Avec 175 000 manifestants selon eux, le gouvernement, la police et les médias des milliardaires avaient visiblement comme objectif ce samedi 21 août de minimiser encore plus que d’habitude les chiffres de mobilisation des anti-pass sanitaires dans l’espoir de faire croire que la mobilisation s’essouffle à l’approche des enjeux importants et explosifs que sont la mise en application des suspensions de salaires le 30 août contre les salariés au contact du public qui n’auraient pas le pass ainsi que la rentrée scolaire le 2 septembre avec l’exclusion des élèves qui n’ont pas de pass sanitaire en cas de covid en classe et l’inquiétude liée à la vaccination des enfants tandis que le filtrage grandissant des centres commerciaux pourrait augmenter le nombre de protestations qu’on voit déjà apparaître ici ou là.

Ainsi les comptages militants donnent entre 450 000 et 500 000 manifestants contre une fourchette de 500 à 550 000 la semaine passée, ce qui correspond plus à un plateau relativement stable en cette période qu’à un recul.

Par contre, plus que jamais la distorsion entre les chiffres fournis par la police et la réalité sur le terrain était élevée mais surtout la distorsion entre la réalité et l’interprétation de cette réalité par les grands médias qui, tous, avec joie voyaient une pente descendante alors que même en ne tenant compte que des chiffres de la police, ce qui est le plus frappant c’est qu’il n’y a pas de grosses variations dans le nombre de manifestants et surtout il y avait encore presque autant de monde ce samedi 21 août, pourtant jour de rentrée des vacances avec ses 900 kilomètres de bouchons sur les routes, où les variations peuvent s’expliquer par ce simple fait.

Ce qui inquiète fortement le gouvernement pour le 30 août et la rentrée scolaire, c’est ce qui se passe en Guadeloupe, Martinique, en Guyane et aussi d’une certaine manière à La Réunion, avec les appels à la grève générale illimitée de toutes les professions lancés par l’ensemble des organisations syndicales et associatives en septembre ou dés la première sanction contre un salarié qui n’aurait pas son pass.

Cela effraie doublement le gouvernement, d’une part, avec ses implications et son extension possibles en métropole et, d’autre part, aussi au travers de la signification de ces mobilisations dans les anciennes colonies qui montrent que ce sont les plus pauvres et les plus opprimés qui sont frappés par les sanctions sanitaires, les suspensions de revenus, les licenciements, les exclusions d’école… fonctionnant ainsi ouvertement là-bas et plus souterrainement ici, comme un apartheid contre les pauvres, les colonisés, les travailleurs ne faisant qu’aggraver leur situation, diviser les travailleurs et limiter un peu plus leurs droits ainsi que grignoter les acquis sociaux.

Jusque là, pour faire passer sa loi qui n’a rien de sanitaire mais tout d’une mesure policière de plus, Macron a pu compter sur la bonne conscience d’une bonne partie de la population aisée, aristocratie ouvrière et bureaucratie syndicale inclues, qui pensaient ne pas être égoïstes en soutenant la vaccination obligatoire pour le prétendu bien des pauvres.

Or les résistances massives dans les anciennes colonies servent de miroir à ces classes aisées ou installées dans le système. Elles se croyaient jusque là progressistes et militantes de la raison contre l’ignorance et se voient tout d’un coup n’avoir en fait que l’esprit du « temps des colonies » à l’encontre des sauvages des îles comme des barbares des quartiers et des faubourgs, en bref contre les classes dangereuses. Ainsi cette mobilisation de masse, y compris des organisations syndicales dans les DOM-TOM donne un tout autre sens à toutes les résistances au pass y compris en métropole.

L’envie de fraternité, d’égalité et de liberté qu’on entend dans toutes les manifestations- véritable instinct de vie face à la psychose sanitaire qui imprègne notre société depuis 18 mois sans réelle contestation – est non seulement légitime, mais salutaire et trouve alors tout son contenu social de classe dans ce qui se passe dans les DOM-TOM alors qu’en même temps ici l’extrême droite est mise en dehors des cortèges dans plusieurs villes et que, ce 21 août, on voyait aussi plus de syndicalistes dans les cortèges, y compris à Paris avec un pôle de regroupement à l’initiative des syndicats Sud Poste 92, CGT TUI et CGT PPG.

