Remarques sur le mouvement qui s’engage

Le mouvement qui s’engage est politique en ce double sens qu’il recherche le surgissement sur le devant de la scène de la masse des exploités et des opprimés, c’est-à-dire l’acte le plus politique qui soit, et en ce sens plus précis que sa revendication est adressée au gouvernement puisqu’elle porte sur le retrait d’un projet de loi. La combinaison de ces deux traits signifie ceci : ce mouvement veut et risque de défaire ce gouvernement et d’ouvrir, avant les présidentielles de 2017, la crise finale du régime de la V° République.

C’est fort de cette conviction que notre modeste bulletin, qui depuis des mois développe l’idée que la question politique clef n’est pas celle du soutien de telle ou telle candidature aux présidentielles mais bien celle d’aller vers un affrontement social avant celles-ci, va alimenter la discussion et, nous l’espérons, l’action de nos lecteurs, amis et camarades.

Dans cette optique, il importe de remarquer que, si les leçons des vagues de 1995, 2003, 2006 et de la défaite de 2010, pèsent fortement dans ce qui a commencé à monter, nous n’allons pas vers un mouvement équivalent à ces précédents, cela, sommairement, en raison de deux différences majeures.

Première différence, politique : les vagues allant de 1995 à 2010 avaient toutes plus ou moins la perspective de défaire des gouvernements et des présidents de droite. Là, la masse est consciente qu’il n’y a pas de débouché dans le cadre des prochaines présidentielles et que nous avons un président et un gouvernement de gauche qui frappent plus fort que tous ceux de droite qui les ont précédés. Cette conscience a ralenti la marche à l’affrontement mais, une fois celle-ci engagée, elle va l’accélérer et la politiser.

Deuxième différence, sur les secteurs sociaux concernés : nous n’aurons pas l’équivalent des cheminots de 95, des enseignants de 2003 et des jeunes de 2006 comme « fer de lance », même si tous ces secteurs, en particulier les jeunes, et déjà les cheminots à travers leur grève contre le décret-socle sur le ferroviaire du 9 mars, ont et auront leur place.

Mais l’attaque concerne tout le salariat : les salariés du privé en premier, ceux du public aussi car ils se côtoient et sont eux aussi soumis à la pression sur les salaires et la durée du travail, les chômeurs, et la jeunesse chez laquelle c’est une indication politique essentielle de voir que le syndicalisme étudiant, l’UNEF, porte maintenant une revendication globale visant l’ordre social existant : A bas la précarité !

L’attaque concerne tout le salariat et d’abord les travailleurs du privé et, dans le privé, les petites et moyennes entreprises. Or ici nous avons deux difficultés : leur isolement fréquent et la faiblesse des syndicats, d’une part, et le fait que se mettre en grève contre son patron, ou contre les actionnaires, et contre un projet de loi, n’est pas la même chose. Ces difficultés sont d’ailleurs perçues par l’ennemi qui, bien entendu, fait dire par ses médias de masse que le million de signataires de la pétition, les secteurs qui ont commencé à se mobiliser, etc., seraient, encore et toujours, plus ou moins « des fonctionnaires ».

Pourtant, la vérité est différente : alors que la sinistrose régnait dans les couches militantes sur la « lepénisation des esprits » et autres spectres, le retournement actuel n’aurait pas été possible s’il n’était pas porté par des centaines de grèves ou de conflits sans grève, dans des milliers de petites et moyennes entreprises, chez les travailleurs indépendants, dans des services sociaux et des entreprises de la soi-disant « économie mixte et solidaire », etc. Ce mouvement de « petites grèves et petits conflits partout » n’a pas diminué après les attentats de novembre et continue à monter. Il forme la toile de fond du retournement actuel. Il avait déjà affleuré et provoqué un début d’incendie, fin 2013 en Bretagne, suscitant de véritables cris de haine de la part des appareils en place – on n’aura pas la cruauté de rappeler qui avait alors traité d’esclaves les ouvriers bretons …

Il y aura grève générale, c’est-à-dire, au-delà de tout discours sur « la lutte, la lutte », rassemblement au grand jour de la masse des exploités et des opprimés, que si et seulement si ce mouvement rejoint, alimente et dynamise la vague montante contre la « loi travail ».

D’où l’intérêt d’examiner des exemples. Nous en proposons deux : la situation au Havre et la grève dans l’entreprise agro-alimentaire bretonne Cooperl.
Au Havre, c’est le mouvement des militants syndicaux contre la loi El Khomri qui cherche à unir les entreprises privées du port.
Chez Cooperl, nous avons une grève d’ouvriers des abattoirs et d’employés du siège social sur des questions, comme on dit, « propres à l’entreprise », mais qui a déjà pris des traits en partie nouveaux traduisant la situation générale.

Au Havre, dés le 29 février, les unions locales CGT du Havre, d’Harfleur et de Lillebonne ont préconisé de bloquer les axes d’entrées de la ville le 9 mars dés 7 heures, rejoints par l’assemblée d’une cinquantaine de délégués de syndicats de la pointe de Caux, en visant la zone industrielle-et-portuaire, et en annonçant d’ores et déjà, notons-le, qu’il faudra agir le 24 mars, jour effectif du dépôt de la loi en conseil des ministres. Les syndicats CGT du GPMH (Grand Port Maritime du Havre, et personnels administratifs et de maintenance), des cheminots, des territoriaux, de la CIM (Compagnie Industrielle Maritime exploitant les terminaux pétroliers), d’Aircelle (aéronautique), du Groupe Hospitalier du Havre, ont répondu présents. L’intersyndicale CGT-FO-FSU-Solidaires a repris ce programme d’action qui au passage se joue de l’ «état d’urgence ». Une première AG d’une soixantaine d’étudiants, jeudi 3 mars, a décidé de s’y joindre. Cette volonté commune se nourrit d’une action récente : le blocage du port le 8 octobre dernier en solidarité avec les ouvriers de l’entreprise Sidel, un fournisseur mondial d’emballages, dont les emplois sont menacés, qui seront sans doute présents eux aussi le 9 mars.

Cooperle est le premier groupe français de transformation du porc. A Lamballe, au siège social, lors des négociations annuelles obligatoires, c’est le directeur général qui a avancé ses « revendications » : baisser les primes d’ancienneté, geler les salaires pour 2016, revenir sur le 13° mois, et aggraver encore un accord de « sécurisation de l’emploi » de 2013, signé par FO, CGC et CFTC, qui faisait perdre le paiement des pauses, diminuait les tickets restaurants, etc. Face à cette offensive, l’intersyndicale CFDT-CGT-FO appelle à la grève le 25 février. Tout le monde se dit qu’avoir cédé au chantage à l’emploi en 2013 n’a servi à rien puisque la direction renchérit. La grève au siège social est reconduite. Le 3 mars, les 80 ouvriers de l’abattoir, à Sainte-Eanne, partent en grève en solidarité avec les employés du siège. Élus locaux et préfet s’inquiètent et veulent se faire les « médiateurs », mais le directeur général, M. Commeau, ne veut rien entendre, pour l’instant.

Les caractéristiques de cette grève sont très intéressantes : une lutte salariale défensive avec chantage à l’emploi – n’est-ce pas que ce fait le gouvernement avec sa loi ? – et une extension, dans le cadre de l’entreprise, par mouvement de solidarité et ras-le-bol.

A présent : réussir le 9 mars, pousser pour faire grève afin là où cela se décide au moment où cela se décide, ne plus se faire avoir, et unir, par branches et secteurs de production, les travailleurs des différents sites et entreprises.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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