1. De la crise de l’accumulation capitaliste à la crise d’effondrement global.

L’accumulation capitaliste a déjà engendré une crise globale de la civilisation humaine sous la forme de la « guerre européenne de Trente ans » en 1914-1945, amorcée par la faillite de l’Internationale socialiste en 1914 et prolongée par l’échec de la révolution prolétarienne européenne en 1917-1923. La reprise de l’accumulation qui a suivi, dénommée les « Trente Glorieuses », a débouché à son tour sur une période longue de tassement du taux général de profit combinée à l’intensification de la création financière de capital fictif, de l’exploitation rentière et de l’accumulation par prédation. La généralisation de la forme financière et mondialisée du capitalisme, lors de la transformation des bureaucrates en capitalistes en ex-URSS et de l’entrée de la Chine dans un développement industriel intensif, au tournant des années 1980-1990, a été vécue par les idéologues du mode de production capitaliste, surtout nord-américains et européens, comme son apothéose. C’était en réalité son chant du cygne ou son été indien.

Rapidement, les facteurs de crise sont passés au premier plan. Jamais les investissements informatiques, de plus en plus parasitaires, n’ont permis une remontée du taux général de profit. Et plus que jamais le recours à la combustion des hydrocarbures et à l’extractivisme généralisé, ainsi qu’à l’agriculture industrielle la plus ravageuse, ont pallié à sa tendance baissière. Aucune sortie de la financiarisation ne s’est produite malgré le retour des convulsions financières et boursières majeures à partir de 2007-2008. A partir de ces années, le processus de dislocation-mondialisation (la « mondialisation » prenant la forme d’une dislocation) n’a cessé de s’accentuer.

Mais surtout, durant la période ouverte depuis la crise de 2008, c’est la réaction de la géobiosphère à l’accumulation et à son exploitation débridée comme ressource et comme poubelle, qui s’est mise, définitivement à échelle humaine, à occuper le devant de la scène. Chaque année est plus chaude que la précédente. L’effondrement de la biodiversité, n’épargnant aucun embranchement du vivant et aucun milieu planétaire, est le plus rapide et le plus grave que nous puissions identifier à l’échelle géologique. La vie de centaines de millions d’humains est directement et immédiatement mise en cause. Les prévisions d’un réchauffement à 2,7 degrés centigrades d’ici la fin du XXI° siècle, allant vers les 3 degrés, mettent à l’ordre-du-jour le risque d’emballement par rétroaction (fonte des inlandsis, dégazage du méthane) aboutissant à un effet « planète Vénus », faisant de la surface terrestre une serre inhabitable. La survie de l’humanité est en question.

Or, alors même que les données scientifiques sont connues et publiques, que les Etats capitalistes du monde entier tiennent régulièrement de grandes conférences de plus en plus médiatisées à ce sujet, et prennent des engagements, aucun de ces engagements depuis 30 ans n’a été suivi d’effets. Le mode de production capitaliste est maintenant dans la situation du gestionnaire d’un immeuble auquel il a mis le feu, et qui cherche uniquement à trouver comment continuer à accumuler dans cette situation, et donc comment utiliser cet incendie pour accumuler. La perspective d’une poursuite de l’accumulation avec destruction du genre humain, si elle était possible, serait sans aucun doute la sienne. Les seuls moments dans les trente dernières années où les émissions de gaz à effet de serre ont mondialement décru sont la récession globale de 2008 et la pandémie avec l’enchainement de confinements qui l’a accompagnée en 2020.

La combinaison du processus de dislocation-mondialisation, dont la crise écologique globale était déjà l’arrière-plan, avec le passage de cette crise au premier plan des conditions immédiates de vie et de survie sur tous les continents, permet de parler, pour caractériser la période contemporaine, d’un processus d’effondrement.

