Présentation
Dans le texte que nous reproduisons ci-dessous, Paul Le Blanc répond à l’article de Dan La Botz ( Adieu à Lénine et au Léninisme) que nous avions publié le 4 mai.
Paul Le Blanc appartient à la même génération politique que Dan La Botz, celle des années 60 qui se radicalisa notamment contre la guerre du Vietnam. Mais il entra en politique par l’autre aile du mouvement trotskyste, celle incarnée par le SWP américain, gardien pendant plusieurs décennies d’une certaine orthodoxie, stature acquise avec la fameuse lutte fractionnelle de l’hiver 1939-1940 qui vit Max Shachtman et ses partisans scissionner du SWP pour former le Workers Party en avril 1940. Les International Socialists, là où Dan La Botz a fait son initiation politique, descendent de cette branche rivale.
A la fin des années 70, lorsque l’âge atteint par les pionniers des années 30 et 40 du SWP sonna l’heure du passage de générations, une nouvelle direction emmenée par Jack Barnes purgea les survivants de la vieille garde historique et balança par-dessus bord l’héritage trotskyste pour promouvoir une sorte de castrisme adapté aux USA. Mais cela, c’est une autre histoire qui ne rentre pas dans le cadre de cette présentation.
Paul Le Blanc, en ce début délicat des années 80, fait partie des jeunes qui tentèrent aux côtés des vieux de la « vieille garde » du SWP de préserver ce que Jack Barnes et ses disciples reniaient. Certains créèrent Socialist Action, d’autres, dont Paul, initièrent la Fourth International Tendency qui se fixait pour but de redresser le SWP castrisé, en tant que fraction externe. Hélas, à la fin des années 80, les partisans de la FIT jetèrent l’éponge et intégrèrent pour la plupart la nouvelle organisation Solidarity fondée en 1986 qui constituait d’une certaine façon un retour sur la scission de 1940 en réunissant les héritiers des « orthodoxes » et des « hétérodoxes ». Cette nouvelle organisation eut à faire face aux difficultés que le triomphe du néo-libéralisme entraîna sur la vie sociale et politique aux USA et malgré une certaine forme de continuité à saluer, s’enlisa dans le piétinement.
La stagnation de cette formation conduisit Paul Le Blanc dans les années 2000 à s’intégrer, malgré son pedigree « orthodoxe », au sein d’une organisation plus « activiste », plus dynamique, l’ISO (International Socialist Organization) issue de la tradition « hétérodoxe » et liée tumultueusement au courant de Tony Cliff. Hélas, sous le poids de contradictions internes liées au contexte politique US dont une affaire de violences sexuelles couverte par la direction historique de ce groupe, l’ISO explosa en 2016 et disparut de la surface du globe.
Malgré toutes les vicissitudes de cet itinéraire, Paul Le Blanc, en tant qu’historien universitaire, a poursuivi un travail de recherche et d’enseignement permettant d’approfondir et de renouveler la connaissance des œuvres et trajectoires de Lénine, Luxembourg et Trotsky.
Texte de Paul Le Blanc
Dans « Dire adieu à Lénine ? », Paul Le Blanc engage un dialogue critique avec l’article de Dan La Botz, « Adieu à Lénine et au léninisme », paru dans LINKS International Journal of Socialist Renewal. La réponse de Le Blanc paraît simultanément sur LINKS et Communis.
Dan La Botz, intellectuel, militant et écrivain de renom, vient de publier un essai d’une importance capitale. Il clame haut et fort : « Adieu à Lénine et au léninisme ! » La publication de cet essai peut être considérée comme un véritable tour de force intellectuel, s’inscrivant pleinement dans un long débat qui dure depuis plus d’un siècle.
Au lendemain de la Révolution russe de 1917, et surtout durant la Décennie rouge des années 1930, un nombre important d’intellectuels et de travailleurs considéraient la révolution socialiste comme l’avenir, et pour beaucoup d’entre eux, Vladimir Lénine en était le symbole éclatant. À l’inverse, dans les années 1950, relativement peu d’intellectuels et d’universitaires de gauche en Occident étaient enclins à défendre l’héritage de Lénine. Certes, d’importants travaux contradictoires, de qualité variable, émanaient du vaste mouvement communiste influencé par Staline, mais aussi des fragments survivants du trotskisme. Ces travaux furent généralement rejetés (parfois injustement) par les intellectuels dominants. Mais l’hostilité envers Lénine et le léninisme était assurément la norme.
