Notes internationales du 16 décembre : Alep, Trump

Alep.

L’écrasement d’Alep Est soulève une vague de répulsion d’autant plus forte que les possibilités de manifester et de soutenir les victimes sont très limitées, car nous ne sommes plus à l’époque où syndicats et partis de gauche étaient dans la rue contre les dictateurs.

Il faut donc distinguer l’indignation officielle, qui arrive en différé et couvre une profonde hypocrisie, de l’indignation de ceux d’en bas, qui est recherche d’une issue et prise de conscience d’une faillite politique, puisque en fait, comme tout le monde le dit, « personne ne fait rien ».

L’indignation de ceux d’en bas, au delà de la conscience plus ou moins claire que les gens en ont, a un fondement essentiel. Ce fondement, c’est la perception que ce qui est écrasé à Alep Est, ce ne sont pas des forces militaires, ni des islamistes, mais un peuple, et un peuple insurgé. Cela va bien au delà d’Alep : il s’agit des « révolutions arabes » et non seulement arabes, mais des manifestations, insurrections pour la démocratie, la souveraineté, la liberté, contre la corruption et la hogra, sur les cinq continents. C’est cela qui est visé à Alep.

Et c’est donc cela qui constitue la réponse à la campagne ouverte ou insinuante des adversaires des révolutions, expliquant que « c’est la guerre mon bon monsieur », « à Alep il y a des terroristes islamistes », « aucun camp en présence ne représente le bien », et autres combinaisons de truismes et de mensonges – dont l’expert n°1 en France est J.L. Mélenchon, qui vient de se surpasser dans le registre de l’appel à la guerre contre la population déguisé en appel à la paix, considérant que tels sont les intérêts bien compris de l’impérialisme français, sur une orientation totalement identique à celle de François Fillon.

Rappelons que l’insurrection populaire dans toute la Syrie, zone alaouite comprise, aurait triomphé en 2011 si elle avait eu les armes, que les islamistes d’al-Nosra se sont greffés sur elle à partir de 2012 mais n’en ont jamais eu le contrôle, qu’en 2013 États-Unis et France ont fait mine de vouloir intervenir mais ont choisi de maintenir Bachar el Assad, que Daesh a alors pris à revers l’insurrection, et a été chassé d’Alep fin 2014 par les combattants que Poutine punit, que Bachar el Assad aurait été chassé en 2014 sans l’intervention massive de l’Iran et du Hezbollah, qu’il aurait à nouveau été chassé fin 2015 sans l’intervention massive des bombardements russes, que début 2016 le seul cessez-le-feu conséquent, pendant quelques semaines, voyant cesser les bombardements, a vu reprendre dans toutes les zones libérées des manifestations massives avec les slogans démocratiques de 2011, manifestations se tournant souvent contre les islamistes qui n’ont pu imposer la charia que dans quelques localités rurales très limitées, et que la résistance d’Alep Est, devenu le symbole de la ville à écraser pour tous les partisans de l’ordre contre les peuples, a tenu pendant des mois contre des forces matériellement très supérieures, ce qui ne peut s’expliquer que par un soutien populaire actif.

L’écrasement d’Alep vise tous les peuples et en Ukraine, les gens pensent que cette répétition en pire de Groszny pourrait viser un jour des villes ukrainiennes. Les forces qui entrent dans Alep Est sont, d’une part, l’armée totalement décomposée d’un État failli que sont les bandes prétoriennes et prédatrices d’El Assad, une phalange néocoloniale qui représente de façon chimiquement pure l’exact contraire d’une armée nationale, d’autre part, et en fait principalement, les milices islamistes chiites (Hezbollah, Iraniens, Irakiens, Afghans), qui sont en vérité la première force islamiste à Alep Est, sans oublier les mercenaires tchétchènes collabos de Kadyrov, sunnites eux. Il ne s’agit plus tant de bombardements que de traque, avec le couteau et le viol comme armes de masse.

Il est temps de ridiculiser et de déshonorer quiconque vient encore nous faire le numéro sur le thème « les Américains, eux, couvrent les crimes commis à Mossoul ou à Sanaa ». Il est en réalité évident que l’écrasement d’Alep et le siège de Mossoul, qui n’est pas une ville insurgée mais une ville saisie par les force islamo-fascistes de Daesh, ainsi que les crimes saoudiens au Yémen, se confortent les uns par les autres et forment un ensemble.

Évident surtout ceci : l’écrasement d’Alep s’opère avec le feu vert donné par Trump à Poutine. Ceux qui prétendent encore « combattre l’impérialisme américain » sont en réalité sur la ligne de son président !

