Macron l’européen ? Du pipeau.

On nous serine qu’il faut dimanche voter (ou non !) en fonction des seuls «enjeux européens». La grande majorité votera ou pas en fonction d’un enjeu, nommé Macron : le pouvoir exécutif en France, qui a entrepris de casser les droits sociaux et qui pour cela a rompu avec les normes de l’État de droit, est le problème européen premier auquel nous sommes confrontés.

Mais ceux qui nous bassinent avec l’idée selon laquelle il ne faut pas se «tromper d’élections», parce qu’en réalité ils ont peur du mouvement pour chasser Macron qui, pour l’essentiel, ne passera pas par cette élection, sont pour autant bien en peine de nous expliquer quoi que ce soit d’intelligent, de non convenu, sur ce qui se passe en Europe !

Ce 23 juin, les élections «européennes» ont lieu au Royaume-Uni, par avance. La majorité des gens ne votera sans doute pas, et le «Parti du Brexit» de l’ex-leader de l’UKIP Nigel Farrage (financé par l’affairiste Arron Banks dont l’épouse russe est accusée d’espionnage par les services britanniques) raflerait la mise, sauf à Londres où l’électorat Labour risque de voter lib-dems. Effondrement du gouvernement et tremblement des bases électorales travailliste et torie, aggraveront encore la crise de décomposition de l’État britannique.

Dans ce contexte, la position «inflexible» de Macron peut interroger. Il affiche ne pas avoir peur d’un Brexit «dur» et préconise d’en finir au plus vite – d’ici au 31 octobre à présent. Du point de vue des intérêts capitalistes français bien compris, ceci ne semble pas très rationnel et de plus, la menace d’une frontière en mer d’Irlande et non sur la terre d’Irlande, qui est le point véritablement impossible pour l’impérialisme britannique dans les modalités de Brexit que veut lui imposer la Commission européenne, offre un contraste à première vue étonnant avec le soutien sans faille à la monarchie post-franquiste prolongée d’Espagne contre les aspirations démocratiques du peuple catalan, par exemple.

Certes, le gouvernement français peut estimer qu’un Brexit «dur» en catastrophe serait un moindre mal par rapport à une présence britannique maintenue dans les institutions de l’UE qui finirait de dynamiter celles-ci, mais il a en fait agi comme il fallait pour placer Londres dans une situation impossible qui aggrave la crise des relations internationales en Europe. Macron veut affirmer une autorité assez vaine par rapport à Berlin, tout en répondant peut-être à des intérêts financiers s’imaginant que Paris pourrait récupérer de beaux morceaux de la City. Quoi qu’il en soit, ceci ne fait pas une «politique européenne» ainsi qu’il le prétend (les journalistes qui ont fait la cour à Macron dans son interview à la presse régionale se sont bien gardés de le questionner là-dessus : blablater sur «l’Europe» est une chose, en parler réellement une toute autre).

La principale conséquence de cette «inflexibilité» a été de conduire Angela Merkel à officialiser le fait que les relations avec l’exécutif français sont «difficiles». Ce sujet là a par contre fait l’objet de développements de la part de Macron, exigeant une entente franco-allemande reposant sur une confrontation de positions. C’est là encore un jeu erratique sans perspectives à terme. Le «couple franco-allemand» est en panne, et ceci a été mis au grand jour par le Brexit. Il l’est parce que tant l’impérialisme allemand que l’impérialisme français sont affaiblis par la crise globale du capitalisme: la Deutsche Bank est la grande malade de la finance européenne … La forme de l’État et la place de l’exécutif sont, sous des formes nationales très différentes, en crise très grave dans les trois pays.

En résumé, il n’y a pas, ou il n’y a plus, de politique européenne macronienne cohérente, mais il y a des gesticulations françaises proportionnelles à l’affaiblissement des autres puissances capitalistes européennes, avant tout du Royaume-Uni et de l’Allemagne. Ces gesticulations ne peuvent en aucun cas devenir un renforcement du capitalisme français qui prendrait la tête du prétendu navire Europe.