Cela, non pas au sens collapsologique le plus courant (avec un choc stoppant les processus de reproduction sociale), ni au sens d’une évolution progressive, mais, à mi-chemin de ces deux visions, sous la forme de convulsions combinant la dislocation du marché mondial, les crises « géopolitiques », autrement dit les guerres, les révolutions, et les situations d’effondrement bioclimatique (sécheresses, méga-incendies, inondations, ouragans), ainsi que les pandémies virales ou bactériennes.

Si les années 1914-1945 furent une « guerre de Trente ans » européenne, nous sommes entrés dans une « guerre de Cent ans » mondiale, dont le développement n’a et n’aura rien de linéaire, dans laquelle – c’est d’ores et déjà le cas – les forces de résilience et d’auto-organisation permettant une issue hors de l’accumulation capitaliste sont présentes, et durant laquelle, très probablement, se jouera, et se joue, la survie du genre humain. D’ores et déjà, les trente prochaines années vont combiner, nous le savons, la catastrophe climatique avec les guerres et les révolutions, et un retournement démographique planétaire faisant passer l’humanité de l’explosion du second XX° siècle à une implosion.

Cette caractérisation du processus de mondialisation/dislocation comme effondrement, pour alarmiste qu’elle soit, doit se garder de toute sensibilité apocalyptique, millénariste, ou encore dystopique, car elle ne relève pas de ces catégories idéologiques, mais bien de la compréhension rationnelle et nécessaire des processus réels : ce qui est en cause n’est ni la science, ni l’humanité, ni la technique, c’est le mode de production d’accumulation illimitée par exploitation du travail, le mode de production capitaliste.

  1. Le processus de dislocation mondialisée.

De plus en plus, la crise géobioclimatique, provoquée par la production capitaliste, devient le facteur premier, y compris dans l’enchainement pluriannuel des évènements, par rapport à la crise propre aux relations sociales induites par l’accumulation capitaliste et les difficultés qu’elle rencontre. En fait, ces deux niveaux d’analyse ne sont fondamentalement pas séparables et forment un tout.

Ainsi, si nous prenons pour point de départ le retournement financier, boursier et économique récessif mondial des années 2007-2008 (le plus grave depuis 1929-1930), son épicentre a été Wall Street, sous l’impact des crédits subprimes, forme la plus typique de l’expansion financière, militarisée et pétrolière des années « Ben Laden-Bush » (2001-2008) aux Etats-Unis et dans le monde. Mais le retournement de l’automne 2008 (faillite de Lehman Brothers et krach boursier le 15 septembre, puis élection de Barack Obama à la Maison blanche) avait été induit depuis deux ans par un changement général d’atmosphère aux Etats-Unis qui correspond clairement à l’ouragan « Katrina » (2006), qui a ravagé la Nouvelle-Orléans et a cristallisé le retournement d’opinion contre la politique d’expansionnisme et de « guerre sans fin contre le terrorisme ».

La crise des années 2008 et suivantes, à son tour, a conduit à une vague d’explosions révolutionnaires de peuples entiers plongés dans la misère, singulièrement dans la zone la plus affectée par le manque d’eau et l’accaparement des ressources en eau par une oligarchie rentière et prédatrice : ce furent les « révolutions arabes » à partir de décembre 2010, dont l’onde de choc, sous des formes diversifiées, va balayer le monde entier, de Madison (Wisconsin) à Hong-Kong en passant par Ouagadougou et Rio de Janeiro, Moscou et Istanbul, Barcelone et K’yiv.

