DEHORS SALVINI !

Le nouveau gouvernement formé en Italie début juin devait « menacer l’Europe », UE et eurozone. Les marchés financiers ont digéré sa mise en place. Sa cible immédiate n’est assurément pas la zone euro. Il se passe autre chose que ce que les augures avaient annoncé, qu’il s’agisse des augures « pro-européens » ou des augures « souverainistes ». Il se passe autre chose parce que ce qui s’est passé au départ n’est pas ce que les uns et les autres nous ont raconté.

Rappelons-le un instant. Une excellente synthèse de l’interprétation dominante, baptisée « géopolitique », de la dernière étape de la crise politique italienne avait été donnée par J.L. Mélenchon – excellent baromètre des analyses idéologiquement dominantes, spécialisé dans la posture de l’opposition à celles-ci, tout en en reprenant les prémisses : là où un BHL ou un Quatremer alertaient à la menace anti-européenne arrivant en Italie, J.L. Mélenchon s’en félicitait. « Berlin peine à trouver des marionnettes convaincantes en Italie pour garantir sa domination. Pour l’heure, les vainqueurs de l’élection n’ont pas encore fait leur capitulation à la Tsípras. Je forme le vœu que l’alternative populaire en Italie soit tranchante et n’apparaisse d’aucune façon comme un renfort des « eurobéats » ni comme des hésitants ou des supplétifs de la bonne société italienne horrifiée par l’audace populaire en quête de souveraineté. »

L’analyse de fond était la même, « géopolitique » et s’efforçant de nier ou d’oublier la lutte des classes. Pour les uns, Bruxelles et Francfort, et saint Macron devaient sauver l’Europe contre une menace quasi fasciste apparue en Italie. Pour les autres, Francfort et Bruxelles tentaient un « coup d’État » contre le verdict des urnes et la souveraineté populaire en Italie.

Coup d’État, il y a bien eu. Mais pas celui qu’appelaient de leurs vœux ou vouaient aux gémonies les deux sortes de représentants des intérêts du capital. Le résultat apparaît clairement mais il faut le montrer et le répéter à tous ceux qui ont pris l’habitude de ne pas observer le réel en plaquant sur lui les leçons qu’ils avaient péniblement apprises dans les périodes antérieures : on a une sorte de faux exécutif tricéphale, une trinité en quelque sorte, au pouvoir en Italie.

Il y a le président Mattarella, qui, pour avoir empêché la nomination d’un disciple de Milton Friedmann mais anti-euro à l’Économie, a passé pour l’agent de Merkel et de Soros, l’homme du coup d’État « européiste », et qui s’avère n’être rien d’autre que la caution de l’UE au nouveau pouvoir exécutif italien.

Il y a le premier ministre Conte, falot, à la compétence énigmatique, mais au look de gendre idéal de la vieille école et réputé avoir ses entrées au Vatican, déjà avant l’arrivée de Bergoglio : il est la tête d’affiche, mais la vedette est déjà en train de lui être ravie.

Car il est clair que l’homme fort du gouvernement, et donc le vrai chef de l’exécutif italien, est le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, de la Lega. Le M5S « populiste » au score énorme n’a pas de ligne. La Lega néofasciste en a une, et tout l’exécutif suit. Rappelons son score : 14%. Ne confondons pas les sondages et une adhésion populaire réelle : les sondages sanctionnent la réalité politique, qui est que la Lega dirige l’État italien. La double boursouflure pleine de vent des libéraux européïstes incarnés dans Mattarella et des populistes sans principes incarnés dans Conte a fonctionné comme une manche à air au service de la Lega. Le vrai coup d’État antidémocratique est celui qui a mis la Lega au pouvoir. (1)

Matteo Salvini a longtemps animé une aile réputée « gauchiste », ou « communiste », dans le régionalisme réactionnaire de la Ligue lombarde, produit de la décomposition des anciens partis, PC compris. La Ligue du Nord était tombée à 4% des voix en 2013. Il en a pris la tête et l’a restructurée en tant qu’organisation italienne et non pas seulement régionaliste, dans le cadre d’une alliance européenne avec Marine Le Pen et avec le soutien du régime de Poutine. 14% est son meilleur score historique, mais il est difficile de prétendre que c’est la majorité : elle est au pouvoir.

On connaît, depuis, sa politique. Les trois actes majeurs de Salvini ont été le refus d’accueillir l’Aquarius, vaisseau de centaines de réfugiés, suivi de l’appel à la chasse – pardon, au « recensement » – des Roms afin d’expulser ceux qui ne sont « pas italiens » et de tenir en laisse les autres, et tout récemment d’un appel à ratisser « chaque quartier » pour choper les réfugiés (appelés migrants) et les Roms. C’est une attaque frontale et raciste contre les libertés démocratiques, qui vise l’ensemble du prolétariat d’Italie – et d’Europe – en commençant par ses couches les plus vulnérables.

Cette politique n’a rien à voir avec la défense d’une quelconque souveraineté nationale et démocratique et, au demeurant, elle ne menace en rien l’euro. Au contraire, elle se présente comme un modèle pour l’Europe. Ici intervient le second développement qualitativement nouveau depuis début juin.

