J’ai été invité, en tant que militant syndical, par le groupe Collectif 88% à un débat sur l’école publique à Roanne et j’ai découvert un milieu actif, associant pas mal de jeunes, de travailleurs, de citoyens, à des débats politiques où l’on s’écoute. Quelque chose de précieux par les temps qui courent et qui montre que c’est possible … partout ! Ce collectif est présent comme opposition municipale à Roanne – mairie LR et maire « gratiné » – et a choisi de ne pas participer aux élections départementales et régionales en présentant des candidats, mais d’y participer bel et bien en ouvrant le débat le plus large possible, ce qui était le cas par les participants ce samedi 5 juin, allant d’anars aux élus PS (conseillers départementaux et municipaux) locaux. Cette interview, pour Aplutsoc, complète de manière intéressante celles des différents candidats que nous avons mis en avant, et participe du débat pour ouvrir une issue dans l’avenir prochain. Vincent Présumey.

1. Alors tout d’abord pour les non-initiés votre nom interroge. Pourquoi « 88% » ? 

Lorsque Yves Nicolin, maire LR de Roanne et président de l’agglomération roannaise a quitté ses fonctions de député, il a soumis au Conseil communautaire une augmentation de ses indemnités de …. 88%, pour « compenser » ses pertes dues à la fin de son mandat national ! Une décision qui dit tout de l’homme et de sa conception de l’engagement public. 

Les militant.e.s qui sont à l’origine du Collectif ont alors décidé d’organiser des « happenings politiques » de protestation tous les 88 jours, sur un mode ironique et néanmoins chargé de sens. C’était à chaque fois l’occasion de dénoncer des actions de la mairie et de l’agglomération en pointant les fermetures d’écoles de proximité, la priorisation de la voiture, le projet Foch Sully, l’extension du golf de Villerest, etc. C’est autour de ces événements, à force de constater l’intérêt que suscitait à Roanne ces interventions sur les enjeux réels de notre temps (démocratie, répartition des richesses, écologie, respect de l’humain…), qu’est née l’idée du rassemblement et d’une liste d’opposition municipale. 

2. Quels sont les principaux points concrets sur lesquels vous agissez ? En matière de démocratie, de prix de la cantine, de l’eau, de lutte contre la précarité, de santé publique, de transports … ?

Notre Collectif est très jeune et sa première année d’existence s’est déroulée sous la contrainte des consignes sanitaires. Difficile donc d’organiser des réunions ou d’apparaître en public. Nos élus interviennent au sein du Conseil municipal et du Conseil communautaire. Dans les deux cas rien n’est fait pour faciliter la démocratie. Ordres du jour chargés (de 500 à 1000 pages de documents à étudier en quelques jours !!), droit d’intervention limité, réduction de la tribune de l’opposition dans la presse municipale, séance à huis clos, rétention d’information, large utilisation des pouvoirs délégués du maire lui permettant de se passer du vote du conseil municipal pour de nombreuses décisions, interdiction d’avoir un accès direct aux services municipaux. Bref, le maire LR agit comme un petit despote. 

Par ailleurs, les membres du collectif sont intervenus sur le terrain de l’aide aux migrants, sur l’aspersion de chlore dans les rues de Roanne au début de la pandémie, sur la gratuité des transports publics, contre la politique municipale de soutien aux établissements scolaires privés, contre la construction du Centre aqua-ludique, contre les fermetures de classes, le coût de la cantine, la politique du CCAS, l’extension du Golf, ou le projet de centre commercial Foch Sully, « des grands projets inutiles imposés », comme les appelle Paul Ariès.  Nous avons participé aux rassemblements pour la défense des acquis sociaux et des services publics, contre les lois liberticides et aux mobilisations climat. 

Nous avons aussi continué, sur les réseaux sociaux, notre activité de vidéos documentaires et irrévérencieuses ou bien qui montraient la contradiction des propos du maire avec les faits, voire avec ses propres propos. 

3. Donc, il semble bien que vous soyez arrivés, en faisant exprès ou pas, à constituer un regroupement politique de base et indépendant. Cela s’est passé comment ? Et quelle place les élections municipales ont- elles joué ici ? Quelles forces politiques vous soutiennent, ou discutent localement avec vous, et quels types de relations avez-vous avec elles ?

Les partis politiques se sont joints au Collectif au moment de la campagne des municipales. C’est EELV qui a d’abord proposé l’étiquette du parti dans le cas d’une présentation d’une liste pour les élections municipales ensuite, c’est la France Insoumise qui s’est jointe au Collectif.  Nous avons échangé sur les valeurs qui nous rassemblaient : répondre à l’urgence sociale, écologique et démocratique. Nous avons élaboré une charte. Enfin, alors qu’ils étaient en discussion avec les socialistes pour les municipales, le PCF et d’autres citoyens ont décidé de rompre ces négociations et de rejoindre le Collectif en signant la Charte.