La mondialisation financière n’a pas pris fin avec le krach boursier, bien au contraire : mais elle prend dés lors la forme d’une dislocation par le haut du marché mondial et de la division internationale du travail, c’est-à-dire cela même que la mondialisation, selon ses thuriféraires, avait pour essence d’éviter au moyen de l’« ouverture aux échanges » (avant tout à la circulation des capitaux), et qui s’était produit dans les années 1930. Nous avons en fait, cette fois-ci, une combinaison des deux : la poursuite de l’intégration financière et logistique mondiale devient le véhicule de sa dislocation, de sa fragmentation, de son éclatement, avec des implications diplomatiques et militaires directes et rapides. D’où une volatilité croissante, et le retour progressif à un monde de relations internationales dites « hobbesiennes », c’est-à-dire reposant sur le bilatéralisme et, ouvertement, sur la loi du plus fort, qui présente, son caractère profondément désordonné en plus, des ressemblances avec l’avant-1914, malgré – voire à cause- l’existence d’un empilement sans précédent d’institutions et de normes de droit internationales.

Ce sont la crise de la dette soi-disant « publique » dans la zone Euro avec la soumission de la Grèce, défiée puis parachevée par le gouvernement Tsipras en 2015, directement suivie de la crise européenne dite des « réfugiés », et de la crise du Royaume-Uni, dont le gouvernement, confronté à la réapparition d’un parti ouvrier sous la forme du Labour party retourné vers la gauche, résout ce problème, en 2016, en en créant un autre : le Brexit, faisant sortir le pays de l’Union Européenne et ouvrant sa crise en Ecosse et en Irlande.

Aux Etats-Unis, l’effet en profondeur de la crise, la remontée des luttes sociales sans représentation politique de celles-ci, se combinent avec une crise sans précédent de la place mondiale de cette première puissance du monde : son déploiement durant les années Bush/Ben Laden s’avère une source de handicaps financiers, budgétaires, militaires, politiques et psychologiques catastrophiques. Le déclin arrive, et la rivalité avec les autres puissances impérialistes, notamment la nouvelle puissance montante qu’est la Chine, où des investissements immobiliers démentiels ont contribué après 2008, de concert avec les émissions de dette publique des banques centrales, à étouffer la crise financière mondiale. En 2016 les deux grands partis, Démocrate (avec Sanders) et Républicain (avec Trump) entrent en crise, et à travers eux le constitutionalisme constitutif des Etats-Unis : cette crise éclate avec l’élection de Trump, un milliardaire mafieux lié au Kremlin, politicien capitaliste que les capitalistes dominants n’avaient ni souhaité, ni anticipé, qui engage le pays dans un protectionnisme effréné, l’alliance avec la Russie et la guerre commerciale avec la Chine.

C’est de Chine, justement, que surgit, début 2020, un facteur de crise « inattendu » (sauf des médecins spécialisés de l’OMS, qui n’avaient pas été écoutés) : un nouveau virus provenant soit d’interactions animales causées par la destruction de l’environnement, soit de labos, soit des deux, à la morbidité faible mais réelle, et aux possibilités de mutations non connues par avance, dont la haute contagiosité épouse exactement, et rapidement, les chaines de circulation mondiale des capitaux et les liaisons aériennes. Les confinements décidés par le régime chinois interrompent les chaines de production mondialisées et produisent une réaction en chaine mondiale, la plupart des Etats procédant à des confinements les uns après les autres, sauf la tentative de Trump et de Bolsonaro de nier le risque sanitaire et d’y exposer les populations pour ne pas sacrifier le business.

Dans les mois qui avaient précédé la vague pandémique et les confinements, une nouvelle série d’explosions révolutionnaires analogues, en plus grand, à celle de 2011, avait démarré en Amérique du Sud et au Proche et Moyen Orient (Soudan, Algérie, Chili …). En Inde, un mouvement paysan spécifique, de centaines de millions de femmes et d’hommes, pose la question de la terre et de l’eau comme bien commun contre son accaparement pour assurer l’accumulation du capital, et affronte le gouvernement ultra-réactionnaire de Modi.

De Katrina au Coronavirus, nous voyons donc l’interaction de la crise géobioclimatique et de la lutte des classes à l’échelle mondiale, ainsi que des cycles économiques et financiers, se resserrer de plus en plus sous l’égide croissante du premier de ces facteurs.

