Le printemps du mécontentement arrive

Veillée d’armes.

Lundi 2 avril 2018, en France c’est la veillée d’armes : la grève des cheminots commence demain. Impossible de tourner un bouton de radio ou de TV sans tomber sur un prétendu reportage sur le thème « comment les Français vont se débrouiller malgré la grève ». « Jean-François, élève ingénieur, n’a aucune idée des revendications des grévistes et trouve que ça le gène beaucoup. » « Martine, auto-entrepreneuse, dit avec ses mots que la grève, ça fait chier. » « Célestin, qui a lancé sa start-up, trouve vraiment désuet de connaître une telle situation ». « Valérie, qui débute dans la médecine vétérinaire, plaint les pauvres lycéens qui doivent préparer le Bac dans de telles conditions. » Jamais, dans les radios, la France n’est autant peuplée de pilotes de start-ups, génies en herbe ignorants du vaste monde, entrepreneurs dynamiques et autres « moi-Société Anonyme » que quand s’annonce une vraie grève faite par les vrais gens, vrais habitants de ce pays : les salariés. Comme si 60 millions d’ « entrepreneurs » devaient être « pris en otages » par quelques milliers de cheminots.

Mais cette ambiance de veillée d’armes est aussi composée du fait que, justement, ce discours omniprésent laisse la masse indifférente, car en fait il ne passe pas. Au fur et à mesure que l’échéance annoncée s’est approchée, les sondages de commande sur l’impopularité de la grève des cheminots au célèbre statut ont tendance à s’inverser. Pour une simple raison : le rapport de force social influe sur les esprits.

C’est parce que les cheminots ne sont pas seuls qu’ils peuvent être forts.

Qu’est-ce qui a construit ce rapport de force social qui permet en ce 2 avril à la grève, pourtant annoncée comme perlée et étalée, des cheminots, de peser comme une puissance avant même d’avoir commencé, avec un taux de grévistes initial supérieur à 1995 ?

Une réponse très claire à cette question est indispensable pour pouvoir agir dans les semaines qui viennent. Bien entendu, la place historique d’une profession dont les grèves de 1910, 1920, 1995, sans oublier 1944 contre les forces au service du nazisme, ont pesé dans la construction des droits collectifs de tous, très au delà de leur fameux « statut », pèse lourd. Mais elle ne pèserait pas si elle était seule. Ce qui a construit le climat de veillée d’armes d’aujourd’hui, parce que l’on sait qu’au départ la grève sera massive, majoritaire, et aussi qu’elle sera populaire, comprise, soutenue, ce sont la lame de fond partie des EHPAD et des retraités, le début d’ébranlement dans certaines universités, et plus précisément la grève du jeudi 22 mars dans la fonction publique, à laquelle de larges couches sociales ont conféré un contenu social et politique allant au delà des seuls fonctionnaires, et la grève nationale dans les magasins Carrefour du samedi 31 mars.

Trois jours avant les cheminots, la grève chez Carrefour, contre la suppression programmée de milliers d’emplois, a touché, selon les fédérations FO, CFDT et CGT, environ 20.000 employés, soit le tiers de l’effectif. Cela signifie en fait, connaissant le climat réel de coercition qui règne dans ce type d’entreprise, que la grande majorité des caissières, agents, employés divers ont soutenu le mouvement et lui ont, d’une manière ou d’une autre, prêté main forte, ne serait-ce que par un sourire complice et une passivité accusée au moment du passage des équipes de syndicalistes. Cela signifie que la démonstration qu’il est possible, en France en 2018, de faire grève dans une grande entreprise privée peu syndiquée et se voulant à la pointe du management, est là, et du coup la question se pose à d’autres secteurs de la « grande distribution », maillon clef de l’économie.

Plusieurs grèves se succèdent à Air France qui exigent une hausse immédiate de 6% des salaires, posant aussi là une question qui vaut pour tous les salariés. Chez les éboueurs et dans les centres de tri des déchets, s’amorce une grève qui soulève celle de la création d’un véritable service public des déchets, avec un statut et une reconnaissance de pénibilité pour ces salariés. Dans l’énergie, les grèves en cours soulèvent de fait la question de la renationalisation du secteur.

Si nous mettons bout à bout ces revendications, nous constatons qu’il en est de défensives – préservation du statut et de ce qui reste des missions de service public du chemin de fer – et qu’il en est d’offensives – salaires, extension de véritables services publics – et que ces deux dimensions se combinent. Il en va de même dans la Santé : le refus de conditions de travail de plus en plus dégradées va avec l’aspiration à un service public reconnu et étendu.

De même, les mobilisations contre les fermetures de classe dans le Lot, l’Allier ou d’autres départements, ont conduit les mairies mobilisées et les principaux syndicats et associations à formuler des revendications d’augmentation du nombre de postes, répondant aux besoins réels. Quand Macron se vante de dédoubler des petites classes en Éducation prioritaire, ou d’étendre l’instruction obligatoire à partir de 3 ans, mais que ceci sert de « justification » à des fermetures de classes et d’écoles, il est logique qu’à un moment donné, les intéressés – parents, personnels, amis de l’école publique – fassent les comptes, calculent ce qu’il faudrait créer pour ne pas supprimer là au motif d’ouvertures ailleurs, et revendiquent la satisfaction des besoins réels.

