Le bras de fer social est politique

Revenons sur ce qui s’est passé depuis la « divulgation » du projet de « loi travail », car, d’ores et déjà, c’est un enjeu que de comprendre d’où viennent les choses, quelles forces sont à l’œuvre.

Le mouvement s’engage.

La « divulgation » intervient le 17 février. Sur le contenu du projet de loi voici une excellente infographie diffusée par la JOC :
http://www.joc.asso.fr/11-points-sur-la-loi-travail/

Le 23 février une intersyndicale nationale (CGT, CFDT, FSU, Solidaires, UNSA, CFTC, CGC, FO n’ayant pas signé le communiqué) pond un communiqué qui ne rejette pas le projet de loi et reprend les positions de la CFDT. Dans la soirée Philippe Martinez, secrétaire confédéral de la CGT, évoque la date encore lointaine du 31 mars.

C’est alors que les choses se mettent en route. Des milliers de militants syndicaux et des dizaines de sections syndicales n’acceptent pas ce fait accompli, cette tentative de verrouillage qui, comme en 2010, conduirait à la défaite. Conscients de qu’il ne faut pas laisser passer les dates où « ça se décide », ils appellent à l’action pour le 9 mars car c’était le jour annoncé de la présentation de la loi en conseil des ministres.

Sur les réseaux sociaux de nombreuses initiatives sont prises et la pétition lancée par Caroline de Haas recueille rapidement des centaines de milliers de signatures : elle atteindra le million dans la soirée du 4 mars.

L’UNEF décide de prendre l’initiative d’un appel à la jeunesse et rassemble les organisations de jeunesses existantes, des jeunes anarchistes aux jeunes chrétiens en passant par les jeunes socialistes.

Quels que soient les débats plus ou moins fondés qui ont pu avoir lieu sur la place des uns et des autres, tout cela converge dans le même sens : démarrer le 9 mars un mouvement d’ensemble, un mouvement profondément politique, sur le mot d’ordre de RETRAIT, pour défaire ce gouvernement. Les sections syndicales locales et départementales qui prennent l’initiative d’appeler au 9 mars ne cherchent pas à « chapeauter » un mouvement engagé en dehors d’elles, elles sont ce mouvement, son cœur.

A cette étape, voici ce que nous écrivions le 28 février :

Tout de suite, que faire ?

En 2010, pour les retraites, après la grève massive du 7 septembre, l’appel intersyndical national à la grève laissait passer le jour du vote de la loi à l’Assemblée et ne demandait pas son retrait. De la même façon, ensuite ils ont laissé passer le jour du vote au Sénat puis le jour de la promulgation de la loi, pendant que des dizaines de milliers de militants tentaient de forcer le destin par des barrages, des blocus et des actions locales.

Rappelons-nous, ce fut le dernier grand mouvement d’ensemble et ce fut une défaite.
En construisant par en bas l’unité pour le retrait de la loi El Khomri, en imposant la grève dés le 9 mars, jour de la présentation du projet de loi en conseil des ministres, le mouvement qui s’amorce montre qu’il a intuitivement saisi cette leçon.

L’unité, ce n’est pas une intersyndicale nationale qui ne veut pas prononcer le mot « retrait », fixe des dates centrales éloignées et évitant les échéances, laisse les secteurs combatifs s’épuiser.

L’unité, elle est en train d’arriver. C’est la lame de fond des opprimés et des exploités qui va imposer le retrait et, tout ensemble, la généralisation et la centralisation du combat, pour être en grève quand ça se décide et aller affronter ceux qui prétendent décider, là où il sont : Assemblée, gouvernement, présidence.

C’est cela la grève générale : un acte politique au sens le plus fort du terme, par lequel s’opère le rassemblement au grand jour des exploités et des opprimés, faisant irruption sur le devant de la scène d’où ils sont en principe exclus. La grève le 9 mars ne sera pas “générale” au sens ou tout le monde serait en grève, mais elle aura ce contenu politique au sens le plus fort du terme, elle sera porteuse de l’orage.

Car en défaisant la loi El Khomri, cette unité, la seule et la vraie, l’unité du monde du travail et de la jeunesse, va défaire ce gouvernement, et va ouvrir la crise du régime de la V° République, avant ces élections présidentielles de 2017 que nous étions censés attendre dans la peur, le tremblement ou l’attente d’un sauveur.

Pour le 9 mars et la suite, organisons-nous : assemblées générales et intersyndicales locales élargies doivent commencer à se constituer, démocratiquement, toujours s’efforcer de regrouper le plus grand nombre, se lier aussi aux paysans désespérés et à tous ceux qui luttent pour leur vie et la notre, ainsi qu’aux comités locaux de défense des services publics ou de lutte contre les fermetures de classes, et former le réseau du front unique enserrant nos organisations comme dans un poing.
A L’ATTAQUE.

Source : https://aplutsoc.wordpress.com/2016/02/28/tout-de-suite-que-faire/

Ce mouvement engagé vers le 9 mars a remporté deux premières victoires, qui ne sont pas des victoires revendicatives – le projet de loi n’est en rien retiré – mais des succès politiques.

