Nous avions annoncé – et discuté – de la perspective du « risque de guerre civile » ou tout du moins de « shitsorm » aux Etats-Unis, plusieurs mois et semaines avant le scrutin du 3 novembre. Il nous est apparu que la majorité de la population et, dans celle-ci, les travailleurs syndiqués, Black Lives Matter, de larges couches de la jeunesse … ne voulaient pas d’une « guerre civile » telle que Trump la préparait, et que c’est grâce à eux -et pas à Biden – qu’il a été battu aux élections, et qu’ont également été battus les candidats républicains en Géorgie le 6 janvier dernier (un scrutin qui avait un caractère national, car, dans les scrutins de portée locale, les couches sociales qui ont battu Trump ne votent pas, sauf pour les quelques candidats estampillés démocrates socialistes) – par une campagne conduite par Stacey Adams, femme noire qui avait défendu la candidature Sanders dans le Parti démocrate. La guerre civile que voulait Trump a été évitée par KO entre novembre et janvier. Elle affleure à présent. Pourquoi ?

Pourquoi, plus précisément, le baroud d’ « honneur » de Trump, prévisible, a-t-il bien la dimension d’un coup d’Etat même s’il a échoué et ne pouvait qu’échouer, et est-il perçu comme un commencement et non comme la dernière (énorme) boule puante ?

Pourquoi, si il est vrai que Trump a été battu par les manifestations de masse de l’été 2020 puis le 3 novembre, le 6 janvier 2021 est-il, il ne faut pas se le cacher sans nier pour autant les différences historiques, une date menaçante à l’instar du 6 février 1934 français – ou du 8 novembre 1923 allemand ?

Pour trois raisons.

Les manifestants du rassemblement national de Trump n’étaient sans doute même pas 20 000 et les groupes qui ont « pris » le Capitole quelques centaines au départ, mais l’absence de mesures de sécurité sérieuses, la paralysie des diverses autorités de l’Etat susceptibles d’ordonner des mesures de défense, et la présence de nombreux flics et militaires en retraite ou en congé parmi les troupes de choc trumpistes attestent d’une chose : même devant quelques centaines de manifestants présentant des aspects ridicules pour certains, cet appareil d’Etat surarmé, le plus armé du monde, s’est désarmé lui-même, à cause des convergences idéologiques et des multiples liens qui l’associent à ce type-là de manifestants, et à cause de la crise de ses sommets.

De sorte qu’aux Etats-Unis la sécurité physique de Joe Biden lors de son investiture prévue le 20 janvier, et la sécurité des 50 capitoles de chaque Etat dans les jours à venir, sont des sujets publics d’inquiétude et de débat.

La seconde raison est que si la mobilisation sociale et démocratique de l’été 2020 a permis que Biden soit le mieux élu de tous les candidats à la présidentielle dans l’histoire de ce pays, le second candidat à avoir recueilli le plus de voix de cette même histoire est Donald Trump. Le personnel politique capitaliste US est majoritairement discrédité et la base électorale du Parti républicain, donc de très larges secteurs de la petite-bourgeoisie et des « classes moyennes » (des salariés qui ne veulent surtout pas reconnaitre qu’ils sont des prolétaires !) soutient, souvent en connaissance de cause du fait que ce personnage est un mafieux de l’immobilier lié au KGB/FSB (ça ne les gène pas), Trump et, au-delà de Trump, ce qu’il représente : la fuite en avant de l’Amérique décadente, hurlant « MAGA » tout en descendant la pente à toute allure.

La combinaison entre cette large base, qui ne se déplace pas en masse -pour l’instant- et les complicités dans le soi-disant « Etat profond » en crise, peut donner une force de frappe surdimensionnée à un nombre somme toute réduit de manifestants se trouvant au « bon » endroit au « bon » moment, de façon prévisible et prévue, comme cela s’est produit l’autre jour.

Mais il y a une troisième raison. La défaite de Trump, le 3 novembre, résultait des manifestations démocratiques de masse avec et derrière la jeunesse noire, et, les jours précédents, d’un début de discussion ouverte de la grève générale en cas de coup d’Etat dans les syndicats. L’ampleur de sa défaite et la quasi-certitude que Biden serait validé par le congrès puis investi le 20 janvier, avec les liens l’associant à la direction de l’AFL-CIO, sur la base de son orientation « centriste » de main tendue aux Républicains (et même à Trump si celui-ci voulait bien), ont provoqué un relâchement de la pression et de la vigilance, de sorte que ce qui était prévisible a malgré tout été une surprise.

