Introduction

L’Union départementale CGT de la Sarthe a organisé, lundi 21 septembre, un rassemblement devant l’usine Renault du Mans suivi d’un autre rassemblement le soir à 18H à la place de la Préfecture, pour « ouvrir le débat sur la fabrication de drones militaires par Renault ».

Cette initiative, qui, selon les publications de l’UD, a réuni environ 80 participants, avec le soutien de Solidaires, de la LDH, du PCF, du Mouvement de la Paix et de Sortir du nucléaire, s’est tenue sur une orientation « pacifiste » – nous allons nous expliquer sur l’emploi des guillemets – assez bien représentative, par son contenu, d’un discours fréquent en France, dans certains secteurs syndicaux et de la part du PCF et aussi de LFI (qui n’était pas en l’occurrence partie prenante).

C’est pourquoi, ces camarades ayant appelé au débat, nous y prenons part en leur adressant des arguments portant sur le contenu de leur initiative, en leur adressant, et à l’ensemble des militants ouvriers pour discussion, les remarques qui suivent.

Texte d’appel à l’initiative du 21 septembre lancée par l’UD CGT de la Sarthe

Remarques à l’attention des organisateurs du rassemblement du 21 septembre.

Premièrement, vous parlez de « vos guerres » (visuel ci-joint), ou de « la guerre » en général, sans dire de quelle guerre il s’agit précisément. Mais il est notoire qu’il s’agit de la fabrication de drones par Renault, en association avec la PME Turgis Gaillard, à destination (non gratuite) de l’Ukraine, sous la coordination de la DGA (Direction Générale des Armements). 

Il s’agit donc non de la guerre en général, mais d’une guerre précise, à propos de laquelle vous vous insurgez quant au fait qu’une usine française puisse produire des armements, et d’un pays précis concerné par cette guerre, l’Ukraine.

De la part de l’Ukraine, il s’agit d’une guerre défensive devant une agression impérialiste massive et destructrice. Un peuple opprimé et menacé de destruction a-t-il le droit de se défendre ?

Si la Russie s’arrête, cette guerre prend fin. Si l’Ukraine s’arrête, la guerre continue jusqu’à sa destruction au risque de se prolonger plus loin.

Le syndicalisme et les forces politiques issues du mouvement ouvrier ne peuvent pas faire comme si cette question ne se posait pas au motif que la guerre est quelque chose de mal, ce qui est vrai. Dans leur tradition politique, toutes les guerres ne sont pas équivalentes. En 1914 il était juste de refuser l’alignement sur quelque camp que ce soit. Quand la Russie révolutionnaire subissait le blocus et les agressions généralisées en 1918, il était juste de la défendre. Dans la guerre civile espagnole en 1936-1939, il y avait un camp à défendre et à armer, celui des ennemis de Franco. Dans la Seconde Guerre mondiale, la résistance armée contre le nazisme et le fascisme était juste, indépendamment des visées de Roosevelt, Churchill et Staline. Dans les guerres coloniales, le droit à l’autodétermination nationale valait la peine d’être défendu.

Et dans chacun de ces exemples, la voie de la paix véritable n’était autre que la voie du combat.

À moins que l’on pense que ce n’est pas l’Ukraine, mais l’OTAN, qui lutte contre la Russie, voire que l’Ukraine, cela n’existe pas : c’est ce que dit Poutine, et cette position équivaudrait à soutenir l’un des camps en présence, celui du plus fort, celui de la puissance impérialiste. Ce qui ne signifie nullement qu’on adhère à la politique des pays européens et des États-Unis, lesquels, d’ailleurs, craignent de soutenir vraiment l’Ukraine.

Deuxièmement, de même que vous parlez de « la guerre » ou de « leurs guerres » en général, vous parlez de « la paix » en général. Tout le monde est pour la paix. Mais il y a paix et paix.

La paix des cimetières, la paix des vainqueurs et des oppresseurs, la paix qui entérine l’occupation et les génocides accomplis, est-ce bien la paix que nous voulons, que vous voulez ?

C’est celle à laquelle conduirait le désarmement de l’Ukraine. Elle serait le plus court chemin vers la guerre !

Troisièmement, certes, s’il faut livrer des armes à un peuple qui lutte pour se défendre, cela n’autorise pas n’importe quoi et cela doit se faire dans la transparence sur les objectifs et les moyens.

