Chronique au 18 mai, fin d’après-midi.

Parler de tout sauf de la question qui préoccupe tout le monde en France, tel semble être aujourd’hui le mot d’ordre des médias nationaux. Ils parlent, donc : des casseurs, de la manifestation policière, des casseurs, de Macron, des casseurs, de D. Baupin, des casseurs, de Montebourg au mont Beuvray, des casseurs, de M. Valls à Evry, des casseurs, des élections présidentielles, des casseurs, des primaires à droite, des casseurs, des primaires à gauche, des casseurs, de la reprise économique disent-ils, des casseurs, de la baisse du chômage disent-ils, des casseurs …

Quand à la question qui préoccupe tout le monde, elle est passée sous silence : les grèves de routiers, de cheminots, de travailleurs des transports et des industries chimiques en cours ouvrent-t-elles une nouvelles phase dans l’affrontement social central qui domine toute la vie réelle en France depuis maintenant trois mois ? Sont-elles en capacité de réaliser, par le blocage de l’économie, l’équivalent d’une grève générale ?

C’est bien parce que cette question est posée que le président Hollande a inauguré cette « semaine sociale » en déclarant qu’il « ne céderait pas », parce que d’autres gouvernements ont cédé avant lui et que ceci n’était pas bien ! Il vise Juppé, à qui il reproche donc de ne pas avoir imposé les 40 annuités de retraite aux fonctionnaires dés 1995 -ce qui fait justice de sa petite tentative de nous jouer l’air de « au secours la droite » ! – et il vise Chirac, coupable de ne pas avoir promulgué le CPE en 2006. A la suite de Valls, Hollande fait donc savoir qu’il veut essayer d’être plus à droite que la droite.

A cette question il n’y a pas de réponse évidente, faute de volonté dans les sommets confédéraux d’aller à l’affrontement rapide pour gagner, car telle est toujours la question politique. Ce sont les fédérations, FO Transports et Logistique, et CGT Transports et CGT Chimie, qui, ressentant la volonté de leurs militants depuis des semaines, sont à l’initiative. Les manifestations ce mardi se sont tassées : cela ne veut pas dire que la masse se démobilise, mais qu’elle s’économise (à juste titre) et concentre ses forces en observant l’évolution de la situation. Les actions des routiers et des travailleurs du pétrole, ainsi que des dockers, sont, dans le grand Ouest, d’une puissance qui, si on la retrouvait partout, répondrait positivement à la question. Ce sont bien les territoires des grèves bretonnes de 2013, avec des millions de travailleurs dans des PME qui résistent pied à pied dans mille et un conflits généralement non répertoriés car n’allant pas jusqu’à la grève, qui forment la base la plus combative de la poussée présente, différente en cela de celles qui se sont succédées de 1995 à 2010.

Une indication politique significative est en outre donnée par ce qui s’est passé au congrès national des parents d’élèves FCPE ce week-end à Marseille, où, contre la direction déjà mise en minorité l’an dernier, la grande majorité des congressiste s’est prononcée contre l’application forcenée de la « réforme du collège » à la prochaine rentrée scolaire. Bien que ceci soit tardif, l’appel de l’intersyndicale du second degré (avec les syndicats FSU, CGT, FO, SUD et FAEN de l’enseignement) à rejoindre les manifestations interprofessionnelles en portant l’exigence de retrait de cette contre-réforme, qui vise à faire éclater l’offre du service public de formation, bassin par bassin, comme la loi El Khomri vise à faire éclater le code du travail, entreprise par entreprise, va dans le bon sens.

S’il est impossible en ce mercredi soir de dire si ces données auront ou non la force de s’agréger dans les prochains jours en une nouvelle poussée générale conduisant au blocage de l’économie, il est toutefois une chose certaine : le foyer central du désordre est au centre, dans le pouvoir exécutif où chacun, sur l’axe autoritaire fixé depuis la nuit ayant suivi les crimes islamistes du 13 novembre, joue sa propre partition, du président au préfet de Paris.

Ce dernier, Michel Cadot, a joué un bien étrange ballet avec le rassemblement lancé par la ligue d’officiers et de sous-officiers dénommée « Alliance », sur la ligne « Non à la haine envers la police », une organisation qui prétend que la France est envahie par des bandes anarchistes armées qu’elle tend de plus en plus à assimiler à des terroristes.

Il a tenté, ce lundi, un essai menaçant pour les libertés fondamentales : au nom de l’ « état d’urgence », qui une fois pour toute ne vise pas et n’a jamais visé Daesh, assigner des interdictions de déplacement à certaines personnes, ne faisant par ailleurs l’objet d’aucune inculpation, condamnation ou mise en examen. Sur 10 victimes, 9 ont en référé obtenu l’annulation de cette mesure dés le lendemain, sans que la 10° soit pourtant dans une situation différente.

Ce mardi, le même préfet confirmait l’autorisation d’attribuer la place de la République à « Alliance », tout en interdisant au SGP-FO-Police d’y appeler à un rassemblement de manière distincte : le préfet, et sans doute le ministre avec lui, veillait à ce que tout le monde, place Beauveau, soit aligné sur « Alliance », à l’instar de l’UNSA-Police, organisation attachée à son image « républicaine » qui s’est donc retrouvée, ce mercredi, cernée de policiers faisant des selfies avec Marion Maréchal-Le Pen et M. Collard, comme la CGT-Police au niveau fédéral – qu’ils ne viennent pas raconter que ce n’était pas prévisible !

Car ce fut en définitive cela, le message du rassemblement policier. Rien de syndical : une ligne de guerre sociale contre l’ennemi intérieur, sous une rhétorique « républicaine » qui sonne faux. Opportunément, des « totos » aisément manipulables, selon les médias, brûlaient une voiture de police quai Valmy, fournissant le thème médiatique de la soirée. Le préfet avait la veille, à la surprise générale, autorisé une contre-manifestation de collectifs anti-police, puis l’avait interdite le matin …

En conseil des ministres, Hollande et Valls clamaient leur soutien à la police, et couvraient donc le grand exercice politique de selfies avec Marion Maréchal-Le Pen. L’exécutif prétendument « socialiste » roule pour le FN, on l’avait déjà constaté, mais pas encore dans des délais aussi raccourcis !

D’aucuns se demandent où est passé l’esprit des manifestations de masse de janvier 2015 contre les crimes islamistes et antisémites. Une chose est sûre : cet esprit n’était pas dans le rassemblement d’« Alliance », bien au contraire (« Alliance » avait d’ailleurs demandé, en 2013, que Charlie Hebdo soit moins protégé ! ).

L’écrasante majorité des grévistes et des manifestants condamne l’incendie provocateur de la voiture de police quai Valmy et ne souhaite pas faire un mauvais sort aux fonctionnaires de police, mais condamne les violences policières et le désordre systématiquement organisés depuis des semaines par M. Cadot surmonté de M. Cazeneuve, sous couvert de M. Valls nommé par M. Hollande, au bénéfice du FN.

Oui, les rassemblements de 2015 portaient une aspiration démocratique et nationale. Cette aspiration est à présent portée dans la poussée sociale qui s’est affirmée depuis fin février.

La démocratie, c’est le soutien aux chauffeurs routiers, aux dockers et aux travailleurs du pétrole.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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