Nous sommes donc avant tout un rassemblement citoyen soutenu par des partis politiques. Une des idées force de notre collectif, c’est que face aux défis démocratiques, écologiques et sociaux qui sont devant nous, personne n’a de réponse miracle. Ça se saurait ! L’échec des gouvernements de gauche et ce qu’il faut bien appeler la trahison d’Hollande par rapport à ses engagements, pèsent aujourd’hui fortement sur l’abstention et la dérive droitière d’une partie des classes populaires.  Les citoyens sont acteurs du changement. C’est pour cela que nous avons élaboré toute une démarche citoyenne avec des référendums, des groupes de travail… Une autre expression démocratique est possible. 

Ce qui nous réunit aussi c’est une critique radicale du capitalisme et du productivisme car ils conduisent à une impasse écologique et humaine. Ensuite, il y a beaucoup de bonnes idées qui circulent, dans les associations écologiques, dans les partis politiques ou qui émergent à travers les mouvements sociaux. Notre volonté est de faire se rencontrer les points de vue et les expériences de chacun pour essayer de bâtir ensemble des éléments d’une alternative crédible.  

Les militant.e.s et organisations politiques présentes dans le collectif (EELV, PCF, LFI) ont soutenu officiellement l’aventure citoyenne du  Collectif 88% dès la campagne municipale de 2020 (voire un peu avant) en la rendant plus forte et en créant une dynamique unitaire, radicalement de gauche, et sur la base  du programme que nous partageons. Dans notre fonctionnement les militants des partis politiques n’ont pas plus ni moins de droits et de devoirs que ceux et celles qui sont « non-encartés ». Une personne, une voix. Nous essayons de travailler dans la confiance et le respect mutuel.

Un des défis que nous devrons relever sera celui de la démocratie interne. Comment allier efficacité militante et respect des positions individuelles ? Comment faire vivre le consentement collectif qui vise à construire des positions communes et le faire cohabiter avec la règle majoritaire qui permet, en cas de désaccords persistants, la prise de décision et l’action ? Vaste chantier que nous avons déjà entamé avec une réflexion sur la démocratie dans le groupe.

Des règles de fonctionnement, que nous avons essayé d’appliquer et qui nous ont permis d’avancer dans le respect de chacun : distribution de la parole, maître du temps (avec temps d’expression limité à 2 minutes), adoption des points par consentement, technique de vote, une personne chargée de l’ordre du jour, une personne chargée de l’animation…

Seulement nous sommes rentrés dans une période où les contacts directs n’ont pas été possibles et les réunions par zoom avec peu de personnes ont fait que ces règles se sont relâchées pendant un temps.

5. Votre cher maire de Roanne a fait monter le prix plancher de la cantine de 1 euro à 3 euros, quelle action à ce sujet ? Ainsi que plus généralement sur la question de la défense de l’école publique et des aides, légales ou non, aux écoles privées ?

Sur la question du prix de la cantine, comme d’ailleurs sur les fermetures de classes, nous avons pris position contre la politique du maire. Lors de la campagne municipale nous avons porté l’idée d’une division par trois du prix plancher (retour à 1 euro) et d’une tarification plus progressive. Nous pensons cependant aussi que les initiatives publiques sur ces thèmes doivent partir des organisations de parents d’élèves, des organisations syndicales ou les associations qui interviennent sur ces questions. Nous avons pris des contacts qui vont peut-être déboucher sur des mobilisations.  Avant la campagne des Municipales, Raphaël et Camille ont soutenu les parents d’élèves qui se battaient contre la fermeture d’une école primaire, celle du Fuyant.

Sur la question du financement des établissements privés notre engagement est de montrer que la majorité municipale, va au-delà des lois qui sont déjà très discutables du point de vue de la laïcité. Nous avons beaucoup de mal à obtenir les documents nécessaires aux calculs et tentons de faire intervenir la préfecture pour forcer la transmission des informations à nos élu-e-s. Nous progressons et nous espérons bien pouvoir présenter bientôt un dossier solide. Nous avons déjà été à l’initiative d’une réunion organisée avec des représentant-e-s de la FSU, du COVILAR, DDEN et une autre élue d’opposition (PS) sur le sujet et nous allons travailler pour que la population roannaise soit réellement informée de ce qui se passe et puisse se mobiliser sur cette question. 