La guerre des drones, avant d’être une technologie convoitée par les industriels de l’armement en France comme en Allemagne et aux États-Unis, a été l’arme par laquelle les Ukrainiens, de manière généralisée et décentralisée, ont sauvé leur peau.

Bien sûr, la distinction entre « défensive » et « offensive » est fallacieuse, mais force est de constater qu’à ce jour, l’armée ukrainienne s’efforce de ne pas bombarder les villes russes, mais les centres militaires, logistiques et les raffineries, à des fins défensives efficaces, à la différence du ciblage systématique des civils et des équipes de secours par les bombardements russes.

De même, les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie ont le droit de se défendre, mais les méthodes du Hamas commettant les crimes de masse du 7 octobre 2023 les ont desservis, affaiblis, et ont permis l’offensive à dynamique génocidaire du gouvernement israélien actuel.

Il y a un grand enjeu sur la production et l’usage des drones, qui avec l’IA ont d’ores et déjà redéfini les conditions de la guerre moderne, au point que la dissuasion robotique s’ajoute à la prétendue dissuasion nucléaire, et permet d’envisager son dépassement.

Nous attirons l’attention du collectif Sortir du nucléaire sur ce point : vous êtes opposés, pour des raisons légitimes et scientifiquement étayées, aux centrales nucléaires, mais celles-ci ne peuvent pas être dissociées de l’existence, potentielle ou, dans le cas français, bien réelle, du nucléaire militaire.

Combattre la production de drones, c’est laisser le champ libre à la place encore dominante du nucléaire militaire et donc au nucléaire dit civil ! Le réalisez-vous ?

D’où cette quatrième remarque : assurément, il faut contester et discuter tant la stratégie industrialo-financière du groupe Renault que les orientations de la loi de programmation militaire. Le contrôle démocratique, la transparence, et la rupture avec la centralité du nucléaire, permettraient des dépenses militaires beaucoup moins élevées et en même temps beaucoup plus efficaces – où les drones auraient une très grande place.

Rappelons que la CGT, de même qu’elle réclame à juste titre la reconstitution d’un service public de l’énergie, préconise un pôle public national de défense, ce qui devrait être à notre avis un premier pas pour donner à cette production hélas nécessaire aujourd’hui sa juste place, en dehors du marché et de l’enrichissement des actionnaires de Dassault, Thalès, Safran et autres, ce qui appelle la nationalisation de ce secteur, sous contrôle des personnels et de leurs syndicats pour l’organisation de la production, et d’une représentation démocratique nationale pour ses finalités. 

Force est de constater qu’en priorisant l’opposition à la production de drones au nom de « la paix », vous laissez de côté ces objectifs allant à l’encontre du grand capital, pourtant cohérent avec vos revendications de réindustrialisation et de défense de l’emploi, affaiblissant ainsi vos propres objectifs.

Dernier point : dans le budget, non de guerre, mais de guerre sociale, de Macron et Lecornu qui cherchent le soutien ou l’abstention du RN, le motif principal des attaques contre les services publics, les agents publics, les retraites, la santé et les droits sociaux n’est pas la guerre, car, contrairement à ce que prétend Macron aux paroles duquel il conviendrait de ne pas donner crédit, nous ne sommes pas en « économie de guerre ».

Le motif principal est la prétendue dette « publique », qu’il faudrait soi-disant rembourser, alors qu’en réalité le paiement des intérêts sur les bons du Trésor a remboursé et au-delà les capitalistes financiers qui en échangent les titres sur les marchés boursiers.

Si l’on cesse d’obéir aux intérêts capitalistes, il y a tous les moyens de restaurer la santé publique, l’école publique, l’environnement, les retraites, de sauver la forêt et l’agriculture, et de produire des drones et véhicules militaires pour aider les peuples opprimés et, ainsi, nous aider nous-mêmes en nous donnant les moyens de résister et de riposter aux Poutine et aux Trump !

Il nous semble, par conséquent, qu’avec de bonnes intentions, car tout le monde veut et préfère la paix, vos positions par leurs conséquences concrètes ne sont pas pacifistes, mais favorisent la guerre, la guerre des puissants, en désarmant la lutte contre eux, et ne permettent pas un combat efficace pour l’emploi et la réindustrialisation, comme contre le budget de Macron-Lecornu-Le Pen.

Discutons, camarades.

Comité de rédaction du bulletin Arguments Pour la Lutte Sociale (aplutsoc.org)