Jusque là, certains, bien pensants ou de gauche, dans le sillage de Macron, justifiaient leur soutien au pass en confondant obstinément anti-vaccins et anti-pass sanitaires ; d’autres dénonçaient la présence de militants d’extrême droite dans les manifestations – en général les mêmes que la présence de dirigeants de la gauche aux côtés des manifestants d’extrême droite de la police ne gênait pas ou peu – pour légitimer leur absence des manifestations. Mais la détermination massive des peuples colonisés à résister à l’obligation vaccinale change tout en déplaçant le centre de gravité de la situation de la propagande macronale autour de la prétendue protection sanitaire de la population vers l’argumentation populaire des attaques contre les droits de la population la plus pauvre cachée dans la propagande gouvernementale dans la continuité des attaques de Macron depuis qu’il est au pouvoir.

Le fantastique silence des médias français sur les mobilisations outre-mer rejoint le silence du gouvernement comme celui des directions syndicales nationales sur l’importance de la mobilisation anti-pass dans les hôpitaux.

Les directions syndicales nationales refusent de faire tout comptage national des luttes dans les hôpitaux alors qu’elles sont nombreuses et bien que les fédérations syndicales de santé ont appelé à la grève. Il y a silence et refus de faire un comptage pour ne pas montrer l’importance du mouvement en effondrant en même temps leur argument principal. Ils ne peuvent en effet guère parler d’antivax dans ce cas puisque plus de 80% des effectifs hospitaliers ont reçu au moins une première dose de vaccin à cette date.

Le comptage de cette lutte des hospitaliers montrerait également, comme pour les DOM-TOM, que là aussi, le centre de gravité de la lutte se déplace de la question du vaccin ou non, vers le manque de moyens de santé pour lutter réellement et sérieusement contre l’épidémie. On est en effet passé de 153 hôpitaux et établissements de santé mobilisés d’une manière ou d’une autre et en tant que tels contre le pass sanitaire la semaine dernière à 209 cette semaine et probablement beaucoup plus si on pouvait comptabiliser les structures de santé mobilisées le samedi lorsqu’elles se confondent avec les citoyens.

Le comptage gouvernemental, policier et médiatique des manifestants pour donner sens à l’évolution de la situation au 21 août oublie comme par hasard la mobilisation dans les anciennes colonies, le comptage des grèves et luttes dans les hôpitaux mais aussi celui chez les pompiers.

Il est difficile de se faire une idée de l’évolution de la lutte contre le pass sanitaire chez les pompiers mais, si l’on en croit les pompiers de Haute-Savoie en lutte, il se serait créé dans chaque département un collectif de pompiers anti-pass sanitaire en sachant que celui de Haute Savoie comporte 170 membres selon ses organisateurs, ce qui fait beaucoup à l’échelle du pays, en sachant pour sentir ce qui pourrait se passer demain autour de ce secteur qu’il y a déjà eu deux mobilisations notables – de pompiers mais aussi au-delà – contre des sanctions envers des pompiers sans pass.

Ce que craint donc le gouvernement et avec lui les directions syndicales nationales, c’est que cette mobilisation énorme dans les anciennes colonies sur le terrain social et celui de l’opposition riches-pauvres, oppresseurs et opprimés, jusque là cachée par la propagande faite autour de l’extension de l’épidémie outre-mer et de l’envoi d’aides là-bas, commence à trouver une expression visible du même type en métropole à partir du 30 août et de la rentrée scolaire.

Jusque là, Macron n’a pas gagné la bataille de l’opinion en confondant vaccination et obligation vaccinale. En même temps, la bataille contre Macron sur ce terrain n’est pas complètement finie, puisque grâce à la complicité de fait des directions nationales syndicales qui refusent de s’engager dans la bataille, il y a encore suffisamment de militants d’extrême droite dans certains cortèges – bien mis en valeur par les projecteurs de la grande presse, – pour que cette présence permette à un certain nombre de syndicalistes et militants de gauche de justifier leur absence au prétexte qu’ils ne veulent pas manifester aux côtés de militants d’extrême droite.

Mais tout pourrait changer les 30 août et 2 septembre et bousculer les rangs syndicaux les poussant à entrer en plus grand nombre dans la lutte.

