Eddie Dempsey, secrétaire général du syndicat ferroviaire RMT, continue de faire l’objet de vives critiques – en particulier lors des grèves du métro de Londres – pour sa rencontre avec Alexeï Mozgovoï en 2015 et les propos élogieux qu’il a tenus à son sujet par la suite.

Mozgovoï commandait la brigade séparatiste « Fantôme » à Altchevsk (dans le Donbass, dans l’est de l’Ukraine), qu’il dirigeait comme une sorte de fief personnel. Dempsey l’y a rencontré en mai 2015.

Après l’assassinat de Mozgovoï, survenu deux semaines plus tard, Dempsey a rédigé une nécrologie élogieuse à son sujet dans le Morning Star : « Un chef de milice antifasciste charismatique… Il a affirmé son attachement à la cause de l’édification d’une Novorossia populaire et socialiste… Ses camarades poursuivront la lutte de leur défunt commandant pour atteindre ce précieux objectif. »

Dempsey ne s’est jamais départi de cette appréciation de Mozgovoï.

L’ouvrage d’Andreï Kozlov intitulé Le véritable « Fantôme » du Donbass : Vie et destin du commandant de la brigade « Fantôme », le héros de la Novorossia Alexeï Mozgovoï — publié à Moscou l’année dernière — apporte des éclairages utiles sur l’antifascisme et les aspirations socialistes que Dempsey prête à Mozgovoï.

Tout comme Dempsey, Kozlov voue une grande admiration à Mozgovoï. Il s’en distingue toutefois par la manière dont il caractérise les convictions politiques de ce dernier :

« Un commandant. Une personnalité avec un grand P. Un homme. Un chef. Un ami. […] Un défenseur de la langue russe, de la culture russe, des traditions militaires et historiques de la Russie et de l’Union soviétique. »

Kozlov est mieux placé que Dempsey pour évaluer Mozgovoï. Il a dirigé le service de contre-espionnage de la « Brigade Fantôme » entre novembre 2014 et mai 2015, avant de reprendre son activité d’avocat à Moscou.

Son ouvrage relève davantage de l’anecdote que de la recherche universitaire. Le contenu ne tient pas les promesses du titre. Le ton est laudateur, voire hagiographique, plutôt que critique. Il présente néanmoins un certain intérêt.

Le lecteur apprend, par exemple, que dans sa jeunesse, Mozgovoï — Ukrainien de naissance — avait été membre de la « Jeune Garde », une organisation de jeunesse nostalgique de l’époque soviétique rattachée au Parti des régions (formation pro-russe et favorable aux oligarques), alors dirigée par l’un de ses députés, Arsen Klinchaev.

Au moment du Maïdan, Mozgovoï travaillait en Russie. Avant de partir pour le Donbass, écrit Kozlov, « une réunion s’est tenue à la Douma d’État russe le 10 avril [2014], au cours de laquelle Mozgovoï a rencontré Vladimir Jirinovski et Sergueï Mironov, les dirigeants respectifs du LDPR et du parti « Russie juste ». Selon ses propres dires, il a réussi à obtenir leur soutien moral. »

Jirinovski était un démagogue ultranationaliste d’extrême droite. Mironov est un nationaliste russe corrompu et pro-Poutine, visé par des sanctions occidentales pour avoir financé des groupes armés pro-séparatistes en Ukraine.

À l’instar de Klinchaïev, des alliés improbables pour un « chef de milice antifasciste ».

De retour dans le Donbass, Mozgovoï prit d’abord la tête de la Jeune Garde. Bien que Kozlov omette de le mentionner, les banderoles déployées lors des rassemblements où Mozgovoï prenait la parole à cette époque appelaient à l’unification de l’Ukraine, de la Russie et du Bélarus en une « Sainte Russie » (sans faire mention de l’hallucination de Dempsey d’une « Novorossiya populaire et socialiste »).

Lorsque Kozlov rencontre Mozgovoï pour la première fois, ce dernier a créé sa Brigade fantôme et pris le contrôle d’Alchevsk. Intentionnellement ou non, la description que fait Kozlov du bureau et de l’apparence physique de Mozgovoï résume parfaitement ses convictions politiques.

