Les larges masses interviendront-elles dans cette « primaire » et de quelle façon ?
Cette question semblera saugrenue à bien des militants, imbus des représentations courantes dans les milieux militants – qu’il s’agisse de militants se croyant de « gauche de rupture » où l’on fait profession de mépriser tout ce qui relève du PS, ou de militants se voulant « social-démocrate » et n’ayant aucune envie d’une large intrusion dans ce qu’ils voudraient être « leur » primaire.
Elle n’a en réalité rien de saugrenue : cette affaire intéresse la classe ouvrière et la jeunesse, et c’est précisément pour cela que bien des facteurs concourent à les en désintéresser.
Rappelons que le thème d’une primaire de toute la gauche visait initialement à réaliser l’unité pour gagner et battre le RN. En lançant comme une machine de guerre et un rouleau compresseur sa candidature, J.L. Mélenchon début mai, a voulu interdire cette possibilité, et F. Roussel l’a suivi de manière poussive et caricaturale quelques mois plus tard. Le thème de la primaire s’est alors réduit à une primaire de la gauche hors LFI. Cela en réduisait singulièrement la portée, mais la dynamique possible d’un.e candidat.e qui en serait sorti légitimé et se serait adressé à J.L. Mélenchon pour exiger l’unité pour gagner, demeurait une possibilité. Un vote des adhérents du PS fin juin, marqué par une très faible participation, a voulu interdire même cette possibilité.
Et pourtant elle a ressurgi. A cause des sombres manœuvres du méchant Olivier Faure, pensent les « sociaux-démocrates », ou des méprisables sursauts du ridicule Olivier Faure, disent les « insoumis ». Olivier Faure n’en mérite pas tant, ni d’un côté ni de l’autre, car ce sont les besoins objectifs de la lutte des classes, de l’unité pour gagner, ce facteur profond et en dernière instance décisif auquel les commentateurs patentés ne peuvent professionnellement rien comprendre, qui ont pesé ici, les doxas et les formules ne valant que par leur répétition dans les milieux militants ne faisant quant à elles que l’obscurcir. Car l’unité pour gagner, contre Le Pen et la V° République, est un besoin objectif et une trame profonde de la réalité.
La demande de François Ruffin (qui aurait été suivi de Marine Tondelier) d’entrer dans cette primaire, à laquelle la GRS (Gauche Républicaine et Socialiste, le groupe de Maurel et Liennemann) était d’ailleurs intégrée, le soutien qu’a apporté Olivier Faure, après avoir annoncé sa propre candidature, et l’opposition à un droit de péage de 15 euros pour rendre le vote plus massif et plus ouvert, auraient effectivement rebattu les cartes en faisant de cette primaire le rassemblement unitaire pour battre le RN et les héritiers du macronisme et imposer l’unité à LFI (et au PCF) qui avait été espéré au printemps.
Les secteurs de l’appareil du PS liés à l’ancien président Hollande et aux présidences des Régions se sont cabrés pour interdire cela, et Raphael Glucksmann est devenu de plus en plus leur « otage ».
Ils ont donc imposé un cadre dans lequel les adhérents du PS, de Place publique et de GRS sont a priori les votants, les autres devant payer un droit de péage de 15 euros (« 10 euros tarif social »), en s’inscrivant avant le 5 octobre inclus pour voter au premier tour les 9 et 10 octobre, avant le 12 octobre inclus pour voter au second tour les 16 et 17 octobre.
Ce cadre semble avoir été fabriqué pour faire gagner, si possible dès le premier tour, Raphael Gluksmann, c’est du moins ce que veulent croire ses partisans. Mais s’il occupe là une place politique qu’il ne semble pas maitriser lui-même (ceci n’est pas un jugement sur lui, mais le constat qu’il se trouve dans cette situation de manière objective, sans l’avoir construite lui-même ou par ses propres forces), c’est en raison du soutien populaire à la résistance ukrainienne qui lui avait permis, et au PS en même temps à ce stade, un bon score aux Européennes de 2024, devant LFI, ce qui a ensuite été l’un des facteurs indispensables à la formation du NFP à laquelle cependant R. Glucksmann était hostile et dont il a tout fait pour s’extirper.
