États-Unis : accentuation du tournant politique

La situation américaine a ceci de remarquable qu’à chaque fois que médias et commentateurs annoncent que tout va immanquablement rentrer dans l’ordre et se passer comme prévu – « comme prévu » signifiant soit H. Clinton élue face à Trump ou encore, H. Clinton élue face à un candidat républicain, vraisemblablement le redoutable évangéliste Ted Cruz – tout est en fait immanquablement remis en cause, comme si le chaos devenait l’horizon hypnotique d’un système qui ne parvient plus à assurer son propre fonctionnement.

Le système des primaires démocrates et républicaines, complément longuement construit et d’une infinie souplesse de la constitution américaine, qui en amplifie l’esprit à la fois centraliste et déconcentré, les « checks and balances » à la Alexander Hamilton (1), a jusqu’ici toujours assuré la marginalisation de toute force, en particulier ouvrière, extérieure au système, et la reproduction de celui-ci pour le service de Wall Street, de la chambre de commerce et du capital en général.

L’affaiblissement relatif du premier impérialisme mondial, accentué depuis 2008, les graves conflits traversant sa classe dominante et la poussée de luttes sociales ouvertes aux États-Unis, vrai nouveau cycle historique depuis les grèves du Wisconsin de février-mars 2011, ont produit une véritable implosion-explosion des primaires, ce vieux système qui paraissait rodé et colmaté.

Côté républicain, Trump est, paradoxalement, indépendant du « système » puisque, milliardaire prédateur, il autofinance sa campagne ! Capitaliste absolu, il n’est pas indépendant du capital, mais il l’est par rapport aux cadres en place. Une mise de fond raciste, une acceptation implicite du repli mondial des États-Unis, des promesses de hausse du niveau de vie, la capacité (éventuellement calamiteuse ! ) à dire tout et son contraire sur les sujets « de mœurs » (car il n’est pas lié à telle ou telle église ou secte), lui confèrent le soutien volatil de couches pauvres, qui s’imaginent « de classe moyenne » (on est aux États-Unis ! ) mais qui sont en fait des prolétaires et des petites gens, « blancs ». Leur mouvement est hors contrôle mais peut très bien échapper à Trump, susceptible de gonfler ou de dégonfler à n’importe quel moment.

Côté démocrates, voilà des mois qu’on nous avertit que naturellement, Sanders ne peut pas gagner, qu’il n’est qu’un faire-valoir, un pâle social-démocrate keynésien, et ainsi de suite. Le petit problème est qu’il apparaît qu’il peut gagner, tout simplement. Avec en plus les sondages qui le donnent, contre Trump ou contre Cruz, nettement mieux placé que ne le serait H. Clinton. Comble de l’ironie de l’histoire, qui sait être dévastatrice pour toutes les idées reçues, le seul atout électoral sûr et fiable de la seule candidate vraiment assumée comme sien par Wall Street est le « vote noir » et, à un degré moindre, latinos. Ce qui commence à bouger toutefois, dans la jeunesse et le prolétariat noirs.

Voici une semaine donc, les éclatantes victoires de Sanders dans l’État de Washington (après un meeting de dizaines de milliers où la militante socialiste révolutionnaire Kshama Sawant est intervenue en première partie), en Alaska et à Hawaï ont à nouveau rebattu les cartes : il apparaît que Sanders peut gagner. Sa base ne suivra pas Clinton si elle est investie ou alors très à contre-coeur et voudra continuer le mouvement engagé, dénommé « révolution politique ».

Interrogé sur ce que serait son comportement envers H. Clinton si elle est investie, il a commencé, fait nouveau, à poser des conditions : un engagement véritable à généraliser le salaire minima à 15 dollars de l’heure, à lutter contre le changement climatique, etc.

La situation se tend dans le cadre des primaires démocrates, et cette tension est bel et bien une tension sociale, exprimant la polarisation entre les classes. La terreur d’H. Clinton serait de ne pas gagner largement (voire de perdre) dans l’État de New York le 19 avril, État qui est censé être le « sien », et où la majorité des citoyens adultes sont inscrits aux primaires démocrates. Elle refuse le débat public que lui propose Sanders, à l’image des débats qui ont déjà eu lieu en Floride et au Michigan, en prétendant que le « ton » de Sanders serait devenu désagréable, ce qui fait rigoler tout le monde (même parmi ses partisans ! ). Il se dit d’ailleurs que ce qu’elle craint n’est pas tant le « ton » du très policé et très civilisé Bernie Sanders que son accent de petit juif pauvre de Brooklyn, à couper au couteau, qui le ferait immédiatement adouber par un vrai public new-yorkais !

L’étape qui conduit à une victoire possible, ou sinon à une polarisation rendant incontournable la question d’un mouvement politique autonome pour la « révolution politique » aux EU, c’est le Wisconsin le 5 avril – l’État de la grève générale de l’hiver 2011 contre le gouverneur Scott Walker, proche du tea party et soutien de Cruz, ainsi que le Wyoming le 9 avril.

Il conviendrait enfin de faire deux remarques pour affiner l’analyse standard ayant court dans les milieux de gauche sur la situation américaine.

