Je vis et milite dans une commune du Val d’Yerres depuis 1981, qui fait partie du fief de Nicolas Dupont Aignan. Signataire d’un appel pour le boycott de l’élection présidentielle de 2022, la question de la place du député de ma circonscription sur l’échiquier politique m’est familière. Dans le contexte de la crise de la gauche, le personnage fait illusion et débauche dans des réseaux venant de la crise de la gauche. Ainsi le cas de Jacques Nikonoff…

Nicolas Dupont Aignan est un homme des institutions de la Vème République : professionnellement, il est administrateur civil avant d’être adjoint au chef de bureau des élections à la direction générale de l’administration du ministère de l’Intérieur en 1988, soit au début du 2ème septennat de François Mitterand. En 1990, il est nommé chef de cabinet du préfet de la région Île-de-France, avec rang de sous-préfet. Politiquement, il se définit d’emblée à 16 ans dans la continuité du gaullisme historique et social à la Chaban-Delmas : il adhère au RPR… Il fait la campagne présidentielle de 1974 derrière Chaban. En 1993-1994, il est conseiller technique du ministre de l’Éducation nationale François Bayrou : ce dernier pousse une proposition parlementaire, le projet de loi Bourg-Broc, pour modifier la loi réactionnaire du comte de Falloux dénoncée par Victor Hugo en 1851, pour ouvrir plus largement le financement public de l’enseignement privé catholique, au bénéfice de constructions scolaires nouvelles. Autrement dit, Bayrou faisait encore mieux que le réactionnaire futur bonapartiste, comte de Falloux. Une manifestation laïque nationale gigantesque d’un million de personne se déroulera à Paris le 16 janvier 1994 contre le gouvernement de cohabitation Balladur-Mitterrand.

Pour briguer une position de député dans le département de l’Essonne avant 1981, il s’était tourné alors – la bataille faisant rage au sein du PS entre la majorité mitterrandiste et la droite néo-socialiste de Michel Rocard – vers les clubs Convaincre. Il sollicite le soutien de Jacques Guyard, maire d’Évry, qui anime un sous-courant dans la fédération de l’Essonne du PS qui penche à l’époque vers Rocard. Il échoue, car la bataille pour imposer Mitterrand comme candidat à la présidentielle de 1981 sera gagnée en Essonne, Mélenchon y joue un rôle incontestable : Guyard rejoint la majorité mitterrandiste tandis que le CERES de Paul Loridant, maire des Ulis, perd la fédération en raison de la campagne pour l’unité imposée par les équipes de Mélenchon. Du côté de la droite du PS, pour l’instant il n’y a rien à espérer pour Dupont Aignan.

Sur la base de la montée au pouvoir du PS, les communes du Val d’Yerres, sauf Brunoy indécrottable depuis 1945 et Epinay sous Sénart, tombent à gauche. La commune la plus ouvrière, Vigneux sur Seine, est dirigée par le PCF. La politique de la majorité de gauche au pouvoir verra la droite remonter en responsabilités locales. Le cas de la ville de Yerres est particulier : ville de résidence des couches moyennes, avec une très faiblement implantation d’entreprises sur son territoire, les majorités PS puis RPR, dès 1983, mèneront une politique somptuaire d’équipements locaux au-dessus des moyens de la commune. Un espèce de fou furieux du RPR, nommé Michel Prats, investira des sommes colossales dans un ensemble sportif-piscine-centre aquatique-restaurant, Le Triton, qui entrera en faillite en deux ans. Yerres comptera parmi les villes les plus ruinées de France, et ce pour une période de 30 ans. Un comité de citoyens mobilisera de larges couches de la population soumise à des impôts locaux exorbitants. Beaucoup de petits retraités propriétaires de pavillons de banlieue devront vendre et aller s’installer dans d’autres communes.

