Discussion : classe ouvrière, prolétariat, dans quel état sont-ils ?

Pierre Salvaing nous a adressé un article, Éléments de discussion, publié également sur le blog de B. Fischer et sur le site Club politique Bastille, qui pour partie réagit à des remarques d’un précédent article d’Aplutsoc, Luttes des classes en France, où en sommes-nous. Nous poursuivons ici cette discussion importante, portant sur l’état des troupes, en quelque sorte.

Cet article avait été assumé par la rédaction d’Aplutsoc, mais en m’identifiant comme son auteur, P. Salvaing avait deviné juste. Ce n’était sans doute pas difficile dans la mesure où doit y transparaître mon fameux «optimisme» (lol !), j’y reviendrai. Je ne crois pas être si «optimiste», mais en effet il me semble utile de prendre le contre-pied d’un certain pessimisme. Dans sa Note à propos du résultat des élections européennes en France, Pierre estimait que «la classe ouvrière a été considérablement affaiblie tant quantitativement que qualitativement, au niveau de sa conscience de classeDans Éléments de discussion, il précise que «quand j’écris classe ouvrière, je n’écris pas prolétariat, catégorie plus large qui englobe la classe productrice de valeur et de plus-value

Il est sans doute utile de revenir sur ces termes. La « classe ouvrière» serait celle qui produit valeur et plus-value, le prolétariat aurait un sens plus large et l’engloberait. Implicitement, nous avons sans doute ici l’idée que le sujet révolutionnaire efficace devant être celui qui produit valeur et plus-value, est constitué par la seule «classe ouvrière». Sans prétendre que telles sont les représentations de Pierre Salvaing, cette idée est souvent associée à des images : celles de l’ouvrier d’usine. A partir de là, il est commun de constater que ce type de l’ouvrier (réputé organisé et conscient !) a régressé, tout du moins dans les pays anciennement industrialisés, et que le monde présent comporte un plus grand nombre, par exemple, d’ouvrières surexploitées dans les sweat-shops, de la frontière nord-mexicaine au Bangladesh. En France par contre, cette véritable «classe ouvrière» s’est raréfiée (bien qu’à la vérité l’ouvrier d’usine existe toujours, appelé par exemple «opérateur» : voir Stéphane Beaud et Michel Pialoux sur les usines Peugeot), et un «prolétariat» plus vaste et mal délimité l’entourerait, avec sa conscience de classe bien plus faible.

Les gilets jaunes auraient manifesté cela : un mouvement de prolétaires, certes – et sur ce point je suis d’accord avec P. Salvaing par opposition par exemple au POID qui a théorisé le fait que c’était un mouvement petit-bourgeois, dirigé par la petite-bourgeoisie, plus ou moins fascistoïde – mais d’une partie seulement du prolétariat, impuissant et peu conscient même si combatif, mal délimité du lumpen et de la petite-bourgeoisie paupérisée, donc un«rassemblement hétérogène», et surtout incapable d’entraîner la «vraie» classe ouvrière qui, bien qu’affaiblie dans sa quantité et dans sa qualité, semble demeurer le critérium ultime pour jauger des perspectives d’un mouvement : est-elle là, n’y est-elle pas ? Elle n’y était pas, donc tout cela pèse peu (je résume, en la caricaturant sans doute, la position de P. Salvaing, qui n’est pas seulement la sienne mais qui est tout à fait commune parmi les militants formés dans le cadre politique et syndical de cette fameuse «classe ouvrière» consciente et organisée d’antan en voie de rétrécissement et d’avachissement).

Ce distinguo entre producteurs réels des marchandises capitalistes porteuses de la valeur et de la plus-value, et autres travailleurs exploités, est bien réel, mais il est fondé du point de vue du capital. Et encore, du point de vue du capital en général, non pas de tel ou tel capital particulier auquel indiffère le fait de savoir si la source de sa valorisation est un travail «productif» ou «improductif» de valeur et de plus-value, c’est-à-dire de savoir si l’exploitation de «ses» salariés contribue directement à la création sociale de valeur et de survaleur, ou si elle ne fait que lui donner un droit de tirage sur celle-ci au prorata de sa grandeur de capital rapportée au taux général de profit.