Quelques intellectuels et universitaires reconnus, représentant un courant dissident, existaient. On pouvait les compter sur les doigts d’une main : Isaac Deutscher, E.H. Carr, Eric Hobsbawm, Erich Fromm, Herbert Marcuse, C.L.R. James, Raya Dunayevskaya, Hal Draper, Ernest Mandel, Arno Mayer, et même (le plus souvent en filigrane, mais parfois explicitement) Hannah Arendt. Ce petit groupe était loin d’adopter une vision inconditionnelle de Lénine et n’était en aucun cas unanime sur tous les sujets. À quelques exceptions près, rares étaient ceux qui se considéraient comme léninistes, mais tous ont avancé – au moins occasionnellement – des points de vue favorables à Lénine. Ces points de vue étaient généralement ignorés, rejetés, marginalisés. En termes plus contemporains, il arrivait que ceux qui exprimaient de telles opinions soient tout simplement mis au ban de la société.
La première place était en revanche accordée à ceux qui produisaient des travaux prônant un rejet catégorique de Lénine, de ses idées et de son œuvre. Parmi les plus éminents figuraient des personnalités telles que Sidney Hook, Bertram D. Wolfe, James Burnham, Leonard Schapiro, Daniel Bell, Isaiah Berlin, Raymond Aron, Will Herberg, Alfred G. Meyer, Robert V. Daniels, Walt Rostow, Jeanne Kirkpatrick et Richard Pipes. On comptait parmi eux un bon nombre d’anciens militants de gauche et d’anciens léninistes. Nombre d’entre eux occupaient des postes d’influence considérables au sein du courant intellectuel dominant, notamment dans les universités et les agences gouvernementales anticommunistes.
Malgré les vagues de radicalisation récurrentes des cinquante dernières années, un nombre considérable de travaux universitaires nouveaux et importants ont ouvert la voie à une réflexion plus approfondie et plus nuancée sur Lénine et l’héritage léniniste. On peut en trouver des exemples dans les œuvres de Moshe Lewin, Alexander Rabinowitz, Ronald Suny, Lars Lih, John Riddell, Tamas Krausz, Kevin Anderson, Alan Shandro, Jodi Dean, August Nimtz, Lara Doud, Alla Ivanchikova et bien d’autres. Ces travaux ont été largement abordés lors des « Journées léninistes », un cycle de quatre mois qui s’est tenu de janvier à mai 2024, et seront également présents dans le prochain Cambridge Companion to Lenin.
C’est toutefois au sein d’autres cercles que Dan souhaite concentrer son attention : parmi le nombre croissant de jeunes militants de gauche (notamment au sein des Democratic Socialists of America, dont l’influence ne cesse de croître). Ils sont confrontés à une question fondamentale : que faire ? — et certains se sont intéressés aux enseignements utiles que l’on pourrait tirer de la tradition léniniste. C’est précisément là que la contribution de Dan La Botz vise à avoir l’impact le plus significatif.
J’ai beaucoup de respect pour Dan. Bien que je sache que je ne serais pas d’accord avec lui sur tous les points, j’attendais avec intérêt sa contribution à la compréhension collective de Lénine, surtout à ce moment précis de l’histoire. Or, l’essai de Dan est profondément décevant. Un point saillant est qu’il ignore purement et simplement les nouvelles études qui ont progressé ces trente dernières années. Au lieu de cela, on a droit à un essai qui reflète la pensée « mûre » (déradicalisée) de Sidney Hook et Bertram D. Wolfe des années 1950 et 1960. Dan n’offre pas grand-chose non plus – hormis quelques bribes impressionnistes et des affirmations peu ou pas étayées – sur la façon dont tout cela se rapporte aux actions militantes d’aujourd’hui et de demain.