L’après-pandémie n’est pas le retour au « monde d’avant », ou plutôt elle est le retour à celui-ci sous la forme d’une accentuation de tous ses désordres et de toutes ses contradictions. Les échanges internationaux devaient se rétablir, c’est en fait une crise de stop-and-go spectaculaire du fret maritime, la crise de la livraison mondiale des semi-conducteurs (dont la chaine de production mondialisée possède un nœud hypercentralisé à Taiwan avec TSMC), les soi-disant « accidents » climatiques avec leur lourde incidence, aggravée par la spéculation, sur tous les prix alimentaires, et la montée des prix du gaz, qui formaient déjà une sorte de système mondialisé de désordre et de blocage, quand l’initiative de Poutine, préparée depuis la défaite électorale de Trump causée aux Etats-Unis par les luttes sociales et la lutte des noirs, d’une guerre génocidaire contre l’Ukraine, s’est produite le 24 février 2022.

  1. Le maillon faible de la chaine impérialiste a commencé la « guerre de Cent ans ».

On ne saurait sous-estimer l’importance du tournant qui s’est produit au petit matin de ce 24 février 2022. Bien sûr Poutine le préparait depuis un an, de manière ouverte et pourtant déniée et ignorée par la plupart des commentateurs et des forces politiques, et bien sûr la guerre impérialiste russe contre l’Ukraine était engagée depuis 2014. Mais la tentative de Blitz-Krieg pour écraser un Etat, et plus encore pour écraser une nation entière en mettant fin à son existence, n’avait pas d’équivalent depuis la seconde guerre mondiale. Tous les paramètres mondiaux énumérés ci-dessus étaient déjà présents, mais ils passent désormais à leur niveau de réalisation effective. Certes, les « opinions publiques » et, plus encore, les couches militantes « de gauche » dans les pays n’étant pas tout de suite devant la guerre, peuvent encore faire semblant de vivre dans la période antérieure, mais plus dure sera leur chute. Si j’ai pu écrire ci-dessus que le monde entre dans sa « guerre de Cent ans » planétaire, dans laquelle va se jouer la survie du genre humain, par analogie avec la « guerre de Trente ans » européenne de 1914-1945, en un parallèle qui signifie donc, que cela soit clair, qu’en tant qu’âge impérialiste des guerres et des révolutions la « guerre de Cent ans » est potentiellement, et d’ores et déjà pour des millions d’humains, quelque chose de pire, quelque chose de tout autant voire plus « existentiel » – c’est le mot de l’année …- si j’ai pu écrire cela c’est parce que le 24 février 2022 est passé par là. Il y a un avant et un après : très clairement ceci est un article pour comprendre l’après 24 février, le maintenant.

Cette compréhension commence, c’est incontournable, par la compréhension de ce qu’est cette guerre. Raconter en général que le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée, etc. (pardon à Jaurès, mais c’est se dispenser de l’analyse concrète au moyen de sa belle formule qui est, en fait, lui faire insulte !), et que la guerre c’est bien triste et c’est mal et que donc il faut l’arrêter et « combattre le capitalisme », c’est non seulement ne rien comprendre à rien, mais c’est surtout dénier les responsabilités concrètes, les médiations et le contenu effectif de la guerre, et du coup c’est aussi une façon de chercher à banaliser la situation (« tant qu’il y aura du capitalisme il y aura des guerres »), pour s’interdire et interdire aux larges masses, à commencer par les Ukrainiens, d’agir. Heureusement les larges masses, à commencer par les Ukrainiens, n’en ont rien à faire.

De même, prétendre que, même si on concède que Poutine est « responsable » et qu’il n’est vraiment pas gentil, cette guerre est la conséquence d’une pression qu’aurait exercé « l’impérialisme » sur « la Russie », est faux et constitue politiquement une infamie réactionnaire.