Du point de vue des travailleurs, il importe assez peu de savoir s’ils produisent directement valeur et plus-value ou non : le rapport social décisif pour eux est la contrainte salariale, l’obligation de vendre leur force de travail pour vivre et exister socialement. Cette contrainte définit le prolétariat. La condition prolétarienne ne se réduit pas à la condition ouvrière. Les salariés des secteurs tels que la distribution, le «tertiaire» en général, les employés, les employés d’État y compris contribuant à la reproduction de la force de travail et à la production des conditions générales de production du capital, ne créent certes pas «valeur et plus-value», sauf que s’ils cessaient de fonctionner pour le capital, cette création serait tarie.

Il devient d’ailleurs de plus en plus difficile de distinguer, non plus même entre tel et tel secteur économique, mais à l’intérieur même du travail d’un seul et même travailleur, ce qui est productif de valeur et de plus-value et ce qui ne l’est pas mais est néanmoins indispensable à la reproduction et à la circulation accélérée de celles-ci, donc à l’accumulation du capital. Déjà la grande industrie du temps de Marx faisait du simple ouvrier un appendice du processus effectif de travail constitué par le capital constant (le système de machines), bien qu’appendice indispensable, contradictoirement, à ce mode de production là. Ceci s’est accentué avec l’informatisation, la mise en réseau, les économies d’échelles, etc. Dans quelle mesure un informaticien, un agent de maintenance, une femme de ménage, sont-ils productifs ou non de valeur et de survaleur ? – du propre point de vue socialement dominant, du point de vue du capital donc, le travail humain en général, non seulement dans l’industrie, l’agriculture, les mines, la pêche et les transports, mais dans la sphère devenue plus large de la circulation, de la gestion, des faux frais «improductifs», de la reproduction sociale, etc., est envisagé comme un «coût» qu’il faut toujours diminuer en l’exploitant toujours plus.

Le distinguo prolétariat/classe ouvrière me paraît, au surplus, peu opératoire chez Marx. Rappelons que lorsqu’il se saisit de la catégorie de «prolétariat», dans l’essai sur la philosophie du droit de Hegel fin 1843, ce n’est même pas une classe, mais le résidu de toutes les anciennes classes, devenant la condition humaine de base en tant que dernier degré non pas tant de l’exploitation que de l’aliénation, ou privation de toute capacité d’existence autonome. D’une certaine façon, nous en arrivons aujourd’hui, à l’échelle mondiale, à une telle situation. Le livre I du Capital envisage le prolétariat comme un tout, qui comporte aussi bien les ouvriers d’usine que l’armée de réserve, même si dans celle-ci certaines couches ne peuvent plus devenir «productrices de capital».

Ces considérations ont, à mon avis, une forte importance politique. Car elles induisent qu’il n’y a aucune raison (autre que la prise en compte de telle ou telle donnée historique plus ou moins contingente), aucune raison de fond ou aucune raison structurelle, aucune raison existentielle, à ce que des secteurs du prolétariat non industriel, non «classe ouvrière classique» – y compris des secteurs qui n’arrivent pas (situation croissante !) à vendre leur force de travail, d’où émergent des masses ubérisées, des sphères économiques «informelles» où circulent les miettes et les rebuts -, il n’y a donc aucune raison fondamentale à ce que ces larges secteurs soient «qualitativement», en matière de «conscience de classe», moins affinés que la dite «classe ouvrière classique».

Il peut y avoir des données historiques, disais-je, à savoir que les organisations ouvrières anciennes se sont moins intéressées à elles, voire les ont laissées de côté et rejetées, quitte à les voir surgir avec angoisse quand les unskilled labourers, ces masses de femmes, de déqualifiés, de migrants, de déshérités, de précaires, surgissent et veulent entrer dans les organisations, parfois, ou forment leurs propres organisations, d’autres fois – cas de plus en plus fréquent peut-être.

L’irruption des gilets jaunes le 17 novembre 2018 est, avec des particularités bien entendu, un tel cas de surgissement qui ne se dirige absolument pas vers les partis politiques issus du mouvement ouvrier et les refuse explicitement, et qui ignore au départ les syndicats, sans forcément les rejeter (beaucoup d’évolutions s’étant produites à cet égard dans les semaines qui ont suivi). En outre, la part importante de pénétration de l’extrême-droite, de thèmes complotistes, et, au début, de secteurs organisés de la petite-bourgeoisie (mais très vite les organisations de petits patrons, CPME et U2P, ont appelé à arrêter ça), a montré à quel danger de déviations réactionnaires la politique des directions syndicales et politiques issues du passé expose même les mouvements prolétariens. Ces aspects, de Philippe Martinez à Daniel Gluckstein, ont été saisis et surexposés pour isoler et calomnier ce mouvement de prolétaires (Philippe Martinez, étant à la tête de la principale organisation ouvrière existante dans ce pays, a dû, à cet égard, mettre par la suite plus d’eau dans son vin que Daniel Gluckstein !). Mais justement, ces aspects n’ont pas eu le dessus. Par son mouvement propre, et bien malgré les dirigeants politiques et syndicaux qui les dénonçaient et les isolaient, contribuant ainsi à les livrer à ces dérives, le mouvement des gilets jaunes s’est développé d’une manière typiquement «prolétarienne» (je parle ici des semaines explosives de novembre et décembre 2018).

