Vers l’affrontement

Le mercredi 9 mars

D’une façon ou d’une autre, cette première journée entrera dans l’histoire. Rappelons que la mobilisation de 2006 contre le CPE, souvent citée ces jours-ci, a démarré beaucoup plus lentement. Rappelons aussi que mai 68 a explosé spontanément à partir du 3 mai, après un 1° mai « traditionnel ». Le 9 mars a été voulu, délibérément, par les jeunes, et leurs organisations, UNEF en tête, par les militants syndicaux et sections syndicales de base, par les regroupement spontanés, qui l’ont imposé, contraignant Valls à un report de 15 jours et réalisant l’unité de la CGT, de la CGT-FO, de la FSU et de Solidaires.

Le nombre de manifestants, selon les évaluations, va de 240 000 à 500 000, avec plus de vraisemblance pour une proximité d’avec le second de ces chiffres. Mais l’essentiel, c’est l’état d’esprit qui a rendu ces manifestations déterminées, à la fois sérieuses et festives, voire imaginatives : la conviction que l’affrontement est devant nous et qu’il faut le construire.

Cet état d’esprit a imposé le mot d’ordre de retrait total du projet de loi et ne le lâchera pas. Et en même temps, en relation avec cette détermination profondément politique, apparaissent les mots d’ordres et les expressions globaux. Ce sont des lycéens qui arborent ici « Jeunes ? Oui. Cons ? Peut-être. Esclaves ? Jamais ! », ou encore : « Loi travail : on n’arrachera pas que des chemises ». Voici d’ailleurs, après l’infographie de la JOC la semaine dernière, un excellent résumé-rap de la loi « travail » qui se termine par l’appel à s’émanciper du travail :

https://www.youtube.com/watch?v=Jj95RpL4e_8

Avec et derrière les cohortes de jeunes qui ont commencé à débouler et qui, dans les assemblées générales étudiantes comme à la Fac de Lettres de Clermont-Ferrand, veulent aller vers une coordination nationale des délégués des AG intégrant l’UNEF, il y a toute la classe ouvrière.

Dans les entreprises

Déjà, comprenons bien que ceci est essentiel : les travailleurs des entreprises voulant défendre leurs salaires, lutter contre les « plans sociaux » de licenciement, contrer les cadences épuisantes, regardent vers cette unité en marche pour défaire ce gouvernement.

C’est ainsi qu’à Lamballe (Côte d’Armor), une assemblée publique de plusieurs centaines de personnes avait apporté son appui aux salariés de la Cooperl toujours en grève contre la baisse de facto des salaires que veut imposer une direction connue pour son arrogance et sa stupidité.

Puis, le 9 mars, ce fut le rassemblement place du champ de foire à Lamballe, boycotté par la CFDT qui était pourtant invitée, où fut annoncé le onzième jour de débrayage. Ci-dessous le représentant de FO Eric Lecourtois expliquant très justement que les patrons de Cooperl ont entrepris d’appliquer la loi El Khomri par anticipation :

https://www.youtube.com/watch?v=a4Eorn07E4E

Que tous les salariés en CDI, en CDD, en intérim, que tous les chômeurs, que tous les jeunes en formation, en stage ou en apprentissage, comprennent bien ces paroles que nous faisons nôtres : le contenu de la loi El Khomri c’est cela même contre quoi des centaines de grèves, de conflits et d’actes de résistance (y compris individuels) montent dans ce pays depuis des mois et des mois.

Vendredi 11 au matin, 200 salariés débrayent encore et bloquent les routes autour de Lamballe et de Montfort-sur-Meu (Ille-et-Vilaine). Le préfet est fort inquiet de la jonction entre cette grève présentée comme historique par la presse locale, pour le retrait du plan Commeau, et le mouvement d’ensemble du monde du travail, pour le retrait du projet de loi El Khomri.