« Sur la table, plusieurs icônes étaient disposées, et à côté, des munitions de revolver brillaient éparpillées. … Ma mémoire s’efforçait de me rappeler le nom d’un des généraux blancs [qui avaient combattu les bolcheviks pendant la guerre civile russe] qui ressemblait à cet homme assis à cette table. »

Apprenant que son dernier volontaire était avocat de profession, Mozgovoy lui confia la tâche de régler les problèmes causés par la mise en place d’un « tribunal populaire » quelques semaines auparavant.

Ce « tribunal populaire » avait permis aux quelques deux cents participants de voter sur les peines à infliger à deux hommes accusés de viol. C’était probablement la seule fois où les habitants d’Alchevsk, alors sous contrôle de Mozgovoy, eurent l’occasion de voter. Le vote fut le suivant : exécuter l’un ; envoyer l’autre au front.

Mozgovoï avait également profité de l’occasion pour exposer ses vues sur le rôle des femmes.

Inquiet des critiques suscitées par son « tribunal populaire », Mozgovoï charge Kozlov de rédiger une justification du procès. Ce dernier s’exécute et produit un document expliquant que le « tribunal populaire » était parfaitement conforme aux articles 6, 10 et 11 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU.

Kozlov suggère même d’organiser d’autres « tribunaux populaires » : « L’idéal serait de tenir deux ou trois autres procès de ce genre. La répétition de la procédure témoigne du bon déroulement du procès et du respect des droits. » Sagement, Mozgovoï ne donna pas suite à cette suggestion.

Les Moscovites feraient peut-être bien, eux aussi, d’y réfléchir à deux fois avant de choisir Kozlov comme avocat.

Kozlov insiste sur le succès de Mozgovoï dans la réduction de la criminalité à Altchevsk, en particulier en ce qui concerne le trafic de drogue : « Dès son arrivée à Altchevsk, la Brigade Fantôme a lancé une guerre sans merci contre la drogue. Au terme du premier mois de rafles, plusieurs laboratoires de stupéfiants avaient été détruits. » Les alambics clandestins ont subi le même sort.

Espérant pouvoir conclure un accord avec Mozgovoï, les barons locaux de la drogue sollicitent une entrevue avec lui. Kozlov décrit la rencontre :

« … Mozgovoï fit une contre-proposition. D’ici vingt-quatre heures, tout trafic de drogue devrait cesser. Quiconque se ferait prendre ne pourrait s’en prendre qu’à lui-même. Les trafiquants seraient passés par les armes. Quant aux consommateurs, ils suivraient une thérapie consistant à creuser des tranchées (sur le front). »

Mozgovoï goûta fort peu les menaces de violence à peine voilées suscitées par sa contre-proposition :

« Mozgovoï dégoupilla une grenade et la tint fermement en main. De l’autre, il sortit son pistolet automatique Stechkin. Il tira dans la jambe de l’auteur des menaces. Puis il s’en alla, après les avoir prévenus que, dans un quart d’heure, un lance-flammes Shmel — voire plusieurs — serait utilisé contre le bâtiment. »

On trouvait des personnages singuliers dans les rangs de la milice « antifasciste » de Mozgovoï. Kozlov décrit une scène où Mozgovoï passe en revue de nouvelles recrues de la brigade. Celles-ci lui déclarent :

« Nous menons des activités militaires et de l’agitation. Nous sommes communistes ! Nous sommes des communistes russes ! Nous défendons les intérêts du peuple russe ! Les idées russes ! Nous sommes venus ici pour combattre la menace sioniste. Contre le complot juif et les attaques visant les Slaves. »

Mozgovoï leur répond en soulignant que les communistes sont censés être internationalistes. Sur un ton moins positif, il expose ensuite sa propre conception du sionisme :

« On a beaucoup écrit sur le sionisme. J’ai lu ces écrits. Mais qu’est-ce que le sionisme ? C’est la cupidité, la soif d’un pouvoir injuste et sans fondement, et le désir de vivre aux dépens d’autrui. C’est accumuler des richesses pour soi-même au prix de la sueur des autres, au prix du sang des autres. »

Malgré l’ampleur de l’ouvrage (332 pages), Kozlov ne trouve curieusement pas de place pour les nombreux autres personnages hauts en couleur qui composaient la brigade de Mozgovoï.

