L’égratignure faite à Bachar

Trump a égratigné Bachar, lequel (ou ses sbires) avait la veille ressorti le gaz sarin qu’il était censé avoir confié à Poutine, pour en asperger la population d’une zone insurgée qui tient encore. En mesure officielle de rétorsion, les forces US ont bombardé la base aérienne d’où est partie l’opération, non sans avoir prévenu les forces russes, lesquelles avaient donc informé l’armée syrienne.

Ce que ces événements ne sont pas.

Instantanément, s’est déclenché le concert de ceux qui, indifférents aux massacres continuels de Bachar, voient la guerre mondiale à nos portes et revivent en boucle, éternellement, les deux guerres du golfe des Bush père et fils, non pas sous l’effet des massacres, mais sous celui des égratignures faites aux massacreurs. L’Humanité titre : « Quelle connerie la guerre (Jacques Prévert) » Certes, mais il est dommage que son spectre soit perçu quand Bachar est égratigné et pas quand il gaze les populations.

Les fins géopoliticiens nous expliquent que le pire est d’ignorer « l’ONU » et de mettre fin au « dialogue » : ONU et dialogue, rappelons-le, en Syrie, signifient tortures, viols de masse, bombardements continuels, et de temps en temps gaz sarin, depuis maintenant six années.

D’ailleurs, beaucoup de ces indignés ne l’ont pas trop été y compris par les précédents bombardements US. Que l’impérialisme nord-américain coache toujours plus le Rojava kurde, y compris sous Trump, silence radio. Que Daesh et le PYD kurde aient dû faire, dans son dos, une brève trêve pour vérifier les brèches ouvertes dans le barrage de Tabqa, sur l’Euphrate, par les bombes US, cela n’a pas suscité de communiqués – et pourtant quelle menace ! Que les aviations US mais aussi britannique et française aient, en connaissance de cause, tué des centaines et des centaines de civils à Mossoul en Irak, silence radio encore. Que les avions US tuent également des civils au Yémen, pas de mobilisation non plus.

Mais que Trump égratigne Bachar, alors là …

Il faut donc dire clairement ce que ces événements ne sont pas : il ne s’agit ni du déclenchement d’une guerre mondiale, ni d’une répétition des guerres du golfe des Bush père et fils.

 Crise au sommet à Washington.

On ne saurait comprendre ce qui se déroule si on ne remonte pas à la source : la très grave crise au sommet à Washington.

L’avènement de Trump a vu cinq millions de manifestantes et de manifestants. C’est l’acte initial : la société nord-américaine a fait savoir qu’elle ne se laisserait pas faire, qu’elle défendrait les droits démocratiques, les femmes, les droits sociaux.

Sur cet arrière-plan, s’est développée toujours plus la crise au sommet, aboutissant à un Trump plus faible dans la réalité que ne l’avait jamais été Obama, ce qui n’est pas peu dire.

Il s’agit d’une crise constitutionnelle et nationale. Le président a été contré par le pouvoir judiciaire sur ses décrets anti-musulmans. Il n’est pas parvenu à faire abroger l’Obamacare par le Congrès, et si son candidat à la Cour suprême, Neil Gorsuch, a été investi par le Sénat, c’est par un coup d’État de procédure qui vient du groupe républicain. Les refus anticipés de grandes villes et de comtés d’appliquer ses lois anti-étrangers, allant jusqu’à un petit bruit de fond sécessionniste en Californie, mettent le doigt sur les équilibres fédéraux. Bien qu’il ait contre-attaqué en lançant un Watergate rétrospectif contre Obama qui l’aurait espionné (ce qui est bien possible), la poursuite du travail de sape par la CIA et la NSA à l’encontre du président et de son entourage a conduit à l’éviction du général Flynn et à la neutralisation de l’idéologue de l’Alt right Steve Bannon, évincé du Conseil national de sécurité.

Dans ce tableau, il semblait manquer jusqu’il y a peu un acteur de poids, la Fed (Banque fédérale US). Justement : ses « minutes » publiées mercredi 5 avril soulignent « la considérable incertitude sur la date et l’ampleur des changements de politique budgétaire » – on ne saurait mieux souligner le doute sur ce que fera ou pas, pourra faire ou pas, l’administration Trump -, estiment que les taux boursiers actuels sont « assez haut par rapport aux normes classiques de valorisation », autrement dit qu’ils devraient baisser, et annonce une réduction de son bilan d’ici à la fin de l’année. De plus, la composition du Comité de Politique Monétaire a connu en début de semaine la démission du président de la Fed de Richmond, Jeffrey Lacker, pour une affaire de viol de confidentialité.

Ce serait minimiser la réalité que de se contenter de l’antienne sur la permanence des « freins et contrepoids » dans la république américaine. Quand les freins et contrepoids, au lieu de se freiner et de contre-peser, se tirent dans les pattes et se paralysent, on assiste à autre chose : une crise organique de l’appareil d’État de la première puissance mondiale.

 Portée diplomatico-militaire.