Le projet politique de R. Glucksmann – refuser toute alliance, présidentielle, législative, et bien entendu sur le terrain social – avec ce qui se trouve « à la gauche » du PS, pour entrainer celui-ci dans une coalition à la fois anti-RN et anti-LFI avec les ci-devant macroniens, casserait net le relatif redressement qu’a amorcé le PS, et, je voudrais insister sur ce point, serait même contradictoire à ce qui a fait son succès relatif initial : le soutien à l’Ukraine.
Ce « marqueur » politique de R. Gluksmann est en train de passer au second plan et il est menacé d’être effacé par les forces politiques qui lui fournissent leur appui. Lesquelles ont, de plus, un second candidat derrière lequel R. Glukscmann sera sommé de s’effacer le moment venu s’il échoue à gagner cette primaire largement et si possible dès le premier tour : François Hollande.
Derrière Glucksmann il y a Hollande, en tant qu’ancien président de la V° République – qui a, à ce titre, même s’il a été cocufié au passage, accouché de Macron ! – et qui a fini de peaufiner par avance le cadre politique de son éventuelle candidature en se rendant début septembre à Sens, aux « journées » organisées par … Jean-Michel Blanquer, discuter courtoisement avec Edouard Philippe.
La ligne est celle de l’union nationale, elle laisse d’ailleurs ouverte même le ralliement final à E. Philippe, et c’est cette ligne, car il ne peut en avoir d’autre, vers laquelle plonge R. Glucksmann. Les partisans de ce dernier le sentent et voudraient imposer sa candidature par une forte participation en sa faveur, mais après avoir soutenu le verrouillage et la limitation de cette participation …
On notera d’ailleurs que Philippe Brun, ludion semi-populiste qui, après avoir fait le « Gilet jaune », entendait « briser le tabou de la retraite par capitalisation », recevait officieusement des « signaux » de soutien de la part de François Hollande, avant d’être liquidé par une affaire de violence et de harcèlement (voir le point le plus complet à ce sujet dans Mediapart).
Alors, après la tentative d’ouverture début septembre demandée par Ruffin, le cadre de cette primaire est-il à nouveau verrouillé (y compris par l’image donnée par des épisodes comme celui de P. Brun) de façon à interdire toute intervention des larges masses et assurer ainsi 1°) une victoire de R. Glucskmann, 2°) un retrait possible de celui-ci au profit de F. Hollande ?
Hé bien non, car encore et toujours, les lois des rapports sociaux sous-jacents pèsent et gênent les appareils politiques …
C’est ce qui ressort du premier débat télévisé de ce mercredi 23 septembre, car il a, clairement et malgré tout, donné l’impression d’un enjeu véritable, les « deux gauches » traversant le PS, pour le dire dans le langage des commentateurs médiatiques …
L’opposition principale est celle de Glucksmann et de Faure : dépasser/liquider le PS dans une alliance sans rivage sur son côté droit, ou le préserver/reconstituer en tant que parti parlementaire dans la persistance de la recherche de l’unité à gauche, au moins au plan parlementaire. Là-dessus, arrive Ségolène Royal, facteur de confusion notable, sur laquelle je vais revenir. Les deux autres candidats apparaissent comme des forces d’appoints, pour Glucksmann dans le cas de Guedj, pour Faure dans le cas de Maurel, (même si ce dernier est suspecté de capacités de retournements en tous sens, mais qui n’intéresseront guère – à juste titre – un large public).
Le fait même, malgré ses limites, malgré l’absence d’un Ruffin, d’une Tondelier, etc., d’un débat contradictoire sur les choix et les orientations à gauche, est, par son existence même et malgré tout, un point d’appui.