C’est alors que Nicolas Dupont Aignan entre en scène. Nous sommes en 1995 : alors que le mouvement ouvrier vient de vivre la première grande grève historique contre la réforme des retraites, il est nommé en février 1997 directeur des études au sein du RPR par son président, Alain Juppé. Il se tourne depuis le referendum de Maastricht du 20 septembre 1992 vers les réseaux Pasqua, Séguin, Balkany – l’homme des promotions immobilières crapuleuses du front de Seine -, qui sont loin d’être des officines seulement idéologiques mais qui brassent des affaires financières importantes. Il rejoindra même en 1999 l’éphémère RPF – sigle renvoyant au parti de 1947 constitué par Charles De Gaulle – disparu en 2001. Ce sont ces réseaux maffieux dans l’appareil d’État de la Vème République, qui lui permettent d’arriver avec des engagements financiers et d’être propulsé à la direction de la ville de Yerres, d’en éponger partiellement les dettes engagées par ses prédécesseurs de gauche et de droite. La population petite bourgeoise ou retraitée de Yerres est provisoirement rassurée, il fait figure de bon maire, gérant au plus juste les affaires d‘une commune lourdement éprouvée. C’est ainsi – la gauche historique étant en lambeaux – qu’il ravit la circonscription à un mitterrandiste historique, Michel Berson et fait tomber une à une les communes « socialistes » du Val d’Yerres dans son escarcelle. Il y fonde un petit empire, plaçant ici et là ses hommes, la structure antidémocratique de l’inter-commune lui laissant les mains libres pour faire porter aux autres communes une partie des dettes de la ville d’Yerres.

La politique locale de Nicolas Dupont Aignan est la suivante : côté public, il proclame sa fidélité au gaullisme social historique, défense des services publics, des retraites, soutien au début au mouvement des gilets jaunes, référence gardée au programme du Conseil National de la Résistance. Ça, c’est pour la galerie. La réalité, c’est la main donnée au privé pour les domaines qui traditionnellement relevaient de la gestion communale. Un exemple tout simple : la piscine de Yerres était anciennement gérée par les personnels municipaux, sous statut de fonctionnaires territoriaux. Aujourd’hui, c’est une association privée qui a pris le relai. Les conséquences ne se sont pas fait attendre : augmentation des prix, les retraités, par exemple, ne peuvent plus accéder gratuitement au service. De plus, le premier gestionnaire privé, qui n’est plus en poste aujourd’hui, est parti avec la caisse. Quant aux dépenses somptuaires que l’équipe municipale actuelle prolonge, les emprunts toxiques engagés, la population qui l’a élue, n’en a pas encore vu les effets…

Soulignons un point important : lorsque Jean Pierre Chevènement quitte le PS au moment du traité de Maastricht et de l’intervention militaire de la France en Irak, il fonde l’éphémère MDC (Mouvement des Citoyens). D’emblée, il cadenasse son parti et défend l’unité des républicains des deux rives contre les européistes du PS. La crise historique de la gauche social-démocrate, gagnée aux idées de Jacques Delors, et celle du PCF, frappé par l’effondrement du modèle soviétique, ouvrent de nombreuses passerelles dans la gauche et même dans une extrême gauche, marquée par la culture trotskyste, au souverainisme. L’option idéologique peut être résumée dans le prédicat suivant : ni gauche, ni droite mais le repli sur la Nation républicaine. Issue d’une grande révolution, celle de 1789, plus récemment reconstruite en 1945 et refondée, dans la clandestinité contre le fascisme, sur le programme pré-socialiste du Conseil National de la Résistance, c’est elle qui est la dernière ligne de défense contre les néo-libéraux. En fait, les différents courants qui ont évolué vers le souverainisme à partir de 1990, ne sont pas un dégagement à gauche du vieux mouvement ouvrier et posant les bases d’un nouveau regroupement anticapitaliste, mais ils sont frappés par la décomposition même de la représentation de ce même mouvement ouvrier. J’inclus dans cette décomposition une organisation à laquelle j’ai appartenu dans la décennie 1970-1981, qui a évolué de ses fondements trotskystes vers la ligne de défense de la république une, laïque et indivisible, je parle du courant lambertiste. Cette branche du trotskysme a joué un rôle pour le moins non négligeable dans la reconstruction du parti socialiste de François Mitterrand après 1971, sa direction en 1980 gagnée par Lionel Jospin et dans la bataille pour l’élection de 1981. Sans elle, un dirigeant de l’étoffe d’un Jean Luc Mélenchon, n’existe pas. On retrouve cette ligne de la Nation dans le réseau La Sociale, animé par deux anciens lambertistes, Jacques Cotta et Denis Colin.