Et plus encore, jonction amorcée aussi avec les petits éleveurs, l’intersyndicale CGT-FO-CFDT leur ayant le 29 février adressé une lettre ouverte :

http://www.fo22.fr/lettre-ouverte-aux-eleveurs-porcins/

Sous la pression du préfet, la direction finit par accepter de recevoir les représentants du personnel dans la matinée, ce qui veut dire qu’elle va reculer car continuer à insulter les salariés à ce stade conduirait à l’explosion, et pas seulement chez Cooperl. Les barrages sont levés, les salariés se rassemblent salle Maroué non sans avoir encore scandé « Ouvriers du cochon, on est pris pour des cons ». Après plusieurs heures, les délégués sortent avec de relativement bonnes nouvelles, dont la confirmation par écrit arrive un peu plus tard : le directeur implacable et buté recule sur la remise en cause de la prime d’ancienneté, accepte des négociations sur la structuration des primes conduisant à une hausse du salaire horaire, et des négociations « sur les conditions de travail et le respect des personnes », et concède l’étalement des ponctions pour journées de grève. Le personnel vote la reprise.

Cette victoire est une victoire politique, renforçant l’union grandissante des travailleurs, comme sont politiques les premières victoires arrachées dans le Lot par les parents, petits élus, enseignants et défenseurs de l’école publique unis, arrachant l’annulation de la fermeture d’une classe à Assier, puis dans d’autres localités, conduisant le Collectif citoyen pour la sauvegarde des écoles de villages (CCSEV) à suspendre la tenue du piquet permanent de protestation qu’il avait installé devant la sous-préfecture, à Figeac.

Ces premières « petites » victoires (qui n’ont rien de petit pour celles et ceux qu’elles concernent directement) signifient qu’on peut gagner, tout en soulignant le fait qu’ainsi, seront défaits ce gouvernement, ce président, et ouverte la crise de régime.

Mais ceci passe par l’affrontement.

Valenciennes, 9 mars : dans l’usine Toyota, des heurts se produisent entre les agents de la direction, qui ont eu vent qu’un débrayage se préparait contre la loi El Khomri, et qui font pression individuellement sur chaque ouvrier par des menaces. Finalement, 200 sortent de l’usine et rejoignent la manifestation, largement structurée par l’union locale CGT.

Devant la gare, là où on ne les attendait plus, surgissent les CRS, concentrés sur Valenciennes comme si la peur de l’ouvrier motivait la gestuelle préfectorale. Lacrymos et coups. Une lycéenne doit être hospitalisée : ce sont des agents du centre hospitalier, en grève pour être dans cette manif, qui la prennent en charge et la conduisent à l’hôpital.

Le vent se lève

Le mouvement est engagé, le vent se lève. La perspective de la grève générale le 31 mars est assimilée par toutes celles et ceux qui ont construit le 9 mars, mais ils n’attendent pas. Les blocages de lycées reprennent. L’UNEF appelle la jeunesse à faire plus fort encore le jeudi 17 mars.

A Douai, la grève du 9 mars a eu lieu le vendredi 11 car l’union locale CGT et les autres organisations avaient antérieurement fixé cette date pour la défense de Michael Wamen et ses autres camarades de Goodyear condamnés à des peines de prison par la volonté du gouvernement Hollande-Valls-Macron. Et la manifestation fut massive, rejointe par les lycéens.

A Moulins le 10 mars, se tenait le rassemblement départemental des retraités pour la hausse des pensions. Des lycéens l’ont rejoint et c’est une manif retraités-lycéens qui a parcouru la ville.

Le vent se lève.

Grandes et petites manœuvres …

Mais cela ne veut pas dire que la route est droite jusqu’à la grève générale le jeudi 31 mars. Ce serait une erreur de croire cela. Les grandes manœuvres sont engagées. Alors que les syndiqués CFDT protestent et questionnent de plus en plus, que la métallurgie CFDT craque et s’oppose à la loi El Khomri (Alsace, Doubs …), la direction de la CFDT, suivie cahin-caha de celles de l’UNSA, de la CFTC, de la CGC et des étudiants « corpos » de la FAGE, « négocie » le sauvetage du noyau dur de la loi, l’inversion de la hiérarchie des normes et la fin du principe de faveur, c’est-à-dire la loi du patron et de l’entreprise qui passe devant la loi tout court, et donc devant les conventions collectives.

Relisons une seconde, une seule, l’effarant article 1 du projet de loi, que ne remettent pas en cause la CFDT et ses affidés :

« Les libertés et droits fondamentaux de la personne sont garantis dans toute relation de travail. Des limitations ne peuvent leur être apportées que si elles sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par la nécessité du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché. »

Autrement dit : le « bon fonctionnement de l’entreprise » peut primer sur « les libertés et droits fondamentaux ». La loi El Khomri est un coup d’État contre les droits de l’homme et du citoyen venant ainsi aggraver la constitutionnalisation de l’état d’urgence. C’est cela, l’inversion de la hiérarchie des normes, c’est cela que soutient Laurent Bergé.