Le chancelier autrichien, Sebastian Kurz, à la tête d’une coalition ÖVP/FPÖ (droite/extrême-droite), a saisi la chance de la prise de pouvoir par Salvini en Italie et proposé la formation d’un « Axe » – le mot n’est pas choisi au hasard ! – Rome/Vienne/Berlin, pour bloquer les flux migratoires.

Précisons que ces flux sont moindres que lors de la « crise migratoire » de 2015. La politique proposée est de renvoyer les réfugiés dans le pays européen où ils sont arrivés d’abord puis de les renvoyer dans le dernier pays d’outre-Méditerranée d’où ils sont partis, à savoir principalement en Libye (il s’agit donc de les restituer aux bandes esclavagistes qui y font la loi), la Turquie d’Erdogan, et la Syrie où Bachar el Assad, pour reprendre l’expression favorite de J.L. Mélenchon, est en train, par les massacres, les viols et la torture, de rétablir cette « paix » censée permettre au « problème des migrations » d’être « traité », c’est-à-dire permettre aux États capitalistes d’Europe de renvoyer les réfugiés à leurs bourreaux.

La portée politique d’un tel « axe », déjà importante par elle-même sur la question des réfugiés, ne saurait bien entendu s’y limiter. C’est bien un nouvel axe politique au cœur de l’UE que propose le chancelier autrichien, sans aucun doute après avoir préparé son coup avec « Rome », c’est-à-dire avec Salvini, ainsi qu’avec Munich – et non pas Berlin, c’est-à-dire avec Horst Seehofer, chef de la CSU bavaroise et, comme de bien entendu … ministre de l’Intérieur du gouvernement de coalition CDU-CSU/SPD que dirige Angela Merkel !

En même temps qu’est lancé le nouvel « axe » rebondit donc la crise politique allemande pour la conjuration de laquelle le SPD s’était sacrifié !

Dans cette situation que devient la « relance européenne » cher à voici-venir-l’Emmanuel Macron ?

En prévision du « sommet européen » de fin juin, Macron et Merkel viennent juste de conférer, à Merseburg. Merkel a concédé la création d’un « budget européen », ce qui serait une « avancée historique » d’après les éléments de langage français. Aucune décision applicable n’est prise. Les négociations sur le montant et les modalités sont en fait renvoyés à plus tard. Les montants évoqués sont dix fois moindres ou moins encore que les annonces initiales de Macron. Le tout alors que Merkel est assiégée dans son propre parti par la ligne de « l’axe », qui ne se limite pas, répétons-le, aux attaques contre les immigrés, mais qui tente une recomposition diplomatico-politique.

Le jeu de Macron, de l’impérialisme français, est faible. La preuve symbolique en a été donnée par le refus d’accueillir l’Aquarius, refus ubuesque puisque fait en prétendant que les côtes les plus proches de l’Italie, c’est bien connu, sont espagnoles ! Macron et son propre ministre de l’Intérieur Collomb (qui doit frémir de jalousie devant ses collègues Salvini et Seehofer !), dans le cadre de l’inique « procédure de Dublin » et de leurs propres lois contre les réfugiés, s’engagent d’ores et déjà dans la politique du dit « axe », anticipée par les gouvernements réactionnaires du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie). Bref, les signaux réels indiquent que Macron est de moins en moins celui qu’il prétendait être – le phare de la relance européenne – et s’aligne à son tour. Sur qui ? Sur l’ « axe » ! Et comment peut-il en être autrement puisque toute sa politique est dirigée contre les droits sociaux du prolétariat et donc contre les droits démocratiques ?

L’examen des faits réels nous montre que la « géopolitique » ne saurait servir de grille d’analyse sérieuse, car elle dépend elle-même de la lutte des classes. Et du point de vue de la lutte des classes qui est le seul point de vue démocratique, la vraie question immédiate est la défense des Roms, des réfugiés, du peuple syrien, contre Salvini, installé au pouvoir par un coup d’État antidémocratique en Italie avec la complicité de l’UE et de l’eurozone qu’il prétend combattre. Dehors Salvini, voila un objectif politique autour et à partir duquel il faut reconstruire, se défendre, et attaquer !

Le 21/06/2018, VP.

(1) Une petite cerise sur le gâteau : les Conte et les Salvini ont parait-il un « philosophe » qui chuchote à leur oreille, comme BHL chuchotait à celle de Sarkozy ou Douguine à celle de Poutine : Le Figaro le présente comme « l’homme qui murmure à l’oreille de Di Maio et de Salvini », autrement dit le conseiller stratégique, ou le coach façon Paul Manafort avec Trump, des chefs du « populiste » M5S et de l’ex ligue régionaliste redéfinie en post-fasciste « nationale », la Lega. Diego Fusaro, dont la « pensée » n’est pas sans analogie avec celle du duo « populiste » Mouffe-Laclau, est cité dans l’opuscule de Denis Collin, Introduction à la pensée de Marx (hélas !), comme un parangon du bon marxisme, celui qui n’est pas marxiste mais qui est « original » et « hérétique ». Heideggerien, ajouterons-nous ! Ceci situe au passage l’état exact de la pensée national-populiste de Denis Collin dont le Figaro n’a pas encore écrit à quelles oreilles il murmure. Nous y reviendrons …

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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