En témoigne d’ailleurs le gloubiboulga de ce qui devait être le grand rassemblement macronien au parlement européen. LREM sont a priori membres de l’«Alliance des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe» mais le FDP allemand les y attend de pied ferme en n’ayant aucunement l’intention de faire des concessions aux demandes budgétaires de la France. En même temps, Macron s’est acheté le soutien de dirigeants issus de la social-démocratie en crise généralisée, du côté du SPD allemand et du chef du gouvernement portugais. Mais, pour couronner le tout, il est allié à Ciudadanos en Espagne, formation actuellement minée par ses accointances avec l’extrême-droite franquiste de Vox …

Si tant est qu’un État soit plus ou moins à la tête d’une coalition de forces politiques européennes, c’est la Russie, et cette coalition est celle des extrêmes-droites ou «populismes de droite» incarnée notamment par Salvini et Le Pen. Macron cherche, on le sait, à se faire passer pour le nouveau Saint Georges terrassant ce dragon. Or, il n’est absolument pour rien dans le coup dur que l’hydre vient de se prendre dans la figure, avec la publication au moment opportun d’une vidéo datant de 2017, exhibant la corruption (et, accessoirement, la stupidité) totale du chef du FPÖ Strache, avec des oligarques proches de Poutine, ce qui a fait exploser la coalition FPÖ-Conservateurs au pouvoir. Rappelons que le FPÖ, Parti Libéral Autrichien, fondé par les anciens nazis, est le modèle de la droite rénovée européenne, depuis bien des années.

C’est là un évènement important. Depuis l’an dernier, le gouvernement autrichien s’est positionné comme le cœur d’un nouvel «axe» entre Rome et, virtuellement, Berlin, via le ministre de l’Intérieur et dirigeant de la CSU bavaroise, Horst Seehofer, qui a imposé son maintien à Merkel. Ce gouvernement a fait passer de graves mesures antisociales : l’augmentation de la durée légale maxima du travail à 12 heures par jour et la semaine de 60 heures ! Outre le lien Rome-Munich-Berlin, il était au cœur d’un autre axe, Francfort-Budapest en quelque sorte, entre le cœur de l’UE et le groupe de Visegrad.

L’explosion de ce gouvernement est un coup dur pour toutes ces constructions et opérations. Mais, de même que Macron et la France n’étaient pour rien et ne pouvaient que s’inquiéter d’un tel «axe», de même ne sont-ils strictement pour rien dans la rupture de son maillon diplomatique central. On ne sait d’ailleurs pas d’où est venue la diffusion de cette vidéo, à l’évidence recelée depuis quelques années : différentes hypothèses ont été émises, depuis une vengeance des organes russes pour cause de promesses de contrats juteux non tenues, à un coup des services nord-américains (agissant indépendamment de Trump, mais cela, ce n’est pas nouveau !), jusqu’aux services allemands qui ont, justement, rendu public leur refus de coopérer avec le contre-espionnage autrichien par manque de confiance concernant son imperméabilité vis-à-vis des organes russes, cela précisément vendredi 17 mai, quelques heures avant la diffusion de la vidéo des conversations tenues à Ibiza entre le chef du FPÖ et une «séduisante nièce d’oligarque» … Cette dernière hypothèse semble la plus logique : le «coup» serait donc venu de Berlin.

L’alliance des nationaux-populistes en Europe, avec toutes ses contradictions, ne doit pas être réduite un simple épouvantail. Le rôle de financier et de coordinateur de la Russie dans cette affaire est un secret de polichinelle qui ne relève d’aucune diabolisation et d’aucune paranoïa. Mais, pas plus que la restauration du couple franco-allemand, que les affres du Brexit, ou que les gesticulations macroniennes, elle n’est porteuse d’une quelconque solution pour le mode capitaliste de production sur le continent.

L’issue démocratique, unissant les peuples d’Europe – et au-delà – passe par l’opposition à toutes ces nébuleuses, alliances et autres conglomérats. Aucun ne mérite d’être soutenu contre les autres, tous ont leurs contradictions et bien des passerelles les réunissent – ainsi, les «macroniens» vers l’extrême-droite via Ciudadanos et Vox. Le vrai débat européen, c’est celui de l’internationalisme rompant avec le capital et les États existants.

23-05-2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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