C’est pourquoi tout ce qui mouille les organisations syndicales poussées vers l’action indépendante par le mouvement général des travailleurs et de la jeunesse, doit être combattu.

Les théories obscures des textes de congrès et éléments de langage ayant court dans la CGT, selon lesquelles des « droits personnels » conduisant à une « sécurité sociale professionnelle » pourraient, dans le cadre d’une « réécriture » du Code du travail, conduire à de « nouveaux droits », offrent évidemment prise à cela.

De même, concernant notamment FO, le soutien au Compte Personnel d’Activité.

Et, dans la fonction publique, la volonté de la direction de la FSU, vaille que vaille, d’avoir une grève unie avec la CFDT et l’UNSA le 22 mars, alors même que FO n’appelle pas, que la CGT hésite et que SUD noie la question par des préavis permanents.

Bien sûr qu’il est justifié pour les fonctionnaires de faire grève pour leurs salaires, mais cela suppose qu’on dénonce le protocole PPCR (Parcours Professionnels Carrières et Rémunérations) en refusant de faire semblant de « négocier » dans le cadre de ce carcan, et qu’on défende les revendications salariales, comme celles visant l’abrogation de la « réforme » du collège, et comme celles visant l’annulation des fermetures de classes, en relation avec le seul cadre d’action efficace et gagnant : celui du mouvement d’ensemble pour battre et défaire ce gouvernement par le retrait de la loi « travail ».

Le débouché politique ne s’apprête pas à passer par les présidentielles

Toutes ces questions syndicales sont éminemment politiques, elles le sont même plus que le « débat sur les primaires » ou sur « la candidature JL Mélenchon ».

« Mais il n’y a pas de débouché politique, on n’a pas de candidat susceptible de gagner à la présidentielle », déplorent en effet encore quelques camarades, sans parler de ceux qui pensent, le plus souvent d’ailleurs faute de mieux et en désespoir de cause, disposer de la solution au forceps passant par de bonnes « primaires » ou par « Mélenchon président ». Ces mêmes camarades sont eux-mêmes de plus en plus gagnés par l’espoir qui monte. Cet espoir signifie simplement ceci : le débouché politique, il ne passe pas par les présidentielles, il passe par le mouvement qui est engagé. Vous croyiez être en avant, camarades, vous étiez en arrière, mais ce n’est pas grave !

Les partisans les plus combatifs de primaires, comme Gérard Filoche et le courant Démocratie et Socialisme du PS, qui sont clairement pour le retrait du projet de loi « travail », vont bien finir par nous présenter ces « primaires citoyennes de la gauche et des écologistes » qu’ils appellent de leurs vœux comme des sortes de soviets pouvant surgir des mobilisations qui s’annoncent. Mais justement non : les mobilisations qui s’annoncent ne peuvent pas avoir pour débouché un cadre politique commun avec ce gouvernement et avec ce président, même si nos camarades le conçoivent comme un cadre de combat contre eux, car ces mobilisations ont un contenu politique qui est de défaire, de briser, ce président et ce gouvernement, et du coup ce régime.

La question d’avoir à choisir entre une candidature de type « Filoche » (et pourquoi pas !) et des Hollande, des Valls ou des Macron est donc absurde, car il s’agit maintenant d’un affrontement de classe, où les seconds ne peuvent prétendre à être les représentants du monde du travail et de la jeunesse, au-delà même du terme de « gauche ».

Les partisans de la candidature de J.L. Mélenchon, eux, ne s’attendaient souvent pas à ce que se développe aussi « tard » un tel mouvement social, mais ils l’accueillent favorablement et se disent que leur homme devrait s’en trouver renforcé, seul à même, soit parce qu’il s’agit d’un Grand Homme, soit parce que de toute façon il n’y a personne par ailleurs, pour représenter ce mouvement aux présidentielles, ce qui suppose encore, notons-le au passage, que le calendrier institutionnel soit respecté et que le régime, son président, voire même son actuel premier ministre, tiennent tant bien que mal jusqu’en avril/mai 2017. En fait, la seule chance de leur candidat de ne pas faire moins qu’en 2012 serait qu’il apparaisse comme « le » représentant de ce mouvement social. Est-ce le cas ?