C’est faux : la période de la puissance éruptive des Etats-Unis, la dernière période de cette nature, a été celle des années Bush-Ben Laden, jusqu’en 2008. Nous sommes depuis passés dans la crise de l’hégémonie états-unienne, qui n’a pas cessé de s’aggraver. Le « monde multipolaire », c’est le monde du repartage impérialiste. Chine et Russie sont des puissances capitalistes et impérialistes bien présentes, avec tous les caractères, de l’exportation des capitaux au militarisme, des trusts industrialo-financiers à l’Etat épaulant les trusts, de l’impérialisme en tant qu’espèce (et, bien entendu, des traits propres en tant que cas particuliers, comme toute autre puissance impérialiste).

L’extension de l’OTAN en 1999 (Pologne, Hongrie, République tchèque), faisant suite à l’obligation faite à l’Ukraine (ainsi qu’à la Biélorussie et au Kazakhstan) de « rendre » son arsenal nucléaire soviétique à la Russie (1994, sous contrainte du FMI !), visait bien plus à encadrer Allemagne et France, du point de vue de Washington, qu’à menacer la Russie, et cela vaut aussi pour l’extension de 2004 qui talonnait celle de l’Union Européenne (Roumanie, Bulgarie, Slovaquie, Slovénie, Lituanie, Lettonie, Estonie). A cette époque, Poutine était pleinement solidaire de la « guerre sans fin contre le terrorisme » de Bush et il la menait lui-même contre les Tchétchènes. L’installation de dispositifs anti-missiles par l’OTAN en Pologne et République tchèque en 2007 a été dénoncée comme « encerclant la Russie », mais il s’agissait d’un dispositif défensif, à la différence des missiles installés, en réaction, par la Russie, dans l’exclave de Kaliningrad. Et les extensions ultérieures de l’OTAN (Albanie et Croatie en 2009, Monténégro en 2017, Macédoine du Nord en 2020), bien entendu condamnables comme des dispositifs de contrôle de ces petits pays et du continent européen, n’ « encerclent » en aucun cas la Russie, d’autant que depuis 2008 Etats-Unis, Allemagne et OTAN s’étaient engagés à refuser les demandes d’adhésion géorgienne et ukrainienne.

Il n’y a pas l’ombre du début d’une réalité concrète et matérielle dans le refrain universellement ressassé selon lequel l’extension de l’OTAN aurait rendu Poutine méchant en « humiliant la Russie », comme dit Macron. La Russie de Poutine a toujours menacé ses voisins, et, depuis 2008, elle a subi de plein fouet la crise économique mondiale, en raison de l’étroitesse de sa base productive, peu diversifiée, reposant sur les exportations d’hydrocarbures et d’armes, avant tout, alors qu’avant 2008 la Russie était devant la Chine pour l’exportation des capitaux. En 2011 les manifestations démocratiques à Moscou contre le maintien éternel de Poutine au pouvoir, en 2013-2014 la crise révolutionnaire en Ukraine chassant un président vassal de Moscou, ont dans ce contexte terrorisé Poutine – à juste titre. Le maillon faible de la chaine impérialiste mondiale qu’est à nouveau la Russie (comme un certain Lénine le disait d’elle avant 1917), dirigé par une oligarchie mafieuse tenue par un chef bonapartiste policier, estime alors que son existence, comme oligarchie et comme impérialisme, est incompatible avec l’existence d’une Ukraine qui lui échappe.

De même que Hitler au pouvoir de 1933 à 1939, avait cultivé une thématique victimaire dénonçant les Juifs comme maîtres du monde, responsables du communisme et du capitalisme, et que par millions des idiots utiles relayaient ses discours et ses obsessions, de même Poutine, depuis 2014 surtout, au moyen des réseaux sociaux, des réseaux d’extrême-droite, des réseaux issus du stalinisme dans les mouvements « communistes », des réseaux chrétiens orthodoxes, a cultivé une thématique diabolisant les ukrainiens comme des « nazis », des millions d’idiots utiles de gauche et de droite, qu’il soient « QAnon » ou « Wokes », « rouges vifs » ou bruns, relayant fakes, discours et obsessions. Dans les deux cas, il s’agissait de la préparation d’un génocide, les Ukrainiens devant cesser d’être en devenant soit russes, soit morts.