Comme Alexandre Kostine, cofondateur de la brigade « Fantôme » et l’un de ses commandants. Kostine a par la suite créé sa propre brigade. Comme il l’expliquait dans un entretien accordé à « La Ligne du peuple russe » (« Pour l’orthodoxie, l’autocratie et la nation russes ») fin 2014 :

« J’ai participé à la création de la Brigade Fantôme et j’en ai été l’un des commandants. Puis un nouveau bataillon a vu le jour, « Août » – la Brigade de l’Assomption de la Vierge Marie et Mère de Dieu. L’idée m’est venue spontanément, dans un moment d’illumination, lors du baptême de mes filles à l’église. »

(Et c’est bien compréhensible. Quel parent ne s’est jamais dit, au baptême de son enfant : « Tiens, et si je créais une milice impériale russe ? »)

Un sentiment de tragédie imprègne le livre de Kozlov. Mozgovy y est dépeint comme une figure à la fois épique et solitaire, « condamnée à la défaite », selon les mots de Kozlov, par la puissance des forces opposées à ce courageux commandant de milice.

Mais aucune tragédie n’est complète sans un amour sans partage. En l’occurrence, celui d’Anna Samelyuk, attachée de presse de la Brigade Fantôme.

L’ex-mari de Samelyuk combat dans le bataillon Azov, unité nationaliste ukrainienne d’extrême droite. (On comprend aisément pourquoi leur mariage a échoué.) Dans le cadre lugubre d’Alchevsk, une idylle naît entre Samelyuk et Mozgovoy. Kozlov écrit :

« De telles relations ne naissent que dans des circonstances extrêmes. Seulement lorsque les deux amants comprennent que chaque jour pourrait être le dernier. Et pourtant… ils restent ensemble, se suivant mutuellement dans les guerres, les intrigues et jusqu’à la mort. Ensemble. »

« Ce dont j’ai besoin, confie avec émotion Samelyuk à un membre de la Brigade fantôme, c’est d’un mari bien vivant, pas d’un héros mort. » Hélas, le destin en a décidé autrement. Mais, ajoutant une touche de Roméo et Juliette à la tragédie, Samelyuk trouve la mort dans la même embuscade que Mozgovoy. Ainsi, même dans la mort, ils sont restés unis.

Kozlov conclut son ouvrage en évoquant la manière dont Poutine a décrit Mozgovoy — lors de l’annonce, en 2023, de l’annexion par la Russie de quatre régions de l’est de l’Ukraine — comme « un véritable héros, non seulement de la Novorossia, mais aussi de la Russie ».

En revanche, Kozlov omet de mentionner la campagne menée pour défendre Mozgovoy par le nazi russe Alexander Zhuchkovsky, chef du Mouvement impérial russe et partisan déclaré de l’élimination de l’Ukraine et des Ukrainiens.

En 2018, un tribunal de Louhansk a condamné Alexander Kostin, mentionné plus haut, à quatorze ans de prison pour vol à main armée et meurtre. Mozgovoï avait été le complice de Kostin dans ce crime. Toutefois, écrit Joutchkovski, il s’agissait en réalité d’un procès-spectacle visant à détruire la réputation des chefs paramilitaires de la première heure : « Porter un coup à Mozgovoï, c’est porter un coup à l’ensemble des milices. »

Le livre de Kozlov ne contient pas véritablement de révélations inédites sur Mozgovoï. Il ne fait que confirmer son statut de héros tout désigné pour les politiciens impérialistes russes partisans du génocide et pour les nazis. Ce qui demeure un mystère, c’est la raison (*) pour laquelle un secrétaire général de syndicat se sent à l’aise à leurs côtés.

Source : https://workersliberty.org/story/2026-06-12/mozgovoy-ghost-brigade-and-donbas

  • Ndr : Nous, on sait pourquoi : Dempsey est un stalinien de la plus pure tradition du CPB / Morning Star et un partisan de la FSM.