Ce processus revendicatif germe dans un domaine où il va être particulièrement massif et déterminant : le droit aux études supérieures. La bombe du dispositif « Parcoursup », présenté comme un merveilleux cadeau qui devait permettre « plus jamais de tirage au sort » et qui est en train de plonger dans le stress des jeunes et leurs parents par dizaines de milliers, avant de bloquer des dizaines de milliers d’entre eux, dans quelques semaines, en ne leur disant certes pas « non », mais « oui si » et « en attente », s’annonce, si l’on peut dire, grandiose. La mise en place sans trop d’à coups jusqu’à fin mars d’un dispositif de sélection avant même le vote de toute loi, prépare des situations massives de blocage et de difficultés. Le droit aux études va se placer au centre des aspirations de toute la société, à l’encontre et à l’inverse des discours et des actes du petit bonapartisme fébrile macronien.

Si nous mettons bout à bout tous ces éléments, revendications, refus, et exigences d’autre chose, on peut dire que nous avons en ce moment un mûrissement général. Comme disait Rosa Luxembourg, « l’Achéron se met en mouvement ». Ce mouvement est lent, parce qu’il est profond, et parce qu’il sent qu’il a des obstacles majeurs à surmonter, obstacles politiques et syndicaux, tout en s’efforçant, à chaque étape, de faire jouer leur rôle aux syndicats en se tournant vers eux.

Voila pourquoi la grève des cheminots s’annonce puissante : parce qu’elle n’est pas seule.

La voie du débouché.

C’est là la voie du débouché. Deux scenarios ne sont guère crédibles, qui sont pourtant ceux dont il est le plus question dans les médias et dans diverses couches militantes.

La « grève pendant trois mois », et après, le gouvernement, juste pour les congés d’été, met en œuvre « la réforme ». Qui peut croire que le rapport de force ne devra pas être tranché avant ce délai ?

Mais le scenario de la victoire des cheminots par KO dans des délais rapides est lui aussi douteux en dehors d’un soutien massif et de l’extension des grèves, des revendications et des mouvements de la jeunesse à l’échelle de toutes les branches et de tout le pays.

Attentats, polémiques et commandos.

Observons ici un fait notoire de la semaine écoulée depuis le 22 mars.

L’attentat islamiste dans un supermarché près de Carcassonne, faisant 4 morts en tout (dont un gendarme qui s’est sacrifié et un délégué CFDT du super-U), l’assassinat antisémite d’une vieille dame, ont dominé l’actualité jusqu’à ce que la grève chez Carrefour vienne remettre au centre les conflits sociaux, à la veille de la grève des cheminots.

Des polémiques ont prolongé ces deux crimes, impliquant la FI dont la vulnérabilité saute aux yeux : l’un de ses anciens candidats aux législatives se félicite de la mort du gendarme, il est poursuivi et vilipendé par les dirigeants de la FI qui font semblant d’ignorer qu’en connaissance de cause de son appel au vote … Le Pen au second tour de la présidentielle, ils l’avaient investi candidat aux législatives ; puis, le CRIF, autoproclamé avec la bénédiction de l’État instance représentative des Juifs de France, ce qu’il n’est pas, a tenté d’interdire aux responsables FI de manifester contre l’antisémitisme, les amalgamant à Mme Le Pen qui a toutefois été protégée par les nervis de la soi-disant « Ligue de défense juive » qui ont, par contre, attaqué le groupe de responsables FI.

Cependant, ces crimes et polémiques collatérales ont aussi plus ou moins recouvert la multiplication impressionnante, en quelques jours, d’agressions d’extrême-droite contre le mouvement étudiant naissant, dont le point d’orgue a été l’attaque d’un commando à Montpellier conduit par « Monsieur le doyen » en personne, que la ministre a été obligée de suspendre. En quelques jours on a vu se manifester une extrême-droite cherchant l’affrontement physique, dans une relation avec le pouvoir macronien, qui singe, l’histoire se répétant en balbutiant, ce qu’était le rapport de l’OAS puis d’Ordre nouveau avec De Gaulle aux débuts de la V° République : supplétifs policiers et en même temps dénonciateurs virulents.

Montée sociale et préparation politique du combat.

Ce phénomène n’est pas un signe de force pour l’exécutif. Celui-ci a affaire à la montée de la lutte sociale et cela peut faire de lui, pour paraphraser un terme dont voulait se prévaloir J.L. Mélenchon, un bonapartisme « gazeux », de plus en plus gazeux !

Mais si cette montée est effectivement à même de le vaincre, ceci n’ira pas sans combat.

C’est ce combat qui demande un regroupement politique et qui demande aussi l’indépendance syndicale rétablie envers l’État : il faut notamment que les fédérations de fonctionnaires rompent la concertation avec le secrétaire d’État à la Fonction publique M. Dussopt, qui prétend se « concerter » avec elles sur le remplacement des fonctionnaires par des contractuels, la casse des instances paritaires et le salaire « à la performance », et que toutes les fédérations de cheminots exigent le retrait du rapport Macron-Spinetta.

Quant au regroupement politique, certes il doit soutenir les cheminots, certes il faut multiplier les comités populaires de soutien aux cheminots et de défense du service public, et pour tout cela, à partir de tout cela, appeler à l’unité pour battre Macron et s’affirmer comme volonté politique alternative, sans attendre les présidentielles de 2022, les municipales de 2020 ou les européennes de 2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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