Sur la situation dans FO – Un vieux lascar syndicaliste nous écrit

Jean-Claude Mailly est toujours le principal dirigeant de la CGT-FO, son « patron » aux yeux des médias. Il a pourtant été mis en minorité – et pas qu’un peu – fin septembre sur la question de l’analyse des ordonnances Macron contre le code du travail, et donc de la nécessité de l’unité d’action syndicale contre ces ordonnances, comme déjà contre la loi El Khomri (qui les préparait et dont Macron était déjà le véritable auteur). Battu, mais maintenu, il a consciencieusement freiné et gêné mobilisation et unité : rien d’étonnant à cela !

Il est sur le départ pour le prochain congrès confédéral de FO et le nom de Pascal Pavageau est là pour lui succéder. Mais est-ce que la démocratie et le fédéralisme syndical, qui ont battu Mailly fin septembre mais ont essuyé contre lui un match nul du fait de son maintien, s’imposeront suffisamment pour permettre l’indépendance syndicale envers Macron et son gouvernement ?

C’est à l’aune de cette question qu’il faut s’interroger sur l’édito de FO Hebdo du 19 décembre dernier (sorte d’édito supplémentaire d’ailleurs, par rapport à la parution hebdomadaire du journal confédéral), que voici :

« J’ai hésité avant de répliquer au tombereau d’insultes du journal, non FO, intitulé L’Anarcho-syndicaliste.

Certains de celles et ceux qui y écrivent ont certes le droit de penser – même à tort ! – ce qu’ils veulent, mais ils ne méritent pas le qualificatif de camarades.

Ces sujets supposés savoir seraient plus inspirés s’ils relisaient, par exemple, Le Crépuscule des idoles de Friedrich Nietzsche.

« Lorsque l’anarchiste, en tant que porte-voix des couches déclinantes de la société, exige avec une belle indignation droit, justice, droits égaux, il ne fait en cela que subir la pression de son acculturation qui n’arrive pas à saisir pourquoi au juste il souffre, en quoi il est pauvre en vie […].

Il est au pouvoir d’une pulsion causale : ce doit être la faute de quelqu’un s’il se sent mal […]. Pareillement, la belle indignation elle-même lui fait du bien.

Pour tous les pauvres diables, c’est un plaisir de fulminer, cela procure une petite ivresse de puissance. Je les laisse donc en proie à leurs convictions et leurs outrances. »

Pour terminer par une note d’humour, je reprendrai ce que répondait par courrier, récemment, Dupond-Moretti à Bernard-Henry Lévy : Le 3 mai 1936, Magritte a écrit au critique Dupierreux qu’il n’était qu’une vieille pompe à merde. Je n’ai hélas ni le talent, ni l’audace de Magritte. »

Et voici ce à quoi réagit Jean-Claude Mailly, à savoir l’édito de Marc Hébert du n° 201 de L’anarcho-syndicaliste :

J.C. MAILLY NE REPRÉSENTE PLUS LA CONFÉDÉRATION CGT-FO

Un vieux camarade a déclaré lors de notre dernière réunion : «Macron est un pétainiste».

Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt, la politique menée par M. Macron et le gouvernement Philippe est d’essence fasciste, mussolinienne : culte du chef «Jupiter», élimination des contre-pouvoirs et des contrepoids (mise sous contrôle des communes par le biais financier, suppression des fonds aux associations, remise en cause des logements sociaux, … Chambre du Futur…), suppression du pouvoir des travailleurs et de leurs organisations (ordonnances du code du travail), obsession de la sécurité justifiant des pouvoirs presque illimités pour la police et l’armée (intégration des mesures de l’état d’urgence à la Constitution), médias sous contrôle, la peur utilisée comme moyen pour instrumentaliser les populations et obtenir leur renoncement aux libertés civiles (loi anti-terroriste), désignation d’ennemis et de bouc-émissaires (grévistes, fonctionnaires, syndicalistes: « fainéants cyniques et extrêmes », immigrants irréguliers: «terroristes»), protection du pouvoir des entreprises, relations avantageuses entre les affaires, le gouvernement et les élites du pouvoir, obsession avec le crime et le châtiment, favoritisme et corruption.

Accepter, comme le font Jean-Claude Mailly et quelques membres du bureau confédéral, de se compromettre avec le gouvernement Macron, sous couvert de pragmatisme, en rentrant avec félicité dans la méthode dite de «concertation», c’est renoncer à ce qui fait la force de notre organisation: la liberté d’action, l’indépendance, la résistance, la volonté constante d’améliorer le sort des salariés (le réformisme) sans compromission aucune avec les pouvoirs de l’État, ni les partis politiques, c’est accepter de renoncer aux intérêts particuliers des salariés au profit d’un prétendu intérêt général, c’est accepter une restriction des moyens d’action des salariés et des organisations syndicales (réduction du nombre d’élus du personnel et possibilité de contourner les organisations dans les négociations dans l’entreprise).

