La fuite en avant anti-démocratique n’est pas la guerre contre Daesh

La semaine dernière, nous parlions de « fuite en avant » pour caractériser le passage de Daesh à des attentats extra-territoriaux. Deux semaines après les crimes de masse de Paris, nous sommes bien obligés de parler de « fuite en avant » pour caractériser ce que tentent de faire François Hollande et Manuel Valls.

Ils ne font pas la guerre à Daesh.
La guerre à Daesh, cela consisterait à armer les forces kurdes, syriennes libres et yézidis et à soutenir les manifestants de Bagdad et de Beyrouth, à exiger publiquement et durement de l’État turc qu’il cesse d’attaquer les Kurdes et d’acheter du pétrole à Daesh, et à annoncer une révision fondamentale des relations avec l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis en commençant par la suspension des contrats de ventes d’armes. Le tout sans un poil de cette main tendue à Bachar el Assad et Poutine qui fait tant frémir d’aise les nostalgiques de la France coloniale alliés aux « anti-impérialistes » pour qui l’impérialisme français n’a qu’un seul défaut, son alignement réel ou supposé sur Washington et Israël.

Voila qui serait un vrai « tournant », vers une politique étrangère démocratique dont grand serait le retentissement, amorçant l’isolement des dictateurs comme des fascistes islamistes.

Mais un tel tournant est-il possible de la part du gouvernement Hollande-Valls ? Il semble bien que non. Un tel tournant prendrait d’ailleurs son sens dans le cadre d’un appel aux peuples du Nord, du Sud et de l’Est de la Méditerranée à prendre leur émancipation en main, ce qui est aux antipodes des actes et des intérêts des puissants en place.

Un tel tournant serait aussi une réponse à la crise du système anti-démocratique et financier de l’Union Européenne qui s’accentue, avec la mise en discussion de la sortie du Royaume-Uni de l’UE et la crise dite « des réfugiés », à laquelle M. Valls vient d’apporter sa sinistre contribution : « Nous ne pouvons pas accueillir plus de réfugiés en Europe, ce n’est pas possible. » (déclaration à la Süddeutsche Zeitung, 24 novembre), tandis que M. Juncker s’affole : « Une monnaie commune n’a pas de sens si Schengen échoue. »

A la place d’un tournant démocratique réellement efficace pour faire la guerre à Daesh, l’exécutif français a prétendu, de façon grotesque pour tout observateur sérieux, faire croire que l’impérialisme français serait en train de construire une « coalition » (assez vite rebaptisée « coordination ») américano-euro-russe contre Daesh, tout en engageant des bombardements sur Rakka, le centre de Daesh en Syrie, qui n’ont dans un premier temps eu d’autres effets réels que de permettre à Daesh de séquestrer la population de cette ville, qui lui est opposée, avant de se mettre à faire des victimes civiles, femmes et enfants compris.

Les réalités de la situation ont vite fait éclater la baudruche d’une « coalition » que la France aurait soudain construite, lorsque l’armée turque a abattu un avion russe accusé d’avoir franchi la frontière. Particulièrement grotesques à cette occasion furent les réactions consistant à accuser la Turquie de vouloir saboter la construction de la nouvelle Sainte Alliance avec Moscou (J.L. Mélenchon …). La réalité est celle d’un parallélisme frappant dans les attitudes de Moscou et d’Ankara envers Daesh : ni l’un, ni l’autre ne le combattent en premier lieu, leurs ennemis n°1 étant les insurgés syriens pour Moscou, les Kurdes pour Ankara. Leurs propres logiques les a conduits à se heurter, et l’OTAN saisi par Ankara a dû calmer le jeu. Jusqu’au prochain « accident » : la mêlée contre-révolutionnaire de puissances impérialistes, de puissances régionales, de forces islamo-fascistes, est évidemment grosse de dérapages incontrôlés. A ce danger, l’impérialisme français participe assidûment.

Au point de vue intérieur, la guerre à Daesh ne saurait consister dans un « état d’urgence » dont la fonction anti-démocratique s’est révélée avec une rapidité remarquable. On en est déjà au stade où l’ « état d’urgence » sert à perquisitionner et à imposer un régime de résidence surveillée à ceux qui ont des velléités de manifester envers la COP 21, tandis que la France fait savoir officiellement au Conseil de l’Europe qu’elle va déroger à la Convention européenne des droits de l’homme !

L’argument du danger potentiel de tout rassemblement, susceptible d’être attaqué par des tueurs, est à géométrie variable, et vise avant tout, ce que l’on peut largement constater, les mouvements sociaux et les manifestations, qui ne pourront pas faire preuve de patience pendant très longtemps.

L’expérience de Bruxelles est observée par le peuple français : 4 jours de séquestration de la population au motif d’un danger qui, au départ, semblait réel, mais qui se sont prolongés jusqu’au moment absurde où les écoles rouvraient, mais pas les centres commerciaux, tandis que le droit de grève est ouvertement menacé. L’état de guerre est toujours proclamé à Bruxelles mais les gens sortent de plus en plus et commencent même à trouver cela ridicule. Evidemment si un attentat se produit, on leur dira qu’ils étaient imprudents et que les mesures prises par « l’Etat qui veille sur votre sécurité » étaient oh combien justifiées. Mais le doute s’installe et le doute monte. En quoi l’interdiction des rassemblements et manifestations publics, moyennant des mesures collectives de sécurité et d’organisation, diminue-t-elle le risque terroriste ? S’il faut interdire les occasions où du monde se retrouve en nombre simultanément au même endroit, que ne ferme-t-on les gares, les marchés et les aéroports, voire les cérémonies religieuses tout aussi exposés ?

Le tout sur le fond d’une rhétorique patriotico-guerrière qui ne doit pas être confondue avec la réaction populaire dans l’ensemble tout à fait saine et logique, y compris envers les symboles nationaux. F. Hollande et M. Valls semblent, eux, être engagés dans une sorte de mimique qui aurait pris pour modèle GW. Bush junior et son vice-président Dick Cheney fin 2001, à l’époque de la proclamation de la « guerre sans fin contre le terrorisme » dont on paye les brillants résultats aujourd’hui.

Cette rhétorique qui sonne creux va de pair avec la velléité d’empêcher les manifestations et de contenir la vague souterraine de grèves pour les salaires et la dignité, qui parcourait bien des petites et moyennes entreprises, ainsi que le sourd mécontentement des professeurs et des étudiants, et celui des personnels de santé, notamment à l’AP-HP, qui ont été en première ligne le 13 novembre. Rien de tout cela n’a pris fin, et toutes ces forces sociales veulent la mort de Daesh et veulent pouvoir s’exprimer au grand jour, sans les freins imposés par Daesh et par l’ « état d’urgence ». C’est le libre développement de la lutte sociale et le débat démocratique sans frein qui serait une force pour faire la guerre à Daesh. Mais évidemment si le gouvernement entend freiner et étouffer les luttes sociales au nom de l’ « état d’urgence », c’est bien parce que lui, main dans la main avec le patronat, n’a aucunement l’intention de mettre un frein aux attaques anti-sociales et anti-démocratiques telles que la casse du Code du Travail, la réforme territoriale et la réforme du collège …

Résumons-nous : pour une politique étrangère démocratique combattant réellement Daesh en s’appuyant sur les peuples et en les armant, pour une politique intérieure démocratique qui laisse se développer l’action commune des exploités et des opprimés, il faut plus que jamais s’organiser, se coordonner, et dire haut et fort :

Contre Daesh, notre guerre à nous, ce n’est pas l’état d’urgence, c’est la lutte des classes !

Éditorial du N°23 du 28 novembre 2015

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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