répartissant le butin, mais des faux frères se le disputant. Ceci vaut pour les États.

Dans ce cadre, le Brexit revêt un sens planétaire …

La crise nord-américaine dans la crise mondiale.

L’impérialisme nord-américain, mondialement dominant, est celui qui a le plus à perdre dans cette « chaotisation » des relations internationales qui a commencé. Mais a-t-il le choix ?

Remettre de l’ordre, imposer son ordre, il l’a fait, à grande échelle, en 1991 et en 2001-2003, ce qui a précisément engendré le désordre actuel. Assumer la régulation planétaire, il le peut de moins en moins mais compte bien garder ses privilèges monétaires et financiers. Trump, à bien des égards un « populiste fascisant » comme on dit, est aussi un isolationniste en politique étrangère. Que le parti des Bush, père et fils, et de Reagan, ait investi quelqu’un qui condamne après coup les interventions en Irak et en Afghanistan en dit long. Rien ne ressemble autant, d’ailleurs, au désarroi erratique et parfois à la bouffonnerie des cercles politiques dirigeants yankees, que le spectacle que vient d’offrir au monde le parti conservateur britannique, le parti de la bourgeoisie la plus vieille, la plus respectable, la plus sage, la plus consciente …

Des décisions de guerre froide ?

Une fois que l’on a dessiné la situation internationale réelle mieux qu’à travers le poncif de la « guerre froide », la portée effective des quelques décisions du sommet de Varsovie peut être mieux comprise.

Voyons quelles sont les principales décisions ou confirmations d’initiatives récentes (les autres ont peu de portée, sont d’affichage ou reconduisent des dispositifs existants) dont on dit qu’elles sentent la « guerre froide ».

Sera établie une « présence renforcée en Estonie, en Lettonie, en Lituanie et en Pologne », consistant dans la rotation durable de quatre groupements tactiques de niveau bataillon, soit environ 4000 soldats, issus secondairement des pays hôtes et principalement des États-Unis, d’Allemagne, du Royaume-Uni et du Canada.

Le concept de « rotation durable » n’est pas sans évoquer celui de « projection de stabilité ! L’établissement de troupes permanentes a été officiellement évité, mais la « rotation durable » s’en rapproche, en mode léger. S’y ajoute la présence par rotation de troupes du groupe de Visegrad (Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie) dans les pays baltes durant l’année 2017.

A été créée une « force opérationnelle à très haut niveau de préparation, déployable en deux-trois jours », « en phase d’alerte depuis 2015 », reposant sur des « pays cadres » : Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Espagne, Pologne, Turquie. Le programme antimissiles, déjà évoqué, est poursuivi.

Concernant l’Ukraine, celle-ci est reconnue comme un « partenaire spécifique » et en aucun cas comme un candidat à l’adhésion. L’annexion de la Crimée est condamnée mais entérinée de fait, l’OTAN demandant à la Russie d’y respecter les droits de l’homme. Les accords de Minsk sont naturellement rappelés, avec l’exigence d’un statut spécial pour le Donbas, d’une amnistie, le contrôle par l’Ukraine de toutes ses frontières arrivant en dernier lieu. En mer Baltique, le partenariat avec la Finlande et la Suède est renforcé.

L’alinéa 72 enfin, aborde ce que ferait l’OTAN en cas de « guerre hybride » dans un pays membre. En clair, si la Russie intervient dans un État balte comme elle le fait en Ukraine. Une lecture superficielle ou, mieux, une information partiale peut donner à penser que nous sommes ici en plein « encerclement de la Russie » et « remake de la guerre froide ». Mais lisons ce point 72 :

« Nous avons pris des mesures pour faire en sorte de pouvoir répondre efficacement aux défis que représentent les pratiques de guerre hybride, dans le cadre desquelles des acteurs étatiques ou non étatiques, pour atteindre leurs objectifs, mettent en œuvre, selon un schéma fortement intégré, une combinaison vaste, complexe et adaptative de moyens conventionnels et non conventionnels, ainsi que de mesures militaires, paramilitaires ou civiles, dissimulées ou non. Face à ce défi, nous avons adopté une stratégie et des plans de mise en œuvre directement exploitables sur le rôle de l’OTAN dans la lutte contre les pratiques de guerre hybride. La responsabilité de répondre à des attaques hybrides ou à des menaces de ce type incombe au premier chef au pays pris pour cible. L’OTAN est prête à aider un Allié à n’importe quelle étape d’une campagne hybride. L’Alliance et les Alliés seront prêts à lutter contre les pratiques de guerre hybride dans le cadre de la défense collective. Le Conseil pourrait décider d’invoquer l’article 5 du traité de Washington. L’Alliance est déterminée à assurer une coopération et une coordination efficaces avec les partenaires et les organisations internationales compétentes, en particulier l’UE, comme convenu, dans la lutte contre les pratiques de guerre hybride. »

Rappelons que l’article 5 du Pacte atlantique stipule que «Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles, survenant en Europe ou en Amérique du Nord, sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence, elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique-Nord. »

J’ai souligné dans l’alinéa 72 de la déclaration de Varsovie les deux passages clefs qui comportent un message entre les lignes et qui neutralisent, en quelque sorte, le reste du paragraphe. Le premier de ces passages soulignés nous dit que c’est au pays attaqué de se défendre d’abord, truisme qui n’a d’autre sens que de dire qu’on pourrait ne pas l’aider tout de suite. Le second confirme : il était difficile de ne pas se référer à l’article 5 du Pacte, mais son application relève du conditionnel. Traduction : si un pays tiers envahit un membre de l’OTAN en l’absence de déclaration de guerre – car on peut parler de « guerre hybride », fut-ce abusivement, dés lors qu’il n’y a pas déclaration de guerre – alors l’OTAN n’interviendra pas forcément.

Cet alinéa 72 réduit pour le moins la portée de l’article 5, et Poutine ne saurait y voir une menace aggravée, même s’il dit le contraire.

Ce n’est pas la guerre froide, mais c’est dangereux.

Nous sommes donc, à ce stade, en mesure de dire que la grille d’analyse en terme de « guerre froide » ou d’« acharnement contre la Russie » est largement contraire aux faits même s’il y a des mesures dirigées contre la Russie, explicitement, et, dans le cas du système antimissile, implicitement.

Surtout, l’invocation de la « guerre froide » ne permet pas de comprendre sérieusement ce qui est en train de se passer. Car les menaces bellicistes sont réelles, y compris sous la forme de conflits armés entre des puissances dites occidentales et la Russie, mais elles sont multiformes et généralisées.

Le plus dangereux dans les décisions du sommet de l’OTAN, c’est la course aux armements, déjà engagée et qui va s’aggraver. Le désarmement est présenté comme souhaitable mais pas faisable. L’alinéa 34 intensifie la pression pour que chaque pays membre atteigne au moins les 2% du PIB consacré au budget militaire dont 20% pour des « équipements majeurs » et pour la recherche et développement en technologies de destruction.

Conclusion.

En résumé : l’OTAN ne protège pas les Ukrainiens, les Baltes ou les Polonais, tout en étant effectivement en conflit avec la Russie, de même qu’il y a conflit entre États-Unis et Chine, Chine et Japon, que l’UE a commencé à se disloquer, etc. Les blocs géopolitiques impérialistes ne protègent pas les peuples. Ceux-ci devront se protéger eux-mêmes, en s’unissant contre leurs exploiteurs et oppresseurs.

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Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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