Contrairement à une idée répandue, il a posé la question de la grève. Pas ouvertement dans son expression nationale, qui soit n’existait pas, soit était attribuée médiatiquement à des individus confus. Mais dans les faits : sur les ronds-points se discutait partout le «blocage du pays» en arrêtant la production pour le lundi 10 décembre. Il y aurait d’ailleurs lieu de réfléchir sur le fait que le regroupement sur un rond-point d’ouvriers (et de quelques petits patrons proches d’eux : leur présence secondaire n’a pas toujours été une pression politique réactionnaire) d’une «zone d’activité» péri-urbaine était le substitut à la grève, non seulement parce que les syndicats sont peu présents parmi eux, mais aussi parce que les fédérations syndicales du privé ne travaillent guère sur les moyens de les réunir, et que la grève dans une seule TPE peut n’avoir guère de sens autre que de la faire fermer : du coup tous se retrouver, de manière improvisée et spontanée au départ, sur un rond-point ou un parking, était la manière, non exprimée consciemment, de faire leur unité d’action.

De plus, les grèves dans les petites et moyennes entreprises ainsi que dans le secteur médico-social, qui ont de fait nourri ce mouvement, ont été à leur tour nourries par lui et ont connu une recrudescence en décembre-janvier-février, prolongée dans les luttes actuelles du secteur de la santé, arrachant au passage des primes et des hausses limitées, mais moralement significatives, de salaires, dans de nombreuses entreprises et sites de production.

Plus encore, si ces faits se sont produits, c’est en raison du processus politique rapide de «montée à Paris» et de «marche sur l’Élysée», visant à affronter le pouvoir exécutif directement avec l’idée confuse de le renverser et de le remplacer, culminant dans les émeutes parisiennes du 8 décembre 2018. Ce que les gilets jaunes faisaient là, sans doute (?) sans espoir réel d’y arriver et de déjeuner dans les ruines fumantes de l’Élysée, correspondait de fait à ce que les directions syndicales ont évité lors de tous les grands mouvements de lutte de classe des trois dernières décennies, 1995, 2003, 2006, 2010, 2016 notamment : la centralisation contre le pouvoir d’État au plus haut niveau.

Même si fin décembre la jeunesse commençait à entrer en mouvement (les manifs pour le climat ont à leur tour pris la suite de ce bref épisode, quelques mois plus tard), cette mobilisation explosive de secteurs prolétariens jusque-là non organisés ou peu organisés, n’a pas débouché sur une grève générale, d’une part parce qu’un tel objectif demeurait très confus et inexprimé parmi ses participants, d’autre part et surtout parce que les directions syndicales ont d’abord agi pour l’isoler, puis, ne pouvant s’y opposer frontalement (même si la thématique «ce sont des fascistes» a fait bien du mal, faisant au surplus le jeu des fascistes authentiques), ont appelé à des «journées d’action» fixées très longtemps à l’avance au moment même où, littéralement, le pays flambait. Néanmoins cette explosion prolétarienne, d’autant plus forte et en même temps d’autant plus confuse qu’elle avait secoué un couvercle qui étouffait ses participants depuis longtemps, a affaibli le pouvoir exécutif, posé les questions politiques de fond, dessiné la perspective de la grève tous ensemble et, plus nettement encore et c’est là le plus important, de la montée tous ensemble contre l’exécutif.

Ce n’est pas rien. Et c’est pour cela que j’ai – nous en avons discuté dans Aplutsoc – évité de parler de «crise révolutionnaire» à l’instar de la caractérisation fréquente de mai-juin 1968, mais choisi d’employer l’expression de «crise pré-révolutionnaire» pour marquer le fait que des secteurs massifs se sont spontanément embrasés et ont tenté, à leur façon et confusion, de «monter à l’assaut du ciel».