Le maillon faible de la chaine impérialiste mondiale qu’est la Russie a été particulièrement surdimentionné dans ces années, intervenant en Syrie, proliférant en Afrique, et tenant le président des Etats-Unis. Une situation coûteuse, plus encore (proportionnellement) que les « victoires » de Bush en Afghanistan et en Irak ont coûté aux Etats-Unis. La défaite de Trump à sa réélection, provoquée non par Biden mais par les millions de manifestants aux Etats-Unis, déstabilisait cet édifice colossal, paranoïaque, parasitaire, dans le cadre de la mondialisation/dislocation décrite ci-dessus.

L’attaque du 24 février est donc, à 100%, la fuite en avant d’un impérialisme en crise et d’un régime ultra-réactionnaire ayant reproduit une idéologie de type fasciste, fantasmant une guerre mondiale menée contre la Russie par et pour un peuple dont l’existence serait le mensonge à l’état pur : les Ukrainiens. Cette construction idéologique, à vrai dire, est ce qui ressemble le plus, par ses structures et sa pathologie, au nazisme depuis la défaite de celui-ci. Les Ukrainiens l’appellent « rashisme », condensat de « Russie » et de « fascisme » – un mot apparu après le 24 février. Cette fuite en avant vise avant tout à éviter toute solution démocratique à la question russe : pour l’oligarchie mafieuse héritière des tsars et de Staline, il n’est de Russie qu’impériale. L’idéologie, dont le rôle est bien réel, est bien entendu adéquate aux besoins de ce type sui generis de capitaliste au pouvoir en Russie.

On aura ici compris, je pense, pourquoi présenter la guerre génocidaire de l’impérialisme russe contre l’Ukraine comme la réaction, certes maladroite n’est-ce pas, de « la Russie » envers « l’impérialisme » est plus qu’une erreur : c’est une infamie réactionnaire, c’est le commencement de l’alignement sur la barbarie impérialiste, sur la réaction sur toute la ligne, sur le rashisme.

L’impérialisme russe est bien entendu aussi le produit du système impérialiste mondial et il cristallise, justement, son passage à la dislocation et ses tendances destructrices. L’ « Occident » a couvé Poutine qui n’était pas considéré par erreur, mais très justement, comme un « bon » partenaire par les Bush, Merkel, Sarkozy et Berlusconi. Poutine n’est pas une réaction contre lui, il en est le reflet aggravé.

Ceci posé, l’histoire ne s’est pas arrêtée le 24 février au matin. A commencé la résistance armée et non armée des Ukrainiens, qui a sauvé l’Ukraine et, bien que ce soit toujours l’Ukraine qui souffre et encaisse, a fait de l’offensive de Poutine sa défaite, dessinant la perspective de sa chute et de l’effondrement du régime impérialiste russe. C’était prévisible pour qui connaissait et le combat des opprimés en général et les Ukrainiens en particulier. Mais cela, ni Biden ni Macron ni les autres ne l’avaient prévu. Ils comptaient réagir en coupant la Russie du marché mondial des capitaux, accentuant le processus de dislocation-mondialisation, pour faire pression sur la Chine. Ils doivent dans une certaine mesure, armer l’Ukraine, car la laisser tomber ne peut plus conduire à une pleine victoire russe, mais à une série de convulsions en Russie même. Et ils craignent plus que tout un évènement comme pourrait être la chute de Poutine. La guerre de Cent ans pour l’avenir du monde qui a commencé le 24 février de cette année, c’est aussi le cadre de la révolution qui sauvera cet avenir dans notre siècle.