Et puis, surtout, si ce mouvement est victorieux, il aura brisé ce président et ce gouvernement, ouvrant la crise du régime de la V° République. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que le chemin d’une éventuelle assemblée constituante passe par la mobilisation et découle de l’organisation montant d’en bas.

Oui, c’est vers cela qu’il faut aller. Pas vers une constituante octroyée par un hypothétique dernier président de la V° République, si tant est que dans ce scenario de pure science-fiction il consente à s’en aller (ce que n’ont fait ni Chavez au Venezuela, ni Morales en Bolivie, ni Correa en Ecuador). Une constituante souveraine ne s’octroie pas, elle n’est possible qu’avec un État du capital brisé ou pour le moins disloqué.

Un test : le Front National

Si vous voulez une vraie preuve que c’est bien la question du régime de la V° République, la question donc de la République et de la démocratie, la question de l’Etat, qui est là devant nous, lisez l’avertissement du Front National, un parti qu prétend contester l’Union Européenne mais qui est profondément attaché à ce régime.

Pendant que le FN se déclare contre le projet de loi parce qu’il porte atteinte aussi bien, selon lui, aux droits des patrons qu’à ceux des salariés, ses portes parole appellent à ne pas manifester, surtout pas, le pompon revenant à M. Philippot qui affirme que « le changement, il ne viendra pas de la rue, il viendra des urnes ».

La pensée profonde des chefs du « Front » est cependant exprimée par Marion-Maréchal Le Pen, qui soutient la loi « travail » : elle trouverait « dommage de passer à côté de l’opportunité de prendre des mesures qui puissent aller dans le sens des aspirations des entreprises. »

Et Robert Ménard, maire fascisant de Bézier apparenté FN, traite F. Philippot de « cégétiste » !

En résumé, le mouvement social qui monte n’arrange pas le FN, qui voudrait, avec la même belle ardeur qu’un ministre de ce gouvernement, que le calendrier soit respecté et qu’on aille à la présidentielle dans les conditions jusque là créées pour lui par ce même gouvernement !

Au fait, et l’état d’urgence ?

La crise du régime est en train d’arriver en même temps que monte le mouvement social. Chose qui frise le comique, le projet de révision constitutionnelle est passé au Sénat ce même 9 mars.

Et le comble : les nombreux amendements de la majorité de droite du Sénat, qui est évidemment pour ce renforcement autoritaire du régime de la V° République dans son principe, sont plutôt des amendements qui atténuent légèrement les menaces contre les libertés publiques du projet de M.M. Hollande et Valls !

Hollande, confronté à la menace de la grève générale, est en train de s’engluer sur la constitutionnalisation de l’état d’urgence cependant que les manifestations se multiplient dans tout le pays sans plus en tenir compte, bien que la menace préfectorale d’interdictions demeure.

C’est à peu prés sûr : sauf à réussir un coup d’État militaire, et encore, Hollande ne sera pas le super-président ultra-bonapartiste de la V° République enfin achevée, qu’il a peut-être cru devenir dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015.

Mais cela ne veut pas dire que l’exécutif ne continue pas dans la succession des petits coups d’État. M. Urvoas, qui a remplacé Mme Taubira à la Justice, a théorisé la fusion des ministères de la Justice et de l’Intérieur ! Et la réforme pénale en cours intègre au droit « commun » la plupart des mesures d’exceptions de l’état d’urgence.

Raison de plus de les défaire. Si on ne les casse pas, si on ne brise pas ce président là, Hollande, et ce gouvernement là, Valls, on aura un régime à la dérive sur la voie de tous les coups d’État pour le compte de n’importe quel factieux au service du capital …

Unir et centraliser pour généraliser

Dans l’immédiat donc, la ligne doit être tracée : pour le retrait, contre toute manœuvre consistant à modifier telle ou telle saloperie périphérique de la loi (sur les indemnités prud’homales, etc.), vers la GREVE GENERALE le 31, on ne disperse pas les forces, mais d’ici là on les concentre, on les unifie.

Éditorial du N°36

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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