Premier succès politique.

Premier succès politique le lundi 29 février : Valls annonce que la présentation en conseil des ministres est reportée au 24 mars, pour « lever les incompréhensions » et « corriger ce qui doit l’être », tout en affirmant que rien ne fera reculer le gouvernement. Notre bulletin a alors diffusé ceci :

Quand Valls veut « lever les incompréhensions » …

Pour « lever les incompréhensions » et «corriger ce qui doit l’être », le ministre du Travail de facto M. Valls, vient d’annoncer que la loi « El Khomri » ne serait pas déposée en conseil des ministres le mercredi 9 mars, mais sans doute le 24 mars sans que le reste du calendrier (début du débat à l’Assemblée nationale le 4 avril) ne soit modifié.
C’est au contraire parce qu’il n’y a AUCUNE «incompréhension » et qu’il n’y a RIEN à « corriger » que le mouvement engagé vers une première vague de grèves politiques contre cette loi, le 9 mars, doit et va continuer.
L’UNEF a confirmé son appel à l’action le 9 mars. La manœuvre de Valls est évidemment la conséquence de la peur que commence à susciter, chez les puissants, le mouvement qu’ils sentent monter.
C’est donc un encouragement, non pas à aller « se concerter » pour, comme l’a dit Valls invitant les syndicats à suivre la CFDT sur cette voie, « lever les incompréhensions » (youkaïdi !), et « corriger ce qui doit l’être » (youkaïda !), mais à exiger dans l’unité le retrait de cette loi pour défaire ce gouvernement.

Source : https://aplutsoc.wordpress.com/2016/02/29/quand-valls-veut-lever-les-incomprehensions/

Ajoutons que ces propos contradictoires de Valls (je reporte mais je ne décale pas ! ) sont une manifestation de peur. D’une part, aux sommets de l’État, les rumeurs bruissent sur les contradictions entre Hollande, Valls, Macron …, tandis que d’autre part, la crise du PS s’accentue, les partisans de Martine Aubry décidant de quitter son Bureau National, et le député Pouria Amirshahi (politiquement proche de Caroline de Haas et du dirigeant de l’UNEF William Martinet, et qui a voté contre l’état d’urgence) annoncera le vendredi suivant qu’il quitte ce parti.

Cette annonce de Valls ne parvient pas à mettre fin au mouvement engagé vers le 9 mars, qui se poursuit.

Second succès politique.

Second succès politique le jeudi 3 mars : la CGT, la CGT-FO, la FSU, Solidaires et l’UNEF se rassemblent au niveau national sur le mot d’ordre de RETRAIT.

Les dirigeants nationaux n’avaient pas le choix, dans la CGT notamment ce mot d’ordre était déjà celui de la grande majorité des unions départementales, unions locales et fédérations. Ce rassemblement sur la base de la revendication élémentaire du monde du travail conduit la CFDT suivie de l’UNSA, de la CFTC et de la CGC à former une seconde « intersyndicale » qui, elle, ne demande pas le retrait. Les médias présentent tout cela sous la formule « le front syndical se divise ». En réalité, c’est bien l’unité qui est en marche, pour le retrait.

Dans l’après-midi du 3 mars CGT, FO, FSU, Solidaires et UNEF appellent à une journée nationale d’action le 31 mars, cependant que la CGT et FO ainsi que les syndicats nationaux constitutifs de la FSU apportent leur « soutien » à la journée du 9 mars.

Ce jeudi soir nous diffusions ceci :

Le report du dépôt de la loi anti-code du travail en conseil des ministres du 9 au 24 mars est la conséquence directe du fait que des centaines de sections syndicales, les organisations de la jeunesse, les regroupements sur les réseaux sociaux, ont déjoué la fausse « unité » du communiqué du 23 février qui tentait de nous rejouer la défaite de 2010 : appels lointains, et surtout pas le gros mot « retrait »

Le mouvement s’est engagé vers des centaines de grèves et de manifestations le 9 mars, au contenu politique clair : pour le retrait, pour défaire ce gouvernement, pour aller vers l’unité de tous dans la grève.

Ce jeudi 3 mars, la prise de position commune de la CGT, de la CGT-FO, de la FSU, de Solidaires et de l’UNEF autour du mot d’ordre de « retrait » constitue la seconde victoire de ce mouvement qui monte et impose l’unité et qui a maintenu, après la manœuvre de Valls, la journée du 9.

Le dépôt du projet en conseil des ministres est fixé au jeudi 24 mars et le début du débat parlementaire au 4 avril. Les centrales syndicales qui nationalement se prononcent maintenant pour le retrait appellent à une journée d’action le 31 mars. Nul doute qu’elle sera puissante. Mais la question est de gagner. C’est donc le 9 mars et pas le 31 que ça commence.
Unis pour le retrait. A l’action pour aller de l’avant, vers le Tous ensemble.