Réfuter sérieusement tout ce que Dan avance exigerait un livre, voire plusieurs. Je n’ai certainement pas le temps pour cela, et peu de lecteurs seraient enclins à se lancer dans un tel projet de lecture. Je me contenterai donc ici d’une critique brève et ciblée de son propos. Note 1
Ni le Christ (ni l’Antéchrist)
Un aspect positif de l’article de Dan réside dans son refus salutaire de cautionner la déification de Lénine. « Songez-y : après sa mort en 1924, à l’âge de 53 ans, il fut quasiment canonisé ; son corps embaumé, dans son cercueil ouvert, sur sa tombe de la Place Rouge, devint un lieu de pèlerinage pour des dizaines de millions de fidèles communistes. » Parmi les nombreux révolutionnaires qui partageaient ce sain dégoût figurait Nadejda Kroupskaïa, camarade et compagne de longue date de Lénine, qui espérait prévenir une telle atrocité par cette déclaration publique :
« Camarades, ouvriers et paysans ! J’ai une requête importante à vous adresser : ne laissez pas votre chagrin pour Ilitch s’exprimer par une vénération extérieure de sa personne. Ne lui érigez pas de monuments, ne donnez pas son nom à des palais, n’organisez pas de célébrations fastueuses en sa mémoire, etc. Tout cela lui importait si peu de son vivant : il trouvait tout cela si pénible. Souvenez-vous de la pauvreté et du désordre qui règnent dans notre pays. Si vous voulez honorer le nom de Vladimir Ilitch, construisez des crèches, des jardins d’enfants, des maisons, des écoles… etc., et surtout, efforcez-vous en tout de perpétuer son héritage. » Note 2
Mais comme Dan le déplore à juste titre, l’héritage des idées de Lénine a subi un traitement similaire. Lénine a été érigé en « dieu d’une religion d’État », une religion façonnée par une clique bureaucratique, dirigée par Staline, soucieuse de justifier son propre pouvoir. Comme le souligne Dan, même les opposants à Staline n’ont pas échappé à la tentation de considérer les idées de Lénine non comme des notions susceptibles d’être justes ou fausses, mais comme un texte sacré que les véritables révolutionnaires ne pouvaient remettre en question. (Malheureusement, il en va de même pour les écrits d’autres révolutionnaires – Karl Marx, Léon Trotsky, Rosa Luxemburg, Mao Zedong, et bien d’autres.) Révolté par cette influence néfaste, Dan conclut son essai par ces sages paroles :
» On n’a pas besoin de Lénine pour être socialiste ou révolutionnaire. On n’a pas besoin de Lénine pour créer une organisation socialiste. Il suffit de principes socialistes, de débats démocratiques et de l’engagement et de l’autodiscipline de ses membres. Nos organisations socialistes doivent être authentiques et pleinement démocratiques, y compris dans leurs relations avec les mouvements ouvriers et sociaux. La démocratie est au cœur de notre socialisme. »
On pourrait être entièrement d’accord avec cela (et je pense que Lénine lui-même l’aurait été), tout en ajoutant que les socialistes d’aujourd’hui pourraient encore tirer des enseignements utiles de Lénine et de ses camarades, non seulement pour comprendre les événements historiques, mais aussi pour discerner ce qui est pertinent dans notre situation actuelle. Certes, Lénine n’avait pas raison sur tout, mais il avait certainement raison sur certains points.
Tout en reconnaissant que Lénine « était un dirigeant politique exceptionnel », Dan insiste à juste titre sur le fait qu’« il nous faut faire preuve de discernement pour saisir la portée de la pensée et de l’œuvre de Lénine ». Mais ce qu’il propose dans cet essai ne semble pas véritablement « perspicace » ; il ne s’agit certainement pas d’une tentative sérieuse de comprendre comment et pourquoi les choses se sont déroulées ainsi dans l’histoire. Au contraire, il semble conçu pour atteindre un objectif politique précis : dire adieu à Lénine et inciter les autres à faire de même.