Une telle expression ne signifie pas que l’on est un optimiste endiablé en train de sauter sur sa chaise comme un cabri. Elle n’induit pas qu’après le moment «pré-révolutionnaire» la révolution doit nécessairement s’ensuivre. Elle n’oublie pas par exemple qu’après la crise pré-révolutionnaire des occupations d’usines en Italie du Nord en 1920 (mais limitée, elle, à la bonne vieille «classe ouvrière», les larges masses du Sud et de l’agriculture du Nord ayant été maintenues en dehors de la lutte par leurs organisations …), c’est la contre-révolution fasciste, la vraie, qui est arrivée. Cette caractérisation raterait son but si elle ne servait qu’à s’enthousiasmer, ou inversement à être dénigrée comme optimisme excessif. Elle n’a d’utilité que pour mesurer le degré de crise de l’État bourgeois en France conjugué à la recherche, jusque-là impuissante mais non sans expériences ni conséquences, de l’affrontement central par de larges couches du prolétariat.

En matière de conscience, le gilet jaune, disons par exemple une jeune femme travailleuse précaire, qui découvre et constitue en même temps un collectif social, où l’on discute et lutte, lutte et discute (la «discussion» ne consistant pas en débats standardisés d’AG ni de réunions syndicales, mais en sujets individuels qui se racontent, se découvrent et par là même se grandissent et prennent plus de confiance, première étape qui a dû se produire aux origines du mouvement ouvrier et des soviets), qui n’a jamais voté, qui fait connaissance avec «les syndicats», qui veut «aller chercher Macron», qui lorsqu’on lui demande qui aura le pouvoir une fois Macron chassé, s’écrie «Nous» (scène vécue), cette femme a-t-elle une «conscience de classe» de «qualité» supérieure ou inférieure à celle du métallurgiste syndiqué depuis quarante ans, préretraité, qui a toujours voté, qui connaît, lui, l’Internationale et le drapeau rouge, sans compter quelques croyances étranges sur l’ancienne URSS et autres dont notre jeune femme gilet jaune n’a guère entendue parler, ou bien à celle du fonctionnaire syndicaliste tranquille sur sa situation sociale mais inquiet de celle de ses enfants, consciencieux, connaissant histoire et références, très inquiet du «complotisme» des gilets jaunes, se demandant dans son sommeil troublé s’il a bien fait ou non de voter Macron au second tour en 2017 ?

S’il serait tout à fait erroné de s’imaginer qu’une conscience révolutionnaire de qualité supérieure apparaîtrait dans les rangs des gilets jaunes, et illusoire d’oublier sa volatilité (illustrée par exemple dans la manière dont les lettres magiques «RIC» ont pris une place hypertrophiée une fois qu’avait été faite la démonstration de la volonté de prise de l’Élysée, mais sans l’avoir pris), il n’est pas moins erroné et illusoire de cultiver l’idée d’une vertu supérieure que porterait en elle la «classe ouvrière» normale et classique. Et, dans le moment historique précis de la crise pré-révolutionnaire de novembre et décembre 2018, ce sont bien les prolétaires confus en gilets jaunes qui, dans l’action, et par conséquent aussi au point de vue de l’organisation – hé oui, aussi au point de vue de l’organisation, à ce moment là – étaient les plus avancés.

Il n’y a strictement rien dans cette analyse qui contredise le fait que, comme l’écrit P. Salvaing et nous en sommes d’accord,«les limites de la spontanéité seront trouvées et la recherche d’une clarification théorique et politique rendue visible à un plus grand nombreNon seulement ces limites ont été trouvées, mais elles se sont heurtées, d’une manière d’ailleurs assez similaire au final à celles des mouvements de la classe ouvrière «classique», à la politique des directions syndicales et des appareils hérités de l’histoire du siècle passé, aussi bien que des produits politiques nouveaux prétendant tout dépasser façon FI.