On nous dit que le parti démocrate est un parti capitaliste et que tout ce qui se fait dans le cadre de ce parti ne peut que tourner en faveur des capitalistes. D’après cet axiome, dont la première partie – le parti démocrate est capitaliste – ne souffre aucun doute, on ne peut pas bien comprendre ce qui s’y passe depuis quelques mois. Ce que des européens ont du mal à comprendre, c’est que le parti démocrate n’est pas vraiment un parti, pas plus que le parti républicain. C’est un vaste business, un conglomérat de réseaux, auquel on ne prend généralement pas « sa carte », mais dans lequel on intervient, parfois même comme « indépendant », à l’occasion des primaires. Ce système est tenu par le capital, aucun doute. Il est remarquable de souplesse et d’apparence démocratique. Donc, si le parti démocrate n’est pas ce que l’on appelle un « parti » (y compris aux EU il y a des « partis », qui d’ailleurs agissent parfois dans le parti démocrate …), il n’est pas un « parti capitaliste », mais, disons, une institution capitaliste, comme l’ensemble des institutions formant excroissance par rapport à la constitution américaine.

Deuxième remarque : on nous dit que Sanders est un social-démocrate modéré, pas un révolutionnaire, qu’il ne parle pas de lutte de classe (bien qu’il se dise socialiste et lève le poing), etc. On ajoute parfois que « c’est déjà pas mal, pour les Américains », avec le brin de chauvinisme assez répandu en France dés qu’on parle de la grande république impérialiste d’outre-Atlantique …

Sauf que quand Sanders explique qu’il faut un salaire minima, un avenir pour les jeunes, des études gratuites, la santé pour tous, pas d’interventions extérieures, une planète habitable, on se demande quel piètre « révolutionnaire » serait celui qui ne partagerait pas un tel programme. En plus, il développe tout cela sans aucune invocation religieuse, ce qui apporte un air frais aux États-Unis. Et quand il ajoute que ceci ne peut se faire que contre les trusts et corporations, qui doivent payer leurs impôts, et que seul un peuple mobilisé, organisé, éduqué (et même armé : dans l’esprit du 2° amendement, Sanders n’est pas contre le port d’armes ! (2)), peut imposer cela, en tenant des assemblées publiques, en élisant ses représentants législatifs, exécutifs et judiciaires à tous les niveaux, en réalisant un idéal de démocratie radicale, et qu’il ne parle pas pour lui, mais pour « nous » (« nous, le peuple »), ceci rencontre une puissante aspiration … qui n’est donc pas apparue avec sa campagne, qu’il n’a pas fait naître, mais qui avait besoin d’un point de ralliement – pour prendre conscience d’elle-même et aller plus loin.

Et pourtant, oui, c’est un « keynésien », si tant est que ce mot ait un sens, modéré, social-démocrate à l’ancienne, légaliste, etc. Ce qui fait la différence et que la jeunesse universitaire, puis toute la jeunesse, puis la classe ouvrière nord-américaine, puis le peuple noir et les latinos, sans oublier les Apaches d’Arizona où les pro-Clinton sont (comme au Missouri, et au Nevada, comme cela vient d’être aussi dénoncé en vue des primaires dans le district fédéral de Washington …) accusés de fraude et d’empêchement de votes, tous donc, sentent une chose toute simple, qui n’est peut-être pas une catégorie économique mais qui est une catégorie morale et donc politique, sachant que l’économie concentré c’est la politique : l’homme est sincère, il ne veut pas la prise du palais d’hiver, mais il veut les 15 dollars (pour le salaire horaire minimum ) et les études gratuites pour toutes et pour tous, pour de bon.

Et cela, c’est révolutionnaire. Dire cela ne veut pas dire que demain est écrit -que Sanders sera un président socialiste, ou inversement qu’il s’effacera, galant démocrate, derrière la candidate de Wall Street : le proche avenir risque de ne se conformer à aucun schéma, car ce sont les hommes qui font l’histoire.

    1. Alexander Hamilton est le père de la constitution américaine de 1789, qui imposa, contre les aspirations démocratiques radicales de la révolution, une présidence fédérale, une armée permanente et le principe (mis en œuvre durablement seulement en 1913) d’une banque centrale. Cet appareil d’État bourgeois centralisé reposait sur des compromis dynamiques résumés dans l’expression « checks and balances », « freins et contrepoids », qui ne veut pas dire, contrairement à ce qu’on lit toujours, « séparation des pouvoirs », mais cohabitation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire mais aussi fédéraux, propres à tel État, tel comté ou telle localité, etc.) qui, loin d’être « séparés », interfèrent sans cesse les uns chez les autres. Cette forme politique dynamique -la « Constitution »- à la différence des nombreuses constitutions françaises, est organiquement liée à l’existence même et de l’État capitaliste, d’une part, et de la nation nord-américaine, d’autre part.

    2. Le deuxième amendement permet le port d’armes, mais la défense du port d’arme comme droit privé est un contresens par rapport au contenu démocratique du deuxième amendement, qui défendait le principe des milices populaires contre une armée permanente. Bernie Sanders n’insiste d’ailleurs pas trop sur cet aspect particulièrement révolutionnaire – la mise en cause de l’armée permanente – et préfère dire que sa proximité avec les chasseurs et trappeurs du Vermont le rend bienveillant sur ce sujet, mais il n’empêche qu’une défense “de gauche”, si l’on veut, en tous cas pas “à la Clint Eastwood”, du 2° amendement, pose cette question. Car en matière d’armée permanente, les EU contemporains sont bien loin de l’esprit de leur propre constitution !

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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