En outre, Daesh a repris Palmyre et récupéré une trentaine de chars russes. Comme par hasard, Daesh bénéficie directement de l’écrasement du peuple syrien.

Alors que faire ? Malheureusement nous ne pouvons maintenant sauver Alep, mais chercher la vérité et la dire et faire ce cette question, désormais, un discriminant politique fondamental dans la construction d’une représentation politique des exploités et des opprimés, d’un parti du monde du travail et de la jeunesse, est et sera une action décisive, nécessaire et constructive.

Trump.

La crise au sommet de l’État nord-américain a provoqué l’élection de Trump, qui ne se serait probablement pas produite sans le coup de pied de l’âne des derniers jours flanqué à Mme Clinton par le FBI. Et depuis cette élection, la crise ne s’atténue pas, mais s’aggrave.

Paradoxalement, la bourse, inquiète une matinée, se porte fort bien, mais que l’on ne soit pas dupe : il ne s’agit même plus d’anticipations de bénéfices à proprement parler, mais d’engranger le plus possible avant le déluge. La Fed (banque fédérale) a très prudemment relevé légèrement ses taux ce 15 décembre, de 0,5 à 0,75%, mais sans rien dire de la suite alors que ces relèvements devaient, pensait-on, continuer. Janet Yellen, sa présidente, a battu les records sibyllins de phrases sibyllines de banquiers centraux : « Je m’attends à ce que les changements dans notre compréhension de ce qui va se passer va [sic] aussi affecter le prix des actions à l’avenir. »

Trump s’est entouré de tout ce qu’il fallait comme milliardaires, capitalistes et financiers de haut vol et de basses œuvres. Rarement président non encore investi aura fait preuve d’autant d’activisme, à la mesure du rétrécissement du président sortant. Cet activisme porte sur la politique internationale et, s’il est souvent provocateur dans la forme, il ne traduit pas une orientation brouillonne et mystérieuse ainsi qu’on le lit souvent, mais un choix géopolitique assez clair : contre la Chine, avec la Russie.

Contre la Chine : Trump a déjà reconnu de fait Taïwan en tant qu’État, menacé de dures négociations commerciales, et tendu la main au président cow-boy philippin Dutertre qui jouait à se tourner vers la Chine. En même temps, il a coulé le traité de libre-échange Asie-Pacifique qui excluait la Chine, acte qui ne va pas contre les réels intérêts commerciaux chinois, mais qui aplanit en quelque sorte le terrain pour une série de négociations tous azimuts en forme de bras de fer.

Avec la Russie : nul ne peut croire que le massacre d’Alep n’a pas la bénédiction de Trump. On peut d’ailleurs penser que le vote Contre de la Chine envers la énième résolution par avance impuissante déposée par la France au Conseil de Sécurité de l’ONU, alors qu’elle s’était abstenue en septembre, vise à donner un message à la Russie contre cette offensive de charme. La nomination de Rex Tillerson, PDG d’ExxonMobil, un poutino-pétrolier, ou un pétrolo-poutinien, au Département d’État, est un acte spectaculaire.

Cette orientation qui se dessine – bras de fer avec la Chine, sainte Alliance avec la Russie en Europe et au Proche et Moyen Orient – ne doit pas être tenue pour une improvisation. Elle met au contraire en musique de façon plus décidée ce que B. Obama et sa secrétaire d’État H. Clinton avaient théorisé : un recentrage sur l’axe Asie-Pacifique et un décentrage par rapport au Proche et Moyen Orient et à l’Europe. Cette orientation avait été dessinée avant les crises ukrainienne et syrienne, et ni Obama ni Clinton n’avait tranché sur les formes qu’elle pouvait alors prendre. Trump apporte une réponse.

Cette réponse impérialiste entérine la Bérézina nord-américaine au Proche-Orient et en Asie centrale, qui remonte aux années Bush. En érigeant l’État poutinien en gardien de l’ordre mondial dans le vieux continent, elle pose cependant de sérieux problèmes à de larges secteurs de l’appareil d’État US. Le principal de ces problèmes, sur lequel il faudra revenir dans un autre article, est le suivant : l’impérialisme russe, qui repose sur l’énergie et la force armée, a-t-il les reins assez solides pour assumer ce rôle ? A cette question, disons d’emblée, sous réserve d’y revenir plus tard, que la réponse est non. Il n’est capable que de faire du Bush en plus sale. Donc pour toutes ces raisons, la lutte intestine dans les sommets US fait rage, plus que jamais. C’est à cette aune que l’on peut interpréter l’attaque de la CIA contre Trump. Le FBI avait dévissé Clinton, la CIA dévisse Trump pas encore investi !