Pourquoi Dan juge-t-il important d’atteindre un tel résultat ? Il semble que ce modèle de vertu révolutionnaire soit devenu pour lui son exact opposé :
» L’expérience, la vie et l’œuvre de Lénine, tant intellectuelles que pratiques, l’ont mis en conflit avec les principes fondamentaux du marxisme et du socialisme démocratique. Surtout, ils ont rompu avec l’idée qu’une révolution socialiste et la création d’une société socialiste devaient nécessairement être démocratiques… La conception du parti par Lénine était, dès le départ, autoritaire, et, en tant qu’homme qui dominait la direction du parti, il détenait l’autorité suprême. »
Ceci a abouti à la création de l’ordre stalinien – ou, comme le dit Dan : « Lénine donne à Staline le pouvoir de diriger l’État à parti unique.» James Burnham avait apparemment vu juste en 1945 lorsqu’il affirmait que Staline était véritablement l’héritier de Lénine : « Il n’y a rien de fondamental que Staline ait fait… rien, de l’institution de la terreur comme fondement principal de l’État à l’affirmation d’un monopole politique, dont les germes, voire les pousses, qui n’aient été semés et développés sous Lénine. » Note 3
Dans la mesure où ces affirmations sont vraies, il est essentiel de prémunir les militants socialistes d’aujourd’hui et de demain contre une telle influence néfaste. Mais la réalité historique ne correspond pas à ce que Dan semble croire. Avant de tirer des conclusions politiques, il serait utile de citer quelques exemples de graves lacunes dans le récit historique de Dan.
La conception du parti selon Lénine
Dans son ouvrage monumental Lenin Rediscovered / Lénine redécouvert, Lars Lih a forgé l’expression « version scolaire de Lénine » pour désigner les distorsions anti-Lénine répandues chez les universitaires de la Guerre froide et maintes fois reprises dans le monde anglophone. Il les a ridiculisées avec une facilité déconcertante. Malheureusement, Dan semble totalement sous l’influence de cette version déformée et caricaturale de Lénine. Certes, ce n’est pas ainsi qu’il comprenait les idées de Lénine lorsqu’il était militant léniniste, avant de se libérer des « illusions » de sa jeunesse.
Quoi qu’il en soit, Dan présente à présent une vision historique erronée dans le récit qu’il propose à ses lecteurs. Tout ce qu’il affirme n’est pas faux. Il note, à juste titre par exemple, qu’une majorité de délégués au deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) a rejeté la demande du Bund juif d’organiser les travailleurs juifs séparément, ce qui a entraîné le départ du Bund du congrès. Il affirme ensuite que cela « signifiait que les partisans de Lénine étaient désormais majoritaires, ou bolcheviks, tandis que les partisans de Julius Martov étaient minoritaires, les mencheviks. Les bundistes écartés, Lénine a présenté son plan d’organisation du parti, Que faire ?, ce qui a conduit au débat avec Martov et ses partisans. » Dan ajoute que « Martov n’avait rédigé aucun document aussi complet que ceux de Lénine » — ce qui est également vrai, mais à ce stade, son récit est déjà gravement erroné.
Il convient de souligner que Que faire ? n’était pas simplement le « document de synthèse » de Lénine. À cette époque (avant la rupture bolchevique-menchevique), ceux que Dan appelle les « disciples » de Lénine étaient en réalité des penseurs proches de la revue marxiste Iskra. Un autre Dan – Théodore Dan, camarade du POSDR qui devint plus tard un dirigeant de la fraction menchevique sous Martov – apporte un éclairage important. C’est lui qui fit entrer clandestinement en Russie les premiers exemplaires de cet ouvrage, et qui expliqua plus tard que « l’objectif principal de Que faire ? était la concrétisation des idées organisationnelles formulées dans le programme de l’Iskra », ajoutant que « Potresov [un autre militant éminent du POSDR qui deviendra bientôt menchevik] exprima l’opinion de tous les membres du comité de rédaction et des plus proches collaborateurs de l’Iskra lorsqu’il écrivit à Lénine (22 mars 1902) : “J’ai lu votre petit livre deux fois de suite et je ne peux que féliciter son auteur. L’impression générale… est excellente.” » Note 4
Lénine lui-même a insisté plus tard sur le fait que cet ouvrage « est un résumé des tactiques et de la politique organisationnelle de l’Iskra en 1901 et 1902. Un simple résumé, ni plus ni moins. » Note 5Martov ne ressentait aucun besoin d’écrire ce que son camarade pro-Iskra, Lénine, avait déjà rédigé. Ce document n’a d’ailleurs pas été la cause de la rupture entre Lénine et Martov. Lors du congrès du POSDR de 1903, leur désaccord ne portait pas sur les idées exposées dans l’ouvrage de Lénine de 1902, mais sur deux points distincts.
