C’est une véritable calamité que la classe ouvrière du XXIe siècle ne dispose pas d’une internationale révolutionnaire qui lui soit propre. Notre mouvement ne saurait fonctionner sur une base purement nationale, et nous devons soutenir toute tentative sincère visant à construire une coordination internationale des forces révolutionnaires.

Rien de tout cela n’a de rapport avec le forum fondateur de « Sovintern – pour le socialisme au XXIe siècle », qui s’est tenu le week-end du 25 et 26 avril à la Maison des syndicats de Moscou. Sovintern est une initiative du parti Russie juste (Spravedlivaya Rossiya, ou SR), l’un des plus importants partis de Russie et, selon sa propre définition, « socialiste ». En l’occurrence, « socialiste » signifie une alliance de différentes tendances conservatrices : le parti est né en 2006 de la fusion des conservateurs nationalistes de Rodina (« Patrie »), du parti populiste de droite « Parti des retraités » et du « Parti russe de la vie », qui se définissait comme « nationaliste de gauche ».

SR a été fondé presque explicitement comme une « opposition contrôlée », sous l’égide du tacticien du Kremlin, Vladislav Sourkov. Il dispose de 28 sièges à la Douma d’État (sur 450), où il siège et approuve systématiquement les directives du parti de Poutine, Russie unie. En 2021, estimant manifestement que le rapport de forces n’était pas suffisamment nationaliste, SR a fusionné avec le parti de l’écrivain et démagogue d’extrême droite Zakhar Prilepine, aujourd’hui vice-président.

Compte tenu de la situation politique actuelle en Russie, il n’est guère surprenant que la création d’une nouvelle « internationale socialiste » n’ait que peu de rapport avec le socialisme ou l’internationalisme. Le congrès a été accueilli par un message vidéo de Poutine lui-même, qui a salué l’initiative sans réserve.

Le forum a abordé quatre thèmes : les « partisans numériques » et la communication politique à l’ère du numérique ; la plateforme Sovintern, intitulée « socialisme, réseaux sociaux, intelligence artificielle » ; « le conflit du Donbass comme point de convergence mondial » ; et « la situation en période de Troisième Guerre mondiale et le renforcement du front anti-impérialiste et antifasciste ». Un mélange explosif de stratégie technocratique sur les réseaux sociaux et de revanchisme partisan, le tout assorti d’une critique de l’OTAN, qu’il considère comme le mal suprême.

L’« anti-impérialisme » dont pouvaient faire preuve les forces réunies dans cette salle n’était en réalité qu’un moyen de soutenir divers projets impérialistes. Dans cette optique, l’invasion de l’ancienne colonie russe est présentée comme une victoire « anti-impérialiste ». Il n’est pas « antifasciste » de se réjouir du sort d’un État qui a permis au groupe Wagner de recruter des soldats directement dans ses prisons. En réalité, cet événement n’était qu’un vernis de « gauche » recouvrant les arguments nationalistes russes habituels.

Le Forum a publié six déclarations ( Voir :  https://sovintern.org/en/forum ) une contre la guerre en Iran (avec un soutien explicite au gouvernement iranien actuel) ; une contre le blocus de Cuba (avec un soutien explicite au gouvernement cubain actuel) ; une déclaration de soutien explicite au gouvernement nord-coréen ; une déclaration appelant à une « compensation » pour l’Afrique pour le colonialisme, qui semble, en pratique, exprimer un soutien à divers gouvernements nationalistes africains et au concept de « multipolarité » ; une déclaration présentée innocemment comme abordant les « causes profondes » du conflit en Ukraine, alors qu’elle appelle en réalité à sa « dénazification et à sa démilitarisation », c’est-à-dire à une victoire russe totale ; et une déclaration appelant à la libération de Nicolas Maduro et de son épouse.

Tout cela semble confirmer un modèle que le gouvernement russe a souvent utilisé : la « multipolarité » et les « fronts anti-impérialistes » ne sont que des appellations pour une alliance géopolitique anti-américaine, qui fait fi de tout idéal ou action politique positive et qui, en pratique, justifie le soutien politique apporté à des régimes comme la théocratie iranienne, responsable de la mort de dizaines de milliers d’opposants politiques rien que cette année.

Le contenu de la conférence était prévisible : j’aurais pu vous rédiger la liste complète des discours avant même le début du week-end. Les questions intéressantes sont : qui était présent et pourquoi a-t-on laissé faire cela ?

La liste des dignitaires regorge de représentants peu connus d’organisations néo-staliniennes et nationalistes, notamment des Balkans, d’Afrique et d’Amérique latine. Mais des personnalités bien plus importantes ont pris la parole par vidéo : Evo Morales, ancien président de Bolivie, et Fernando Lugo, ancien président du Paraguay, en tête.

Étaient également présents Jackson Hinkle et Haz al-Din, dirigeants du Parti communiste américain (ACP), un groupe d’extrême droite dissident du CPUSA [le PC historique officiel des USA], extrêmement actif en ligne, ainsi que George Galloway, chef du soi-disant Parti des travailleurs de Grande-Bretagne (Workers Party of Britain ).

En dehors d’une communauté en ligne sans véritable influence sur le monde réel, l’ACP n’est pas une organisation viable et, à moins d’une croissance significative ou d’une réelle adhésion du mouvement ouvrier américain, elle ne mérite pas qu’on s’y intéresse. Galloway, c’est une autre histoire. Son organisation a une présence concrète et son passé politique au sein du mouvement socialiste britannique lui confère une crédibilité totalement imméritée, qu’il utilise pour développer son parti, notamment en remportant quatre nouveaux conseillers municipaux, en plus des quatre déjà élus aux élections locales.

Ce n’est un secret pour personne que Galloway est un piètre socialiste, ni qu’il est ouvertement pro-russe dans sa politique internationale. Pendant des années, il a été un pilier de la chaîne de télévision d’État Russia Today. Mais certains risquent, en le voyant participer à une conférence se réclamant du socialisme, de lui accorder le bénéfice du doute. Ils auraient tort.

Le Sovintern, à l’instar du parti SR lui-même, ne relève pas d’une initiative des partis de gauche. Poutine exerce un contrôle si étroit sur son « opposition » qu’il prononce des discours lors de leurs événements. Alors, pourquoi autoriser ce forum ?

La première raison est d’ordre stratégique : Poutine a grand besoin d’une bonne image internationale en ce moment. La guerre en Ukraine a fait de lui l’ennemi public numéro un, et toute tentative de rassembler des forces internationales, aussi insignifiantes soient-elles dans leur pays d’origine, vise à afficher sa popularité.

La seconde raison est d’ordre interne et concerne le rapport de forces au sein de l’opposition russe. La création du Sovintern par SR est motivée par la volonté de se mettre au même niveau que le Parti communiste de la Fédération de Russie (PCFR), deuxième parti du pays et ancien rival de Poutine à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Bien que le PCFR se soit montré parfaitement docile et que les élections en Russie moderne soient une formalité, Poutine se réjouit de laisser SR grignoter une partie de la crédibilité et de la popularité du PCFR, laissant ainsi les deux partis dans une situation nettement moins favorable que Russie unie.

Il s’agit donc d’une mascarade de conférence, un exercice de propagande nationaliste visant à soutenir l’impérialisme russe et plusieurs autres démagogues nationalistes. Deux questions demeurent, auxquelles je suis incapable de répondre : pourquoi diable Galloway, soi-disant de gauche, participerait-il à ce cirque ? Et pourquoi un socialiste britannique sensé voterait-il pour son parti s’il y a participé ?

Source : https://workersliberty.org/story/2026-05-13/putin-galloway-international