Inutile ici de rentrer dans le détail de l’accusation. Elle est très simple : les services secrets russes ont activement aidé Trump en suscitant des « révélations » contre Clinton, entre autres choses. Ceci ne fait strictement aucun doute. Il serait erroné d’en conclure que Poutine a installé ses marionnettes au pouvoir à Washington, auquel cas l’appareil d’État US s’en débarrasserait promptement. Les choses sont en fait plus graves pour lui : ce sont ses contradictions internes, ses conflits, ses grenouillages, causés par l’incapacité du premier impérialisme mondial à faire le « gendarme mondial » et à assumer les conséquences du désordre et de la dévastation qu’il a semés, qui ont ouvert dans cet appareil d’État, à des échelles aussi énormes et grossières, par exemple, qu’entre FBI et CIA, des brèches largement pénétrables et pénétrées par toutes sortes d’intérêts plus ou moins rivaux, dont les services russes, lesquels auraient tout de même, excusez du peu, hacké aussi bien les ordinateurs du comité national républicain que du comité national démocrate et distillé ce qu’ils voulaient, à leur gré, des informations, poil à gratter et bombes à retardement ainsi collectés !

Trump cumule cette affaire aussi menaçante pour lui que l’était celle des emails pour sa rivale, au fait qu’il a perdu au « suffrage populaire », que des doutes ont suscité des recomptages dans certains États, et qu’il a déclaré avoir l’intention de rester à la tête de son empire financier et immobilier une fois président, déléguant simplement sa gestion … à deux de ses fils. Les éléments constitutionnels (nombre de voix, immixtion d’une puissance étrangère, conflit d’intérêt) sont là et bel et bien là pour justifier le choix de grands électeurs, lundi prochain 19 décembre, de ne pas l’investir. Assurément, ceci ouvrirait la plus grave crise structurelle de la nation et de la constitution nord-américaine depuis la guerre de Sécession. Les grands électeurs républicains tenus par les grands intérêts étatiques et financiers entre les mains desquels se trouve ce choix, s’ils raisonnent dans la durée, pourront donc se demander s’il convient de provoquer cette crise tout de suite, ou d’attendre sa venue dans les prochaines années …

Trump, quant à lui, réagit à cette menace en accélérant sa prise de pouvoir de facto. S’il a déjà orienté la diplomatie du pays, ce n’est pas par tempérament brouillon ou bouillonnant, ni par ce « sens des affaires » que lui prêtent les politologues avertis, les mêmes qui prennent Poutine pour un joueur de go, mais pour verrouiller les choses et créer une situation de non retour interdisant un tel coup d’État constitutionnel. Le simple fait qu’il en soit question fait prendre la mesure de la crise.

En somme : pour asseoir son pouvoir, Trump a donné carte blanche à Poutine pour lâcher les fauves sur Alep Est. L’impérialisme nord-américain avait les moyens militaires de s’opposer à une telle opération, et à plusieurs reprises, ces derniers mois, le Pentagone avait pris ou laissé prendre des initiatives allant à l’encontre du laisser-faire accordé à la Russie, notamment la violation du cessez-le-feu de septembre dernier, à Deir-ez-Zor. Cette fois-ci Poutine, et non seulement Poutine, mais l’Iran, ont eu plein feu vert. Le rapport de force au Proche Orient entre puissances impérialistes s’en trouve modifié, au détriment des États-Unis, mais avec leur consentement. Un président alternatif à Trump n’auraient sans doute pas les moyens de revenir sur ce fait accompli, et devrait inscrire sa stratégie dans celle du centrage sur l’axe Asie-Pacifique tel que Trump vient de le redéfinir. Il y a là un puissant argument à l’adresse du grand électeur républicain anti-Trump, pour qu’il n’allume pas la mèche lundi prochain.

Nous verrons ce qu’il en est, mais dans l’équation globale, il y a aussi le peuple américain et les luttes des exploités et opprimés, qui sont montantes et qui pensent à affronter Trump. A cet égard, très important est ce qui vient de se passer au Dakota : l’armée s’apprêtait à écraser les Sioux, et de tout le pays des milliers de vétérans sont venus pour se battre, aux côtés des Indiens. C’est tout sauf anecdotique : cela veut dire que des couches de la société américaine sont prêtes à se battre pour défendre le droit, le droit des Indiens, le droit de tous à un air respirable, à une eau potable, et qu’il faut être avec elles comme il faut être avec le peuple d’Alep Est !

16-12-2016

 

 

 

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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