P. Salvaing ajoute que «Cela ne signifie pas, bien entendu, que d’autres mouvements, plus partiels, ne continuent à éclater et à se développer dans la classe ouvrière et le prolétariat, comme ceux que pointe notamment Vincent Présumey.» Il s’agit en l’occurrence du mouvement dit «des urgences» et de l’affrontement d’une petite partie des enseignants, mais adossée à la majorité du corps enseignant, avec Blanquer et le gouvernement au moment du Bac. J’ai un peu l’impression que P. Salvaing veut dire ici qu’il y a bien entendu toujours des luttes, mais que, bon, rien de nouveau sous le soleil. Je ne suis pas d’accord avec cette manière de saisir les choses. La lutte des classes vivante est faite d’évènements et, en ce sens, il y a toujours du nouveau. Les urgences et les profs intègrent, à mon avis, ou, si l’on veut nuancer, cherchent à intégrer et à reprendre, la dimension d’affrontement central avec le pouvoir qui a été affirmée, justement, lors de la «crise pré-révolutionnaire» de novembre-décembre dernier. De plus, ces mouvements cherchent à reprendre ceci par-dessus le recul apporté par les élections européennes, qui avaient cette fonction.

Il arrive à tout le monde d’être trop enthousiaste ou pas assez, selon les moments. Mais je crois que ce qui est pris, me concernant, pour de «l’optimisme», consiste plutôt dans la méthode consistant à essayer, toujours, de dégager dans une situation les éléments sur lesquels s’appuyer pour aller de l’avant en proposant de construire et de regrouper sur une perspective politique conduisant à un affrontement central. C’est une vieille méthode, nous le savons (on pourrait prodiguer ici forces citations, de Lénine, de Trotsky, de Rosa Luxembourg, etc., je m’en dispenserai). Elle n’ignore pas que nous sommes dans le vide concernant «le parti», l’instrument politique collectif pour représenter le mouvement réel et lui permettre ainsi d’aller vers ce qu’il cherche, pensons-nous. Je ne vois pas comment procéder autrement pour contribuer ensemble à apporter une solution à ce problème.

Le simple constat répété du «vide sidéral» et de ce que «aussi puissants» seront les mouvements existants, ils n’aboutiront à rien et ne serviront à rien tant que le vide ne sera pas comblé, est peut-être un point de passage psychologique obligé parfois, mais il risque plus de couper les jambes que d’entreprendre ce qui est, certes, un travail de Sisyphe, mais qui a tout le réel sur lequel prendre appui.

A propos de psychologie, une dernière remarque. Pierre dessine une explication de ce qu’il prend pour mon optimisme en disant qu’il est «difficile d’accepter une situation nouvelle quand on doit une grande partie de son expérience à une autre situation, qui fut bien plus favorable

Il est politiquement intéressant de dire que cette explication socio-psychologique ne correspond pas à mon «vécu» personnel, comme on dit. J’ai en effet formé mon expérience dans une autre période qu’aujourd’hui, celle comprise entre la grève générale de mai-juin 1968 et la chute de l’URSS, en gros. Mais les issues me semblaient bouchées (peut-être parce que je ne suis pas de la génération immédiate de mai 68, mais d’un peu plus tard, la génération de 1978 en fait, pour faire référence à une date dont Pierre souligne à juste titre la signification). Bouchées par le stalinisme et la social-démocratie. L’URSS n’a pas été pour moi une perte. D’autre part, je ne crois pas (et c’est dommage !) que le stalinisme soit mort avec elle. Donc je ne crois pas vivre une difficulté à accepter une situation nouvelle succédant à une autre qui lui aurait été de loin préférable (alors que cette dernière a de toute façon engendré la situation présente). Et je crois qu’il faut aussi prendre garde à la nostalgie, nostalgie de mai 68 (ça, on peut l’approuver !), mais aussi, non pas seulement nostalgie de l’OCI et de l’extrême-gauche d’antan (un monde de fous, pourtant, à certains égards ! …), mais nostalgie de la bonne vieille classe bien encadrée par de puissants appareils, et d’un monde clairement partagé entre des camps géostratégiques dont l’un était, illusoirement, censé être plus avancé sur la voie du progrès. Ce monde n’est plus et, franchement, en 2019 le mort n’a jusque-là que trop saisi le vif. C’est aussi cela la leçon des révolutions arabes et de celle qui arrive en Algérie et au Soudan.

Et cette bonne vieille classe ouvrière avec sa conscience qui la faisait répondre en rangs serrés aux appels de ses dirigeants n’est plus, elle non plus. Est-ce une perte ?

De toutes façons, nous sommes dans ce monde réel qui brûle, à tous les sens du terme. Un monde où il y a le prolétariat, majorité de l’humanité à présent, contraint à lutter. Misons là-dessus. Ce n’est pas de l’optimisme : pour la survie, nous n’avons pas le choix.

VP, le 06/07/2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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