Les clivages apparus dans cet exercice télévisé peuvent se regrouper sous trois chapitres : la politique économique et sociale, l’international (Ukraine et Palestine), les alliances (LFI).
Même si l’on doit noter qu’Olivier Faure a sans doute reformulé le plus clairement la revendication d’abrogation de la réforme Macron des retraites, malgré sa manière faussement hésitante et contournée, il ne faut pas se faire de grandes illusions sur le premier de ces trois chapitres. Ceci vaut d’ailleurs aussi, je m’empresse de l’ajouter, pour les capacités anticapitalistes prêtées à la prétendue « gauche de rupture » : le rachat des titres de dette publique par la BCE sous les conseils du financier Mathieu Pigasse, comme grande rupture anticapitaliste d’un Mélenchon président, qu’il soit permis d’en sourire. Il n’y a aucune raison de s’illusionner sur qui que ce soit ici, personne ne veut de rupture anticapitaliste mais ce n’est pas la question : si le RN et Macron sont battus à la présidentielle ou avant – et s’ils sont battus ils le seront avant, avec leur budget – ce sera de fait un immense pas en avant. Au demeurant, les propos les plus vigoureux allant vers le blocage des prix ont été ceux de Ségolène Royal …
De vrais clivages portent sur l’international, terme qui prête d’ailleurs à confusion car il est en même temps directement national, le RN étant, même si cela le gêne de l’avouer, le parti poussé par Poutine et par Trump, dans une stratégie européenne d’asservissement et de guerre.
C’est en fait S. Royal qui se distingue ici : ancienne candidate ayant perdu devant Sarkozy après avoir été investie – avec le soutien, parmi les partisans du Non au Traité Constitutionnel Européen, de J.L. Mélenchon – sur un discours populiste, elle a depuis été nommée « ambassadrice des pôles » (sic) par Macron, a failli être tête de liste de LFI – je répéte : a failli être tête de liste de LFI !!! – aux Européennes de 2019, a soutenu de fait, quasi ouvertement et à plusieurs reprises, Poutine contre l’Ukraine.
Le fait qu’elle intervienne dans cette primaire avec des propos vigoureux sur les « classes populaires » et en défense des femmes ne doit donc pas faire illusion : aucune fiabilité dans cette candidature confusionniste. En fait, s’il y a quelqu’un dans le « paysage politique » qui synthétise du Macron et du Mélenchon, c’est elle ! Nul doute d’ailleurs qu’elle et Mélenchon discutent régulièrement.
Dans ce débat, elle s’est distinguée par deux pointes qui furent présentées comme des dérapages, mais qui n’en sont pas.
Sur l’Ukraine, elle a fait plus fort que Trump, affirmant que si elle avait été aux affaires en 2022 il n’y aurait pas eu de guerre !
Sur la Palestine, elle a de fait enjoint les Juifs en général de se prononcer contre le génocide de Netanyahou. Ces propos ont bien entendu fait sursauter Guedj et Glucksmann et ils ont été clairement réfutés aussi par O. Faure – précision nécessaire car l’accusation d’antisémitisme que font circuler des partisans de Glukcsmann cherche à englober aussi ce dernier, opérant un amalgame entre l’injonction, inadmissible, faite aux Juifs, et l’emploi du terme de « génocide » pour lequel s’est prononcé Faure, au motif qu’il s’agit au moins d’un risque avéré qu’il faut donc empêcher, interdire.
On notera que les deux faux dérapages de S. Royal, sur l’Ukraine et envers les Juifs, la rapprochent de J.L. Mélenchon mais pas sur le terrain de ce qui peut et doit faire l’unité pour gagner contre le RN en France, mais sur le terrain de ce qui divise en faisant le jeu de Poutine et de Trump.