  1. Sur quoi misons-nous ?

Le sujet révolutionnaire aujourd’hui, c’est la majorité du genre humain. Dans le mode de production capitaliste, si l’on ne dispose pas soi-même d’un capital suffisant, il faut vendre sa force de travail pour exister et vivre. La majorité du genre humain soit est dans ce cas, soit essaye de s’y placer, soit est composée de gens disposant encore, individuellement ou de manière collective, de quelques moyens de production (généralement des terrains : il s’agit de la petite paysannerie) mais se trouvant aux limites ou en dessous des conditions de survie dans les normes sociales existantes. Ces trois situations sont poreuses entre elles. C’est cette majorité du genre humain que l’on peut appeler, au sens premier du terme chez Marx, « prolétariat ». Elle est loin de se réduire à la classe ouvrière industrielle, mais celle-ci a elle aussi augmenté en nombre à l’échelle mondiale et joue un rôle important par sa capacité à agir sur la production.

Être consciemment révolutionnaire aujourd’hui, c’est miser sur la nécessité dans laquelle se trouve cette majorité de s’insurger pour sa survie. C’est comprendre que les « révolutions arabes » comme le Maidan ukrainien, ou les soulèvements de fin 2019, où encore le mouvement paysan indien, sont des amorces de révolutions prolétariennes. Qu’est-ce que des révolutions prolétariennes ? Ce sont des mouvements où la majorité fait irruption pour intervenir réellement à la racine des problèmes. La révolution prolétarienne est synonyme, aujourd’hui comme en 1848 et comme en 1917, de réalisation de la démocratie. Ceci implique d’écarter tout « modèle » puisant dans la forme prise par l’Etat soviétique à partir de 1918 et par les avatars du stalinisme ayant existé par la suite : la démocratie, la reconnaissance et le respect des droits, l’exercice de la démocratie par des assemblées élues et souveraines et par l’armement populaire et la reconnaissance du droit et des droits, sont incontournables et constituent d’ailleurs, avec les revendications matérielle de survie, les exigences clefs de tous les soulèvements actuels. Il y a toujours les deux, le pain et la démocratie.

L’internationalisme c’est de soutenir la résistance ukrainienne armée comme les femmes iraniennes et les sri-lankais qui veulent chasser le système au pouvoir. C’est ne faire aucun tri « campiste » ou idéologique entre les forces que l’on soutient.

Sur la base de ces principes, la question est de se regrouper et de dessiner une stratégie révolutionnaire.

  1. Une condition sine qua non.

Pour se regrouper, et pour dessiner une stratégie révolutionnaire, nous savons ce dont il faut se démarquer, ce qu’il faut combattre : le campisme, pour lequel il n’est d’impérialisme qu’ « américain », « occidental » ou « sioniste », et pour lequel Chine et Russie ne sont pas des impérialismes. Le campisme, c’est la mort et le néant pour toute aspiration révolutionnaire émancipatrice, c’est le passage dans le camp de l’ennemi de classe.

D’ores et déjà, l’expérience montre que la domination du campisme dans les organisations de gauche va de pair avec leur impuissance sur le terrain national, ouvrant la voie à l’extrême-droite, aux Etats-Unis aussi bien qu’en Italie et, disons-le, en France.

La perspective révolutionnaire refuse le « monde multipolaire » des campistes aussi bien que le statu quo et toute illusoire restauration d’un « monde libre » euro-américain. La démocratie partout, c’est un autre monde où la loi de l’accumulation du capital prend fin, pour s’occuper de l’urgence géobioclimatique et du soin des humains les uns pour les autres, et de la culture humaine dans sa diversité comme dans son universalité.