6. Idem votre cher maire s’est illustré en déclarant qu’il ne voulait chez lui que des migrants chrétiens (plus précisément qu’il ne voulait que des réfugiés syriens chrétiens). Inutile de vous demander ce que vous en pensez, mais si vous pouvez nous raconter un peu comment se déroulent les combats de défense des migrants chez vous, ceci serait intéressant. 

Yves Nicolin surfe sur l’ambiance délétère de cette période et il affiche sans complexe son mépris pour les conditions de vie, on devrait dire de survie des migrants. Son attitude, comme celle de la droite et de l’extrême-droite nie la réalité des flux migratoires mondiaux et en déforme la nature pour n’y voir que des hors-la-loi ou des opportunistes attirés par l’aide (« l’assistanat » diront-ils) que nous leur apporterions, comme si celle-ci était la cause de ce qui les pousse sur la route de l’exil.

Nous faisons sans grand succès des propositions au Conseil municipal, pour que l’aide sociale prenne en compte cette situation. Des membres du collectif sont par ailleurs très actif.ve.s dans les associations de solidarité qui se préoccupent de la défense des migrants et qui organisent aussi concrètement de l’aide alimentaire ou pour le logement. 

7. Quels sont les principaux débats politiques qui vous animent actuellement ? Comment, en somme, voyez-vous (ou pas !) l’avenir proche, et particulièrement ces présidentielles les pires de l’histoire de la V° République qui voilent notre horizon ? (il est évident que cette question porte sur un débat qui nous est commun ainsi qu’à beaucoup d’autres et qu’une partie de la réponse est déjà d’avoir ces discussions et de les élargir).

Le Collectif 88% a participé à des discussions avec les partis de gauche : PS., PCF, LFI et EELV, dans le cadre des candidatures locales aux départementales.

Suite aux différentes décisions, un vote a été fait au niveau du Collectif pour savoir quelle était sa position.

Majoritairement, nous n’avons pas voulu présenter de candidats aux élections départementales avec l’étiquette 88% essentiellement parce que nous pensions n’avoir ni les forces militantes, ni la capacité de faire une offre politique qui corresponde à nos engagements et à notre manière de poser les problèmes et d’en assumer ensuite collectivement le mandat en cas de succès, en sus de nos engagements municipaux qui nous accaparent déjà beaucoup. A cela s’ajoutait la difficulté de faire avec les orientations et choix stratégiques électoraux différents des partis politiques qui nous composent. (En effet, les partis s’étaient positionnés dans le respect de l’accord départemental qui lie PS, PCF, LFI et EELV. Mais sur les 2 cantons de Roanne, le groupe local EELV a toutefois choisi de présenter des candidatures EELV.) Pas simple déjà, alors la présidentielle…. 

Bien sûr, c’est une question qui nous intéresse, comme tout le monde, et nous sommes conscients que le résultat de ces élections aura un impact important sur la situation en France. Malheureusement on ne peut pas dire que les choses avancent avec clarté, dans le très large panorama de la gauche et des écologistes. 

Cependant, notre volonté est d’abord de construire ici, sur le long terme, ensemble, et au-delà des échéances électorales qui viennent imposer un calendrier et rebattre les cartes. Faire en sorte que les citoyen.ne.s se ré-approprient la politique, proposer des solutions, les soumettre au débat, faire se confronter les idées sans exclusives, participer aux mouvements sociaux, c’est de cette façon que nous avons choisi de participer à ces élections départementales et régionales. Nous aurons l’occasion de discuter entre nous de la façon de participer aux débats l’année prochaine. 

8. Autre points que vous souhaiteriez aborder.

L’accord sur les points fondamentaux qui sont à la base de notre programme est bien sûr une nécessité incontournable pour faire vivre le collectif et nous permettre d’agir ensemble et d’inclure les Roannais-es le plus possible dans la mobilisation. Toutefois, nous avons bien conscience que cela ne règle pas la question du besoin de la large participation de tous les membres du collectif au fonctionnement quotidien, à la prise de décisions collectives. 

Nous avons encore beaucoup à réfléchir et sans doute à inventer pour concilier réactivité et nécessité de consensus pour agir. Quelle marge, quelle place accorde-t-on au dissensus qui peut émerger non pas sur les fondamentaux, c’est-à-dire la Charte, mais sur des choix d’action ou de non-action, de priorités ou de stratégie, sur la prise de décision et sur le respect des choix personnels de chaque membre, etc.. ? Le dispositif qui garantit la préservation de la démocratie interne n’est pas facile à concevoir et à mettre en place. Nous avons sans doute besoin de formation.