Source : https://aplutsoc.wordpress.com/2016/03/04/apres-lintersyndicale-du-3-mars-2016/

Un commentaire sur la position des prétendus « réformistes »

Il est intéressant de regarder les points sur lesquels les soi-disant « réformistes » (CFDT, UNSA, CFTC, CGC, FAGE) – un terme tout à fait inapproprié car ce « réformisme » est sans réformes – disent vouloir discuter avec le gouvernement, appelant quant à eux à des manifestations le samedi 12 mars :
1) le retrait dans la loi de la barémisation des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif,
2) le maintien du droit actuel sur les astreintes, les repos fractionnés et le repos des apprentis mineurs,
3) une réécriture de la partie sur les licenciements économiques,
4) « la réaffirmation du rôle intermédiaire et incontournable de la branche » et que « le fait syndical » soit « reconnu quelle que soit la taille de l’entreprise »,
5) pas de forfaits jours ou modulation mis en place « unilatéralement » (donc, si l’on comprend bien, ils peuvent être mis en place mais pas « unilatéralement »),
6) des « droits nouveaux » liés au CPA (Compte Personnel d’Activité), dispositif des plus dangereux, opposant le contrat individuel et le livret individuel au droit collectif arraché par la lutte, mais dispositif cautionné par la direction de FO,
7) et la prise en compte des propositions du COCT (Conseil d’Orientation sur les Conditions de Travail, une structure de « dialogue social » pilotée par le Ministère du Travail) sur la médecine du Travail ( ce point vise sans doute à calmer la CGC, mais ne saurait logiquement le faire car les « propositions du COCT » vont dans le sens gouvernemental : http://www.caducee.net/actualite-medicale/13086/les-medecins-du-travail-ne-pourront-plus-temoigner-du-burn-out.html)

Le noyau de la loi, c’est l’inversion de la hiérarchie des normes c’est-à-dire l’accord d’entreprise, la loi du patron, y compris le contrat individuel, qui passe devant la convention collective de branche et finalement devant la loi. L’article 1 du projet de loi, avalisé dans le communiqué CFDT-UNSA-CFTC-CGC-FAGE, le dit clairement : « les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise » justifient des « limitations » aux « libertés et droits fondamentaux de la personne », SIC !

Le communiqué des soi-disant « réformistes » traduit bien leur difficulté sur ce point, point central qu’ils ont soutenu, voire inspiré dans le cas de la CFDT, et qui achèverait une attaque générale commencée en 2008 par les accords passés entre les directions syndicales, le MEDEF et Sarkozy sur le « dialogue social » et la « représentativité ».

Il faut dire que Martine Aubry elle-même dans le texte d’opposition au gouvernement qu’elle a lancé le 23 février porte le fer sur cette question, manifestant donc le fait que le courant d’inspiration démocrate-chrétienne qu’elle représente considère qu’il est casse-cou de placer l’entreprise au dessus de la branche, dans une logique plus ultralibérale qu’ordolibérale à l’allemande :
« C’est toute la construction des relations sociales de notre pays qui est mise à bas en renversant la hiérarchie des normes, et en privilégiant l’accord dans l’entreprise dans un pays où le taux de syndicalisation est faible et où le patronat n’a jamais aimé la négociation. Les salariés vont subir un chantage permanent et les entreprises être soumises à des distorsions de concurrence, alors que l’accord de branche unifie les conditions générales de travail pour les entreprises d´un même secteur. »

Dans ces conditions, la CFDT a dû esquisser une critique de ce point central du projet El Khomri qu’elle a jusque là soutenu et même inspiré. D’où ces deux points confus du communiqué qu’elle a fait cosigner par l’UNSA et les autres soi-disant « réformistes » : réaffirmer le rôle « intermédiaire et incontournable » de la branche et reconnaître « le fait syndical » dans les entreprise de toutes tailles. Lisez et relisez ces deux phrases : elles ne veulent strictement rien dire. Pourquoi ? Parce que la CFDT est fondamentalement pour l’inversion de la hiérarchie des normes mais a de plus en plus de mal à le dire.

Mais les organisations à présent unies pour le retrait ne devraient-elles pas quant à elles refuser de cautionner l’opération de pseudo concertation mise en place maintenant par le gouvernement ?
Ne devraient-elles pas s’opposer aussi au CPA (Compte Personnel d’Activité), cette édition moderne du vieux livret de travail, repris dans la loi ?
Et ne devraient-elles pas ne pas laisser passer les dates clef du 24 mars (dépôt en conseil des ministres) et du 4 avril (début du débat parlementaire ) ?
Certaines d’entre elles, notamment la FSU, ainsi que la CGT, envisagent une grève pour les salaires dans la fonction publique le 22 mars, de concert d’ailleurs avec la CFDT et l’UNSA : ne faudrait-il pas dénoncer le protocole PPCR et aller vers l’unité tous ensemble le même jour, pour les salaires et le temps de travail, avec le privé ?

Nul doute que la masse des travailleurs et avant tout leurs propres militants, forts de leurs deux premières victoires, sauront leur adresser ces questions et ces piqûres de rappel.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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