Venons-en à Jacques Nikonoff : il est une des branches, certes minuscule, de cette orientation souverainiste. Au moment où Jean Luc Mélenchon combat pour le Front de Gauche et fonde le parti de gauche (PG) en février 2009, regroupant des forces à gauche du social-libéralisme, Nikonoff crée le M’Pep. C’est un mouvement entre l’éducation populaire et le parti politique, qui passera par différentes étapes de transformation. En 2013, il devient le Mouvement politique d’émancipation populaire. En 2015, il devient un parti politique, le Parti de l’Émancipation du Peuple. Après 2010, il crée ensuite et préside le Parti de la démondialisation (Pardem). En 2012, il ne se situe pas dans le cartel soutenant le Front de Gauche, et présente même dans la 11e circonscription du Pas de Calais, où se présente Mélenchon face à Marine Le Pen, la candidature de Michelle Dessenne au nom du Pardem. Le souverainisme peut mener loin dans la dérive : alors qu’il est président du Pardem, Jacques Nikonoff appelle à voter à titre personnel au second tour pour Nicolas Dupont-Aignan, opposé à une candidate socialiste dans la 8e circonscription de l’Essonne. ll annonce alors son soutien à Nicolas Dupont-Aignan pour le premier tour de la présidentielle de 2012.

On connaît la suite des événements locaux en Essonne : le 28 avril 2017, Nicolas Dupont Aignan soutient Marine Le Pen et fera « campagne avec elle sur un projet de gouvernement élargi » (cité par Wikipedia). Cette dernière annonce dès le lendemain que si elle est élue, elle fera de Dupont Aignan son premier ministre. La position voit se développer dans cette commune moyenne du Val d’Yerres un mouvement de citoyens sans précédent : des manifestations assiègent la mairie et la permanence du député, dont une qui verra défiler plus d’un millier de personnes dans le centre-ville. Dans la morgue habituelle des politicards de la Vème République, Dupont Aignan nous avait affublé du sobriquet d’« idiots utiles ».

Le souverainisme se caractérise non pas comme une avancée pour une recomposition sur une ligne qui ne peut être pour notre camp social qu’anticapitaliste et internationaliste, mais comme un repli sur la Nation. On a beau jurer ses grands dieux qu’on parle d’une Nation issue de la République, on commence comme Chevènement par l’unité des républicains des deux rives, et on se retrouve aux côtés de Pasqua/Séguin. La réalité présente montre qu’on peut à partir de ce point qui exclut la lutte de la classe salariée, comme facteur central de la transformation sociale, dériver très loin sur la droite. Quand Nikonoff appelle à voter Dupont Aignan, il franchit cette ligne de démarcation. Lequel Dupont Aignan ne verrait pas d’inconvénient à entrer dans un gouvernement conduit par Marine Le Pen.

Le second point dans ma conclusion concerne le rapport à la campagne que nous menons pour le boycott de la présidentielle de 2022 : la question du pouvoir constituant affleure aujourd’hui concrètement dans les luttes sociales convergeant vers l’affrontement avec le régime de Macron : la question n’est pas de courir devant le mouvement pour le chapeauter, mais de l’aider à se construire et à formuler ses exigences. Si on consulte le site de Jacques Nikonoff pour une Dynamique Populaire Constituante (DPC) (https://la-dynamique.fr/qui-sommes-nous/ ) on conclura assez facilement qu’il s’agit d’un cadre auto-proclamé. On y apprendra, par exemple, que le dimanche 16 janvier 2022, dans toute la France, se sont tenues des réunions d’information pour des candidats constituants aux législatives avec le mouvement Conquête démocratique… Où ça, je vous prie ? Jacques Nikonoff veut s’octroyer la direction d’une constituante dont l’acteur, le peuple, est absent. Finalement, sur le fond, il est sur le même positionnement que Mélenchon : comment faire une constituante à partir d’une manœuvre d’appareil sans le peuple. Du moins, Mélenchon représente encore des possibilités électorales, Nikonoff non !

Ce n’est pas notre méthode de travail…Nous voulons une Constituante souveraine, qui ne peut procéder que d’un mouvement d’auto-organisation dans les couches sociales qui supportent les ravages de la crise du capitalisme amplifiés depuis 2017 par le régime de Macron.

Robert Duguet, le 25/01/2022.