Le premier point, comme le souligne Dan La Botz, concernait le désaccord de Lénine avec la conviction de Martov que l’adhésion au parti devait inclure « les militants qui adhéraient au programme du parti, le soutenaient financièrement et travaillaient sous la direction de l’une de ses organisations ». Lénine, en revanche, insistait sur le fait que l’adhésion au parti devait inclure « la participation personnelle à l’une de ses organisations », car la définition plus souple de Martov « ouvre la porte à toutes sortes de confusion, d’hésitation et d’opportunisme ». Lénine regrettait d’avoir perdu le vote sur ce point, mais il n’était guère enclin à diviser le POSDR à ce sujet. Note 6
Dan résume avec justesse le second point de désaccord entre Lénine et Martov : « Plus tard, lors de ce congrès, deux propositions furent présentées concernant la composition du comité de rédaction de l’Iskra : l’une devait inclure six camarades (Georgi Plekhanov, Pavel Axelrod, Vera Zasulich, Lénine, Martov et Alexander Potresov), l’autre trois (Plekhanov, Lénine et Martov). Cette proposition entraîna une scission, la composition à trois proposée par Lénine ayant été approuvée par le vote, Martov refusant d’accepter la décision.»
Dan offre brièvement un résumé pertinent de la conception de l’organisation selon Lénine : « Lénine préconisait un débat ouvert sur les questions internes au parti, suivi d’une décision démocratique, puis, une fois la décision prise, d’une action unie. » Bien entendu, les mencheviks partageaient également ce principe, mais ils finirent par l’interpréter de manière beaucoup plus souple.
En 1904, une profonde division s’installa quant à la question de savoir si la classe ouvrière devait s’allier aux capitalistes contre la monarchie tsariste (position menchevique) ou si une alliance ouvrière-paysanne était nécessaire pour lutter à la fois contre la monarchie et les capitalistes (position bolchevique). Dan cite avec approbation la polémique de Rosa Luxemburg avec Lénine en 1904, qui penche pour la position menchevique sur les questions d’organisation – mais avec le temps, sa pensée évolua. En 1911 (tout en désapprouvant toujours ce qu’elle considérait comme la rigidité de Lénine), elle écrivait avec exaspération au sujet des mencheviks : « Il n’y a pas de place dans les rangs du parti du prolétariat révolutionnaire pour cette purification liquidatrice et opportuniste. Il n’y a pas de différence significative, dans l’évaluation politique des mencheviks, entre nous et le courant de Lénine. » Note 7
Une personnalité autoritaire ?
Certains passages de l’essai de Dan donnent l’impression que Lénine était l’archétype de l’autoritarisme. Il écrit : « Plusieurs figures socialistes de premier plan ont vivement critiqué Lénine, se fondant sur leur lecture de son ouvrage Que faire ? et d’autres écrits comme sa brochure Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, sur leur connaissance personnelle de Lénine et sur leurs observations de son rôle à la tête des bolcheviks.»
Dan poursuit en formulant des généralisations sur certains socialistes influents qui ont tenu des propos sévères, voire terribles, à l’égard de Lénine : Rosa Luxemburg, Trotsky (avant 1917), David Riazanov et Maxime Gorki. Nous reviendrons sur ce point prochainement, mais il convient également de noter qu’il s’étend peu sur le contenu précis des écrits qui, selon lui, leur déplaisaient. Il s’attarde peu sur Que faire ? (dont nous avons déjà parlé) et ne dit absolument rien du contenu des Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique. Nous aborderons plus en détail cet ouvrage de 1905 plus loin dans cette réponse.
Concernant l’allégation selon laquelle Lénine aurait en réalité fait preuve d’une personnalité autoritaire, Dan n’apporte aucun élément de preuve. C’est important, étant donné les nombreux éléments qui semblent aller dans le sens inverse. Non pas que Lénine ait été un homme simplement « bon ».