Vendredi 8 janvier, l’AFL-CIO publiait cette déclaration de son General board (en France on dirait : sa Commission exécutive confédérale) :

« L’assaut meurtrier du Capitole par une foule cherchant à inverser les résultats d’une élection libre et claire, encouragée et inspirée par le président Donald Trump, a été l’une des plus grandes attaques contre la démocratie de l’histoire américaine. Et le fait que les intrus aient pu investir les couloirs du Congrès sans problèmes est l’un des ultimes exemples de ce pourquoi nous devons liquider les structures et les forces du suprématisme blanc.

Trump est un affront pour chaque syndiqué, et un danger clair et direct pour notre nation et notre république. Il doit partir ou être démis tout de suite, que ce soit par sa mise en accusation ou par le 25° amendement de la constitution.

Ceci n’est pas une déclaration faite à la légère par le syndicalisme américain. Elle n’est pas motivée par la politique ou l’idéologie, mais par la conviction fondamentale que la préservation de notre démocratie est essentielle – bien qu’elle ne soit jamais garantie une fois pour toutes. Haine et insurrection n’ont pas leur place en Amérique. »

Mâle déclaration, qui appelle tout de même à en découdre avec le suprématisme blanc, mais il était pour le reste difficile à la direction de l’AFL-CIO de dire moins au moment précis où Mme Pelosi, qui a encadré le Congrès pendant toute la présidence Trump en évitant puis en contenant son empeachment, doit lancer l’empeachment du dernier moment. Elle y est en effet obligée, cela pour assurer la pleine légitimité constitutionnelle d’une passation de pouvoir à laquelle Trump n’assistera pas. Cela s’est déjà produit mais rarement, et jamais avec un sortant refusant le résultat du scrutin ; il est, du coup, nécessaire qu’une procédure soit engagée, quitte à ce qu’elle aboutisse a posteriori, pour que la présence du vice-président Pence soit valable même si le président la récuse.

Voilà pour la cuisine « constitutionnelle », mais il y a plus grave : Nancy Pelosi a aussi fait savoir qu’elle se tient en liaison permanente avec le haut état-major pour surveiller les éventuels gestes de Trump … en direction des mallettes reliées aux silos d’armes nucléaires !

En somme, un fou à la Maison blanche est susceptible de balancer une bombe, ou d’envoyer un porte-avion sur l’Iran, par exemple. Le monde entier est donc concerné par le risque d’incendie causé par la crise des Etats-Unis. Il était déjà vrai, depuis le début de ce siècle, que le « gendarme du monde » était devenu le premier fauteur de troubles, mais cette fois, il s’agit des troubles qui se produisent à Washington même et de leur onde de choc mondiale.

Nous devons d’ailleurs aussi être vigilants sur l’onde de choc idéologique du « trumpisme » et de « Qanon » dans les couches désaxées diverses, de gauche à droite et ailleurs, que nourrit la crise globale. On y reviendra.

Mais revenons à la mâle déclaration de l’AFL-CIO. Elle ne peut avoir de sens réel que si elle est couplée avec les conséquences que devrait avoir celle faite à la veille du scrutin, le 18 octobre :

 « La leçon de notre histoire est claire. Les démocraties ne sont pas, en fin de compte, protégées par les juges, les hommes de lois, les reporters et les éditorialistes. La survie de la démocratie dépend de la détermination du peuple travailleur à la défendre. Et le mouvement ouvrier américain est déterminé à défendre notre République démocratique. »

A quoi il faut ajouter que, comme l’ont montré les mouvements de masse de l’année 2020 exigeant la dissolution de la police dans les villes, comtés et Etats, la défense de la république démocratique porte avec elle la dynamique de sa transformation en république de toutes et de tous, donc en véritable république démocratique, ce qu’elle n’est bien entendu pas du tout aujourd’hui !

Sans intervention de celles et de ceux d’en bas, cette intervention que Biden et la direction de l’AFL-CIO craignent plus qu’ils ne craignent Trump, la décomposition de la première puissance mondiale se poursuivra en engendrant des monstres. C’est déjà cette intervention qui a permis la défaite de Trump en 2020, ainsi que la défaite des Républicains en Géorgie. Elle doit se poursuivre, s’amplifier, et pour cela il lui faut conquérir sa pleine indépendance envers Biden et les chefs démocrates.

Telle est la réalité du mouvement qui est engagé. On ne nourrira pas son débouché par des incantations pour la rupture avec tout ce qui se réclame de la démocratie et de la république en Amérique, bien au contraire il faut être dans ce mouvement, pour la démocratie, pour la république, jusqu’au bout. Ce débat est nécessaire aussi pour nous : de Washington à Paris et à Delhi, il faut le rendre mondial.

VP, le 12/01/2021.