Les suspension de salaires, les licenciements et les exclusions d’élèves montreront une situation de type « coloniale » en métropole éclairant plus visiblement qu’en attestent les cortèges de manifestants eux-mêmes, que c’est à l’encontre des plus pauvres, souvent d’ailleurs les anciens « premières lignes », que sont prises les mesures coercitives. Par ailleurs, il sera plus difficile à ceux des syndicalistes qui se défilaient jusque là de ne pas entrer en lutte avec des salariés de leurs propres secteurs là où des citoyens, parents, amis, voisins, eux, se montreront solidaires des victimes de sanctions.

Bien sûr, il n’y a pas d’appel ou de menace d’appel à la mobilisation générale comme outre-mer de la part des directions syndicales nationales, sauf peut-être d’une certaine manière à la SNCF, et on voit plutôt des syndicats déjà dire que les salariés victimes de sanction devraient se signaler à eux, bref qu’ils les défendraient au cas par cas pour mieux désamorcer une lutte générale. Sauf qu’on va avoir à faire à des millions de personnes non vaccinées, des centaines de milliers de salariés concernés par les sanctions et en même temps, dans la santé, les transports, le commerce, la culture, l’énergie, chez les territoriaux…

Pour tenter de faire des contre-feux à cette situation qui vient, on voit des tentatives de dissocier le mouvement massif du samedi des mobilisations des salariés organisés en essayant d’entraîner ces derniers sur un autre terrain. On voit ainsi des tentatives d’Union syndicales départementales appelant à des journées de grève et d’action les jeudis 19 et 26 août contre le pass sanitaire, ne voulant pas – pour certaines d’entre elles (mais pas toutes) – se mélanger aux manifestants du samedi accusés d’être trop permissifs à l’égard de l’extrême droite. Il en va de même de certains appels syndicaux hospitaliers souvent aussi le jeudi ne voulant pas s’associer aux manifestations du samedi bien que là encore la majorité associe les deux. De la même façon, on voit fleurir des appels syndicaux à la grève dans l’enseignement mais le 23 septembre et sans aucun rapport avec le mouvement actuel contre le pass sanitaire alors que le mouvement anti-pass a donné la date du 11 septembre pour une grande mobilisation autour de la rentrée scolaire.

Ces contre-feux sont dérisoires et souvent reflètent plus la pression des salariés pour entrer dans la lutte que le frein des bureaucraties, mais on voit bien ainsi que si les directions syndicales, poussées par leurs bases, finissaient par appeler à la lutte, elles essaieraient de le faire en dehors du mouvement au prétexte par exemple de la lutte contre l’extrême droite, de l’extension des revendications à la question des retraites ou du chômage, comme si le lieu idéal pour faire tout cela n’était pas justement au sein du mouvement lui-même.

Mais les directions syndicales ne veulent surtout pas mobiliser tout simplement parce que le faire aujourd’hui entraînerait probablement la chute d’un Macron déjà très fragile – ce qui n’est pas leur problème – mais en dehors du cadre institutionnel électoral, ce qui est leur problème, parce qu’elles ne sont pas révolutionnaires mais bien installées dans le système qu’au fond elles défendent. Ainsi pour illustrer leurs proximités, pendant que les gens seront dans la rue, les 1er et 2 septembre, les directions syndicales, elles, seront reçues par le gouvernement comme « partenaires sociaux » pour discuter de la destruction des retraites. Plus que jamais, elles devraient refuser cette rencontre, surtout à ce moment, pour montrer leurs solidarités de fond. Eh bien non ! OU plutôt si, elles montrent de qui et quoi, elles sont les plus proches.

Au fond, quoi qu’elle disent de leur hostilité à l’extrême droite pour justifier leur absence des manifestations populaires, elles préfèrent pour défendre le système avoir l’extrême droite au pouvoir aux prochaines présidentielles, ce qui nous pend peut-être au nez, plutôt que la combattre aujourd’hui dans la rue. C’est en effet aujourd’hui dans la rue que se joue le résultat des présidentielles. Macron comme Le Pen sont tous les deux, chacun à leur manière, fortement hostiles à ce mouvement. Une victoire de ce mouvement serait tout autant une défaite de Macron que de Le Pen.

Voilà la véritable lutte aujourd’hui contre l’extrême droite au gouvernement comme en dehors.

Jacques Chastaing, le 21-08-2021.