Une cousine de Winston Churchill, la sculptrice Clare Sheridan, a saisi toute la complexité de sa personnalité en travaillant à la réalisation d’un portrait du leader révolutionnaire en 1920. Lénine avait posé comme condition qu’elle ne l’interrompe pas dans son travail – par exemple, lorsqu’un ouvrier venait discuter de questions importantes avec lui. Voici son témoignage :
« Le camarade est resté longtemps, et la conversation [avec Lénine] était très animée. Je n’avais jamais vu personne faire autant d’expressions. Lénine riait, fronçait les sourcils, paraissait pensif, triste et amusé tour à tour. Ses sourcils se contractaient, parfois jusqu’au plafond, puis se rapprochaient d’un air malicieux. » Note 8
Carter Elwood, éminent spécialiste de Lénine (à tout le moins, anti-léniniste dans ses convictions), a souligné dans son dernier recueil d’essais percutants, The Non-Geometric Lenin, que les idolâtres politiques et nombre de critiques qui se focalisent exclusivement sur son action révolutionnaire passent à côté d’« un homme aux intérêts non révolutionnaires et aux faiblesses humaines ». Mais « ni le Lénine hagiographique ni le Lénine linéaire n’étaient des personnages fascinants ». Il était bien plus complexe. Elwood note qu’« il était parfois attentionné et amical, parfois condescendant et méprisant, comme beaucoup d’autres personnes confrontées à des problèmes personnels complexes ». Il ajoute qu’« une vision équilibrée et complète de Lénine » exige d’aller au-delà de la politique « pour étudier ses relations avec son entourage » et de le considérer comme « un homme aux intérêts normaux : la bouffe, la boisson, les vacances et les randonnées en montagne ». Note 9
Des détails essentiels sur ce « Lénine non géométrique » sont, en réalité, connus depuis longtemps. Selon un opposant politique aussi virulent que l’éminent menchevik Raphaël Abramovitch, qui le connaissait personnellement et lui avait rendu visite, ainsi qu’à sa compagne Nadejda Kroupskaïa, lors de leur exil en Suisse en 1916, « il est difficile d’imaginer une personne plus simple, plus aimable et plus modeste que Lénine chez lui ». Martov n’a jamais pardonné à cet ancien ami qui, selon lui, avait développé « ce mépris et cette méfiance envers ceux qui ont tant contribué à son ascension au rang de leader ». Mais Martov partageait également l’avis d’autres personnes selon lequel Lénine ne manifestait « aucun signe d’orgueil personnel » et qu’il recherchait, « en compagnie d’autrui, l’occasion d’acquérir des connaissances plutôt que d’étaler les siennes ». Note 10.
Isaac Don Levine a cité ces propos dans une étude de 1924 sur Lénine. Ce journaliste américain d’origine russe était un critique intransigeant de Lénine et devint un pilier de l’anticommunisme. Mais connaissant bien les détails de sa vie, Levine a noté que le dirigeant communiste « prenait un réel plaisir à côtoyer les enfants et à les divertir », et qu’il avait un « faible pour les chats, qu’il aimait câliner et avec lesquels il aimait jouer ». Levine, fin connaisseur, a rapporté que parmi ses autres passions figuraient le cyclisme, la photographie amateur, les échecs, le patinage, la natation et la chasse – bien que Lénine ait parfois hésité à abattre les animaux qu’il chassait (« eh bien, il était si beau, vous savez », a-t-il dit à propos d’un renard dont il avait refusé de prendre la vie).
Selon l’une de ses connaissances, le diplomate britannique Bruce Lockhart, il était « le père de la randonnée moderne… un amoureux passionné de la vie au grand air ». Et, bien sûr, Lénine aimait la musique. « Durant son séjour en Suisse, Lénine appréciait énormément les concerts improvisés que les émigrés politiques organisaient entre eux », rapportait le journaliste. « Lorsqu’un musicien ou un chanteur était particulièrement doué, Lénine se laissait tomber en arrière sur le canapé, serrait ses genoux contre ses bras et écoutait avec un intérêt si captivant qu’il semblait vivre une expérience profonde et mystérieuse. » Note 11
D’autres qualités, plus explicitement politiques, étaient naturellement mises en avant par le perspicace anticommuniste Levine : une personnalité « concise dans le discours, énergique dans l’action et pragmatique », dotée d’une foi inébranlable dans le marxisme, bien qu’« extraordinairement agile et flexible quant aux méthodes », et d’une « érudition » que l’on pourrait qualifier de « vaste ». Sa « capacité à étayer ses arguments était brillante ». S’il était capable de « reconnaître aisément ses erreurs tactiques et ses défaites », il ne voulait jamais envisager « l’éventuelle invalidité de sa grande idée » (le marxisme révolutionnaire). Levine conclut :
