Remarques sur le Brésil

L’autre grande République américaine, c’est le Brésil – les États-Unis du Brésil (1). Ces États-Unis là, à la différence de ceux du Nord du continent, n’ont pas eu de révolution fondatrice ni par conséquent de sacro-sainte « constitution » assurant, jusqu’à la crise contemporaine, la combinaison de stabilité et de dynamisme expansif nécessaire à l’accumulation du capital combinée à la cohésion d’une nation composite rongée par les pires inégalités.

Le Brésil a connu différents régimes dans son histoire, avec comme continuité celle de la corruption. Mais le Brésil avait par contre quelque chose de plus : un grand et puissant mouvement ouvrier, s’associant le mouvement paysan, qui avait progressivement contraint militaires et corrompus à lâcher du lest, imposant pas à pas et dans de durs affrontements les libertés politiques, individuelles, collectives et syndicales. La Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT), le Mouvement des Sans Terre, et comme expression politique le Parti des Travailleurs (PT), ainsi se présentait ce mouvement ouvrier récent, constitué à partir de la fin des années 1970 du siècle dernier. Autour d’un tronc politique dirigé par Lula et constitué des anciens syndicats étatiques de métallos ayant rompu avec l’appareil d’État, le PT, fondé en 1980 après deux années de grandes grèves qui ont mis fin au climat de peur de la dictature et annoncé sa fin, avait agrégé les communautés catholiques se réclamant de la théologie dite de la libération, qui lui ont apporté des masses et lui ont également imposé bien des limites et des tabous, et la plupart des groupes issus du trotskysme, du maoïsme ou du guérillérisme, staliniens et social-démocrates « normaux » conspuant, au contraire, ce processus politique.

Ce fut là l’un des grands développements politiques porteurs d’espoir de la fin du XX° siècle, de concert avec la révolution nicaraguayenne et avec les mouvements démocratiques et nationaux s’opposant au bloc dit « soviétique » à partir de Solidarnosc en Pologne. D’élection en élection, le PT monta de 3% des voix en 1982 aux alentours de 20%, devenant un grand parti de masses, en même temps que son programme démocratique radical et les revendications ouvrières, paysannes et contre la dette souveraine, étaient édulcorés au fur et à mesure que s’affirmait la possibilité de conquérir des positions de pouvoir dans le cadre de la constitution de 1988, inspirée par celle des États-Unis. C’est en fait la destitution, sous la pression de la rue et de la jeunesse mobilisée, du président néolibéral corrompu Collor de Mello, en 1992, qui a ouvert la route du pouvoir au PT, autant et plus que les alliances avec les partis bourgeois traditionnels dans lesquelles s’engageait Lula.

Cette prise du pouvoir intervint aux présidentielles de 2002, Lula sera réélu en 2006, puis Dilma Roussef en 2011, étant entendu que Lula se tenait toujours « derrière » elle, à son tour réélue, plus étroitement, fin 2014. Le PT est donc au pouvoir sans discontinuer, mais toujours dans des dispositifs d’alliances, depuis maintenant 14 ans. La révolution démocratique et sociale portée par ce nouveau mouvement ouvrier n’a pas eu lieu. A la place, on a eu un « exercice du pouvoir » acceptant entièrement les exigences du capital et des institutions financières internationales, dans les conditions particulières des années 2000, celles du boom des matières premières et de l’explosion du crédit aux États-Unis, conduisant à la crise actuelle. Le capitalisme brésilien et les firmes implantées au Brésil bénéficiant d’une bonne rentabilité durant cette première décennie du XXI° siècle, le pouvoir « luliste » a mené des politiques sociales améliorant légèrement, mais massivement, la situation des couches les plus pauvres, tout en affrontant, à plusieurs reprises, la base sociale qui l’avait initialement porté au pouvoir – les syndicats de fonctionnaires, ceux du pétrole, et la métallurgie. Progressivement cette politique conduisit à un redoutable mélange de déception, de résignation, de clientélisme, de corruption atteignant massivement l’appareil du PT lui-même, de plus en plus éloigné de son fonctionnement démocratique des premières années. La cassure profonde entre l’aboutissement de ce « nouveau mouvement ouvrier » et les espoirs de sa naissance a engendré des regroupements politiques, dont certains sur la gauche du PT (comme la formation du PSTU puis celle du PSOL), mais aussi une percée des évangélistes protestants au détriment des catholiques de la théologie dite « de la libération » (la candidate écologiste et ultra-libérable de 2014, Marina Silva, portée par ces courants, a fait près de 20%) et un mécontentement social diffus, accusé hypocritement de faire « le jeu de la droite », avec les manifestations précédant la coupe du monde du foot de 2014. Il faut bien dire que tout soutien actif de la part du véritable mouvement ouvrier envers le pouvoir pétiste semblait avoir disparu.

Depuis quelques années, l’économie s’effondre : les conditions des années 2000 ont été effacées par la crise. La paupérisation frappe toutes les couches non capitalistes de la société, et Dilma Roussef faisant le choix de l’austérité s’est retrouvée isolée au sommet de l’État. La droite brésilienne, l’appareil d’État, estiment maintenant devoir se passer d’un parti issu du mouvement ouvrier à la tête de l’État. Ils ont pour cela engagé des « campagnes anti-corruption » allant jusqu’à l’arrestation, symbolique et non juridiquement nécessaire, de Lula. Mais du coup, des manifestations « rouges », moins médiatiques dans le monde entier, mais plus nombreuses, ont éclaté partout.

Est-ce à dire que le prolétariat brésilien se lève pour défendre Lula et Dilma ? S’il n’attend plus rien d’un pouvoir pétiste, son rapport affectif à Lula, qui fut son « incarnation » avant de tenter de devenir le garant d’un Brésil capitaliste durable, est réel – un peu comme les ouvriers polonais et Lech Walesa, tout du moins jusqu’à la fin des années 1990. En fait, le prolétariat brésilien parle un langage qui dit exactement ce qu’il en est, un langage qui s’est imposé à tous les courants internes ou extérieurs au PT se situant sur sa gauche. Il parle de « golpe ». Il ne cherche pas à se dresser pour garder à tout prix Lula et Dilma, mais pour en découdre avec le « coup d’État » des magistrats, des militaires, des corrompus, et de la bonne bourgeoisie bien-pensante jouant à la manifestation. Il ne se dresse pas pour Lula et Dilma, mais contre le golpe.

Pour en arriver là, il lui a fallu constater que Lula et Dilma n’ont pas abouti à un Brésil démocratique et capitaliste durable, mais précisément à créer les conditions du golpe. La défense, réelle ou apparente, du gouvernement présent contre la droite, conduit donc à autre chose : à ce qui n’a pas été fait quand la dictature s’est effondrée, puis quand Collor a été destitué, à savoir la mise à bas de l’État corrompu des capitalistes, des latifundiaires et des militaires, l’instauration d’une vraie démocratie, un processus révolutionnaire et constituant faisant du Brésil une République démocratique, ouvrière et paysanne.

(1) C’est le Brésil, par défaut, dans la mesure où le projet révolutionnaire de Simon Bolivar, États-Unis de l’Amérique hispanique, a justement échoué, car le capitalisme britannique, créancier de chacun des petits États constitués sur les décombres de l’empire colonial espagnol, n’en voulait pas.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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