Une conséquence en est, comme déjà sous Obama mais à un degré supérieur, une relative autonomisation des chefs militaires. Trump a inventé un story-telling selon lequel il avait changé d’avis à propos du méchant Bachar en ayant vu les images horribles d’enfants étouffant. Faites pleurer ce grand garçon, et, en nasty man (comme le chante Joan Baez), le voilà qui vous délivre un paquet de bombes ?

En fait, la décision a à l’évidence été prise par les généraux Mac-Master et James Matis, et le fait d’informer les forces russes en faisait partie, sachant que le secrétaire d’État Rex Tillerson est attendu officiellement à Moscou la semaine prochaine. Et elle a été prise, et mise en œuvre, alors même que le couple officiel Trump recevait le couple officiel Xi Xinping.

Trump a été élu sur une ligne de politique internationale assez claire : contre la Chine, avec la Russie, bilatéralisme, et hostilité à l’Iran. Cette ligne correspond aux intérêts généraux de l’impérialisme nord-américain : elle affirme de manière plus brutale ce que Clinton et Obama avaient appelé le « recentrage sur l’axe Asie-Pacifique », contrecarré par les révolutions arabes, le Maidan ukrainien et leurs suites. Depuis son avènement, Trump a en outre affiché une hostilité croissante envers l’Allemagne, déclinée sur le plan commercial mais dont le contenu géopolitique est certain également, s’accordant avec la main tendue à Poutine.

Cependant, plusieurs de ses hommes, à commencer par Rex Tillerson lui-même qui a notoirement ses entrées au Kremlin, ont pris le contre-pied de cette ligne en ce qui concerne la Russie.

On peut avancer là toutes sortes d’explications factuelles – nécessité de se dégager d’une étreinte compromettante, luttes intestines, etc. La cause profonde est la suivante : la place prise par la Russie, disproportionnée d’ailleurs par rapport à sa puissance économique réelle, est en grande partie le résultat d’un appel d’air créé par la crise US, surtout depuis les révolutions arabes. La Russie a bien mérité du capitalisme mondial en permettant le massacre continuel de la révolution syrienne, mais il faut lui imposer de bonnes relations tout en la remettant à sa place. Il n’est donc pas contradictoire que le même homme, PDG d’Exxon Mobil, partenaire pétrolier de Poutine, ait, dans le cadre de l’OTAN, tenu des propos sur l’Ukraine, la Crimée et l’Europe centrale et orientale allant à l’encontre du j’menfoutisme affiché par Trump. Mais c’est aussi lui qui avait explicité le fait que Bachar pourrait rester au pouvoir, ce qui a dû encourager ce dernier à gazer. Et c’est lui qui se rend à Moscou tout prochainement.

L’égratignure faite à Bachar, acte militairement de faible portée, est diplomatiquement retentissant : il tend à effacer le syndrome de la reculade en rase campagne d’août-septembre 2013, moment clef dans l’affaiblissement du leadership US au Proche et Moyen Orient. En ce sens, dans la mesure où Trump l’assume et se présente comme son auteur, il peut contribuer à contrecarrer son propre affaiblissement, ce qui, pour le coup, convient aux chefs militaires qui n’ont pas intérêt à avoir un exécutif trop hors sol à partir du moment où celui-ci les respecte.

Par cet acte symbolique l’impérialisme russe se trouve donc rappelé à sa place de second rang, un peu oubliée ces derniers temps. Il est donc « normal » que Poutine affiche le plus vif mécontentement. Il ne pouvait pas faire moins. La suspension de l’accord d’octobre 2015 sur la sécurité des vols militaires aériens en Syrie, par lequel Obama lui avait donné toute licence de bombarder les populations, rend en théorie possible des « accidents » opposant les deux forces, aériennes et anti-aériennes. C’est évidemment dangereux : la collaboration des puissances impérialistes est conflictuelle, se fait dans la rivalité et rend possible tout « dérapage ». Reste à voir si cette suspension est effective sur le terrain, ce dont on peut douter. Sur le terrain, la position militaire russe reste absolument déterminante et il est donc possible aussi que l’égratignure faire à Bachar se résorbe telle une crise d’urticaire, aidant même, sans qu’on le dise trop fort, Poutine à discipliner et contrôler Bachar …

D’autre part, l’égratignure faite à Bachar a été en somme un spectacle offert au visiteur Xi Xinping et peut être interprétée comme une illustration de ce que Washington pourrait faire, aussi, envers la Corée du Nord, Trump ayant proféré de mâles déclarations à ce sujet la semaine précédente. Le projet d’installer un bouclier anti-missile en Corée du Sud, contrecarré par les mouvements sociaux et démocratiques dans ce pays où la présidente corrompue vient d’être renversée, vise à neutraliser les forces stratégiques chinoises, la Corée du Nord servant de prétexte, et alors que le président philippin Dutertre semble faire pencher à nouveau vers Washington ses gesticulations.

Ces événements s’intègrent bien sûr dans la campagne présidentielle en cour en France. Je tâcherai d’y revenir prochainement.

VP, le 08/04/2017.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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