S’engager dans cette voie, sous prétexte de concertation, c’est, de fait, s’associer à la destruction du syndicalisme libre et indépendant, c’est s’engager dans la voie de l’intégration, vers le corporatisme.

C’est la prise de conscience, encore confuse, de cet engrenage, qui a conduit le CCN des 28 et 29 septembre à désavouer Jean-Claude Mailly (moment historique au sein de l’organisation).

Aujourd’hui, ce constat est partagé par une grande majorité d’adhérents.

La faible mobilisation lors des grèves et manifestations du 16 novembre ne peut être interprétée comme une validation de la politique de Macron, ni de l’attitude collaboratrice de Jean-Claude Mailly.

Elle est la résultante d’une méfiance vis-à-vis des directions des organisations syndicales (qui toutes, à leur manière, jouent la collaboration), de la crainte de la récupération politicienne et du conditionnement médiatique.

Sous couvert de pragmatisme, Jean-Claude Mailly et les quelques membres du bureau confédéral, qui le soutiennent, inscrivent leur réflexion dans le cadre de ce régime. Les uns comme les autres utilisent les éléments de langage de celui-ci.

L’analyse du philologue Victor Klemperer, dans son livre «L.T.I. La langue du 3ème Reich» écrit en Allemagne, de 1933 à 1945, garde toute sa pertinence:

«Et ici, insensiblement nous arrivons au cœur même de ce que l’on peut appeler un langage totalitaire, quand l’asservissement touche non seulement la parole, le discours mais s’immisce dans la langue, touche toutes les sphères du langage pour réduire celui-ci à une mécanique sans pensée».

Une première conclusion s’impose: Jean-Claude Mailly ne représente plus la Confédération et il ne peut, pas plus que ses soutiens, négocier au nom de la Confédération CGT-FO.

Le prochain congrès devra en tirer, sans état d’âme, toutes les conséquences. La discussion sur le rapport d’activité doit être engagée dès maintenant dans tous les syndicats.

Marc HÉBERT.

Source : http://www.uas-pelloutier.fr/

Commentaire

Marc Hébert est l’ancien secrétaire de l’union départementale FO du Finistère qui est probablement l’UD la plus active dans le secteur privé, particulièrement dans les petites et moyennes entreprises. Ces camarades ont affronté, eux, la FNSEA à la manifestation de Quimper dite des « bonnets rouges », dans un mouvement qu’ils avaient en grande partie initié au niveau des entreprises de l’agro-alimentaire. Le journal l’Anarcho-syndicaliste a été fondé par Alexandre Hébert (non apparenté à Marc), en 1961, comme expression d’un courant du mouvement ouvrier français qui est, depuis les débuts de celle-ci, constitutif de la CGT-FO. L’Union anarcho-syndicaliste fut longtemps, pour une grande partie de ses membres, liée au « Mouvement pour un parti des travailleurs » puis au « Parti des travailleurs » (à l’origine des actuels POI et POID), mais s’en est extrait depuis les années 2004-2006.

On peut ne pas partager les appréciations radicales de Marc Hébert sur le « fascisme » de Macron et, partant, de tous ceux qui collaborent avec sa politique (cette simplification abusive n’aide pas à comprendre à quel type de bonapartisme nous avons affaire). Mais celles-ci sont tout à fait dans le style de ce que Hébert (Alexandre) a pu écrire tout au long de sa vie. Et ce style on l’aime bien. Parce que c’est bien la question du mandat et de la démocratie que pose Marc Hébert et, assurément, il n’est pas le seul.

Et c’est cette question que J.C. Mailly veut interdire. Passons sur les références douteuses et pédantes, de Nietszche fulminant contre « les anarchistes » à Dupont-Moretty – lequel sert surtout à placer les mots « pompes à merde », histoire de montrer que J.C. Mailly peut lui aussi faire un peu canaille. Les messages clefs de cet édito sont : 1) l’Anarcho-syndicaliste est « non FO » et 2) ceux qui y écrivent « ne méritent pas le qualificatif de camarades ».

Ces mots sont mille fois plus graves que n’importe quelle outrance « anarchiste ». Si ce ne sont pas des « camarades », s’ils sont « non FO », alors qu’ils sont à FO, alors que faire, J.C. Mailly : purger, exclure? Comme Edmond Maire avec les « coucous » ? Sauf que les « coucous », là, ils sont dans la vieille maison depuis le début, quand t’étais encore boutonneux.

La menace est posée. Au compte de qui ? Au compte de Macron.

20-12-2017.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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