Le phénomène extraordinaire chez Lénine est qu’il alliait cette foi inébranlable, presque fanatique, à une absence totale d’ambition personnelle, d’arrogance ou d’orgueil. Désintéressé et irréprochable de caractère, d’une nature réservée, presque ascétique dans ses habitudes, extrêmement modeste et doux dans ses relations avec autrui, bien que péremptoire et moqueur envers ses adversaires politiques, Lénine pouvait se montrer audacieux et provocateur dans sa politique. Note 12
George F. Kennan, anticommuniste perspicace et érudit, a judicieusement mis en lumière la différence entre les qualités de leadership de Lénine et de Staline. En poste à l’ambassade des États-Unis à Moscou du début des années 1930 à la fin des années 1940, et parlant couramment le russe, il était chargé d’évaluer les dirigeants soviétiques. Il a par la suite fait remarquer que Lénine
était épargné par le lourd fardeau de l’insécurité personnelle qui pesait si lourdement sur Staline. Il n’a jamais eu à douter du respect et de l’admiration que lui portaient ses collègues. Il pouvait les gouverner par l’affection qu’ils lui portaient, tandis que Staline était contraint de les gouverner par la peur. Note 13
Qu’en est-il des critiques socialistes de Lénine cités par Dan – Luxemburg, Trotsky, Gorki, Riazanov ? On constate chez eux des attitudes fluctuantes et des sentiments ambivalents, mêlant respect et affection.
En 1911, Luxemburg écrivait à une amie : « Lénine est venu hier, et à ce jour, il est déjà venu quatre fois. J’aime discuter avec lui ; il est intelligent et cultivé, et il a une si belle tête, le genre que j’aime regarder.» Elle n’était d’ailleurs pas la seule à être séduite par le charme de Lénine. « Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui puisse rire de façon aussi communicative que Vladimir Ilitch », commentait Maxime Gorki.
Il était même étrange que ce réaliste austère, qui percevait et ressentait si vivement l’inévitabilité des grandes tragédies sociales, cet homme inflexible et implacable dans sa haine du monde capitaliste, puisse rire si naïvement, jusqu’aux larmes, à peine capable de reprendre son souffle. Note 14
Trotsky acquiesçait :
» Lors de certaines réunions peu fréquentées, Lénine était parfois pris d’un fou rire, et cela arrivait non seulement lorsque tout allait bien, mais aussi dans les moments difficiles. Il s’efforçait de se contenir, mais finissait toujours par éclater d’un rire communicatif. «
Sans surprise, Trotsky soulignait également l’intensité politique de Lénine :
» On retrouve Marx tout entier dans le Manifeste du Parti communiste, dans la préface de sa Critique, dans Le Capital. Même s’il n’avait pas été le fondateur de la Première Internationale, il serait resté à jamais ce qu’il a été jusqu’alors. Il en va autrement pour Lénine, dont toute la personnalité est centrée sur l’action révolutionnaire. Ses travaux scientifiques n’étaient qu’un prélude à l’action. S’il n’avait jamais publié un seul livre, il serait entré dans l’histoire à jamais comme il y est entré : comme chef de la révolution prolétarienne, fondateur de la Troisième Internationale. » Note 15
Les réflexions pertinentes de George Kennan sur l’impact politique des qualités personnelles de Lénine méritent également d’être prises en compte :
» Doté de ce tempérament, Lénine sut communiquer à ses collaborateurs un climat d’optimisme militant, de bonne humeur, de constance et de loyauté fraternelle, ce qui fit de lui l’objet de leur plus profonde admiration et affection et leur permit de consacrer toute leur énergie à la tâche, confiants que si celle-ci était bien accomplie, ils ne manqueraient ni de soutien ni de reconnaissance au sommet du Parti. Dans ces conditions, tandis que l’autorité suprême de Lénine demeurait incontestée, il était possible de déléguer l’initiative et les responsabilités bien plus largement que ce ne fut jamais le cas à l’apogée du pouvoir stalinien. » Note 16
Ceci nous amène à David Riazanov, le dernier critique de Lénine dont Dan nous parle. Brillant, visionnaire et d’une productivité prolifique, ce marxiste était un révolutionnaire farouchement indépendant, que John Reed décrivait comme « une minorité farouchement contestataire ». L’Institut Marx-Engels connut un essor remarquable de 1919 à 1930 sous sa direction, malgré ses nombreux désaccords avec Lénine et d’autres camarades.