Sur les alliances, Faure et Royal (ainsi que Maurel mais sur la base de la « démondialisation », une formule idéologique confusionniste) se sont retrouvés à refuser la stigmatisation des Insoumis et le rappel de la nécessité de l’unité, Faure insistant, et suscitant l’opposition explicite de Glucksmann, sur l’unité parlementaire, à la fois dans les élections législatives et dans la reconstitution d’une coalition parlementaire du type NFP.
Il y a donc fondamentalement trois lignes, ou deux plus une : celle qui tourne le dos à l’unité, s’oriente vers les ci-devant macronistes, et laissera nécessairement au second plan la défense de l’Ukraine dans cette affaire, voire laissera en fait la place à une autre candidature, celle de Hollande (Glucksmann) ; celle qui persiste à dire que l’unité est nécessaire, tout en la limitant en principe au plan parlementaire et législatif, et en fondant cette orientation sur le fait que le danger principal s’appelle le RN, avec derrière lui Trump et Poutine (Faure) ; et celle qui se présente comme unitaire, mais en laissant tomber l’Ukraine et en accumulant les confusions populistes, et qui n’est donc pas unitaire de manière fiable (Royal).
Dans l’hypothèse où Faure l’emporterait, l’autolimitation qu’en bon social-démocrate réformiste il pose lui-même à sa volonté unitaire, à savoir qu’elle porte sur les élections législatives mais pas sur les présidentielles, serait de fait elle-même remise en cause, surtout si, comme cela s’annonce, cet évènement se produit sur fond de grèves et de mouvements sociaux.
La première forme de l’unité parlementaire serait d’ailleurs, sous leur pression, la censure du budget Macron/Lecornu/Le Pen, confirmant l’existence maintenue – et démocratiquement conforme au vote des électeurs en 2024- du NFP que l’ on voit par exemple, en ce 26 septembre, à propos de l’exigence d’une loi d’urgence climatique.
Si l’affrontement social et l’unité au parlement défait le budget Macron/Lecornu/Le Pen, et renverse le gouvernement, la question de législatives anticipées, précisément écartée par Macron dans son entretien télévisé de ce jeudi 24 septembre, peut se poser avant la présidentielle.
Mais l’ensemble de ce contexte fournira aussi le terreau de l’exigence que Mélenchon et Faure, s’il est investi et seulement si c’est lui, par cette primaire, se rencontrent (ainsi que Roussel s’il veut). A minima, pour affirmer l’unité contre le RN et la droite et le désistement réciproque au second tour. A maxima, pour ne laisser qu’un seul candidat si et seulement si celui-ci s’engage à respecter la démocratie, les différents courants et forces politiques et leur expression, et à soutenir les peuples ukrainien et palestinien.
Est-ce vraiment une coïncidence si J.L. Mélenchon a choisi précisément le moment politique de cette fin de semaine, à l’approche des manifs climatiques du 26 et de la grève du 29 ou tous vont se retrouver à la base, pour accuser l’Ukraine de causer et prolonger la guerre lorsqu’elle se défend en bombardant les bases militaires et les raffineries russes ? Puis pour aller avec une délégation de LFI se faire photographier à l’ambassade de Chine ?
Ce sont là des facteurs de division qui conduisent à la défaite devant le RN, délibérément posés, là et maintenant, pour tenir sur cette ligne qui, si les mouvements sociaux, les primaires du PS, les évènements internationaux et notre propre combat politique y contribuent, pourrait devenir intenable. Et plus le point de rupture du poutinisme mélenchonien approchera, plus il devra se faire outrancier !
Car le poutinisme mélenchonien est l’obstacle principal à la victoire contre le RN. Rien n’est joué et les conditions d’une intervention massive par la gauche dans cette primaire ne sont pas garanties, aucune force politique dominante, et Hollande comme Mélenchon, n’y ayant intérêt. Pour les militants dont l’intention n’est pas de punir qui que ce soit, mais de gagner contre le RN et la V° République, le prix de 15 euros (ou 10) pour voter Faure, sans illusion mais en toute conscience, vaut la peine.
Vincent Présumey, 26/09/26.