  1. Où en sommes-nous ?

Tout a commencé, d’une certaine façon, le 24 février 2022. Que se regroupent les partisans de la révolution prolétarienne et démocratique du genre humain, en se démarquant du campisme définitivement ; qu’ils élaborent une stratégie révolutionnaire, c’est-à-dire recherchent systématiquement les voies et les moyens de poser la question du pouvoir politique dans chaque pays et celle de l’enchainement des révolutions entre les différents pays, pour une union libre des peuples du monde, pour faire face à la crise géobioclimatique.

Bien entendu, les mouvements des jeunes pour le climat, les mouvements féministes, les actions de solidarité syndicale, sont autant de points d’appui. Mais force est de constater que l’écart entre la force des mouvements réels, et la ressemblance profonde d’aspirations qui existe entre eux à l’échelle mondiale, d’une part, et le niveau d’organisation politique, c’est-à-dire visant à dessiner une stratégie révolutionnaire mondiale en répondant aux guerres et aux catastrophes et en dégageant des perspectives pour la prise du pouvoir par la majorité dans chaque pays, d’autre part, cet écart est immense. C’est là l’héritage …

C’est pourquoi les pas en avant qui ont été faits depuis le 24 février dans le regroupement de révolutionnaires soutenant le peuple ukrainien doivent être compris comme petits numériquement, et d’une immense importance potentielle. Le RESU, en Europe, l’Ukraine Socialist Solidarity Campaigne en Amérique, sont de tels regroupements dans l’action dont l’importance est énorme. Aplutsoc, aussi petits soyons-nous, en tant que centre de discussion et de propositions politiques, est à l’intersection de ces regroupements. A l’échelle européenne et donc mondiale, le cadre et le réseau international fournis par la IV° Internationale (l’organisation reconstituée sous ce nom après la seconde guerre mondiale, désignée par la suite comme le « SU »), ont constitué un point d’appui irremplaçable, il faut le dire – je dis bien le cadre et le réseau international, en tant que tels, plutôt que telle ou telle section. Sans développer cela ici, il serait d’ailleurs intéressant de faire un « inventaire » de la manière dont la guerre et la révolution qu’elle porte opère un impitoyable examen sur les uns et les autres, au-delà de ce qu’ils prétendent et pensent être : nous voyons ainsi, en France, LO, POI et POID s’aligner dans le mauvais sens et se croire internationalistes en dénonçant avant tout … les Américains, et nous voyons au plan international les courants « morénistes » se positionner dans le bon sens et même le SWP états-unien défendre le peuple ukrainien. La politique est affaire concrète, avant d’être affaire d’identités revendiquées. Mais le reclassement va bien au-delà des mille et un courants issus du « trotskysme ». Grâce aux camarades d’Oakland Socialist, nous avons pu écouter la camarade Kavita Krishhan, féministe indienne en rupture avec le PCI(ML). Et les camarades ukrainiens du Sotsianyi Rukh, que les petits-bourgeois chauvins bornés de Lutte Ouvrière qui ont peur de tout ce qui ressemble à la vraie révolution traitent de petits-bourgeois, sont des socialistes authentiques, partisans de la démocratie radicale, du féminisme et du peuple en armes : c’est cela, la révolution.

Un Zimmerwald rampant a commencé depuis le 24 février. Car Zimmerwald est notre. Une situation paradigmatique comme en 1914 dans laquelle les révolutionnaires combattent tous les camps à égalité est en réalité rare, et même en 1914-1918 ce n’était pas si simple (voir ma brochure sur la politique militaire du prolétariat). Mais le regroupement et donc, aussi, les différenciations, entre partisans de la révolution et partisans de l’ordre mondial impérialiste existant – qu’ils appellent aujourd’hui leur « monde multipolaire »- sont les points communs à alors et à aujourd’hui. La pierre de touche des regroupements et des différentiations nécessaires est, aujourd’hui, ukrainienne. Plus les regroupements et différenciations seront profonds et rapides, mieux cela vaudra.

VP, le 08/11/2022.