Alors que la bureaucratie renforçait son emprise, il affirma au congrès du parti de 1924 que « sans le droit et le devoir d’exprimer nos opinions, on ne peut appeler cela le Parti communiste ». Dans un discours prononcé à l’Institut des professeurs rouges, il déclara : « Je ne suis ni bolchevik, ni menchevik, ni léniniste. Je suis seulement marxiste, et en tant que marxiste, je suis communiste. » Pourtant, son prestige n’a cessé de croître, et parmi ses contributions importantes figure une étude populaire remarquable et largement diffusée intitulée Karl Marx et Friedrich Engels : Introduction à leur vie et à leur œuvre. Note 17
En 1927, année où Riazanov reçut le prix Lénine, Staline visita l’Institut Marx-Engels. Remarquant les portraits de Marx, Engels et Lénine exposés en évidence, il demanda : « Où est mon portrait ? » La réponse révélatrice de Riazanov : « Marx et Engels sont mes maîtres ; Lénine était mon camarade. Mais que représentez-vous pour moi ? » Cette attitude contribua certainement à sa perte et à celle de l’Institut Marx-Engels. Note 18
Opposant à la démocratie ?
Dan nous explique :
» L’expérience de Lénine, sa vie et son œuvre, tant intellectuelle que pratique, l’ont mis en conflit avec les principes fondamentaux du marxisme et du socialisme démocratique. Surtout, ils ont rompu avec l’idée qu’une révolution socialiste et la création d’une société socialiste devaient nécessairement être démocratiques. »
Le rejet de cette rupture par Dan est absolu et sans compromis : « La démocratie est au cœur de notre socialisme. Luxemburg avait raison : il n’y a pas de socialisme sans démocratie, ni de démocratie sans socialisme. »
Pourtant, la dénonciation éloquente de Dan déforme profondément la vie et l’œuvre de Lénine. Par exemple, les mencheviks ont rejeté l’ouvrage classique de Lénine de 1905, « Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique », car il polémique avec leur orientation stratégique, celle d’une alliance entre ouvriers et capitalistes libéraux pour renverser le tsar. Lénine, au contraire, insistait sur une alliance révolutionnaire entre ouvriers et paysans pour renverser l’ordre tsariste et instaurer une démocratie bourgeoise (dont lui et la plupart des marxistes pensaient qu’elle jetterait les bases d’une future révolution socialiste ouvrière). Comme le déplorait le menchevik Raphael Abramovitch, cela revenait à « une révolution bourgeoise sans bourgeoisie » Note 19.
Mais la polémique de Lénine ne prévoyait pas non plus une révolution sans démocratie. Au contraire, Lénine affirmait que « tant les intérêts directs du prolétariat que ceux de sa lutte pour les objectifs ultimes du socialisme exigent la plus grande liberté politique possible et, par conséquent, le remplacement de la forme autocratique de gouvernement par la république démocratique » – un point récurrent dans son œuvre, sur lequel bolcheviks et mencheviks s’accordaient. Mais il poursuivait en énonçant l’idée bolchevique essentielle :
» Seul le prolétariat peut être un combattant cohérent pour la démocratie. Il ne peut devenir un combattant victorieux pour la démocratie que si les masses paysannes se joignent à sa lutte révolutionnaire. Si le prolétariat n’est pas assez fort pour cela, la bourgeoisie sera à la tête de la révolution démocratique et lui conférera un caractère incohérent et égoïste. » Note 20
Cependant, avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, comme le souligne Nadejda Kroupskaïa dans ses Souvenirs de Lénine, la nature et le rôle de la démocratie devinrent une question encore plus pressante qui animait la pensée de Lénine, lequel parvint à « une vision très claire et précise des relations entre économie et politique à l’époque de la lutte pour le socialisme » Note 21. Soulignant que « le rôle de la démocratie dans la lutte pour le socialisme ne pouvait être ignoré », Kroupskaïa cite Lénine qui insistait sur le fait que la démocratie est nécessaire à la réalisation du socialisme à deux égards : premièrement, la classe ouvrière ne peut mener à bien une révolution socialiste sans y être préparée par la lutte pour la démocratie ; deuxièmement, « le socialisme ne peut consolider sa victoire et conduire l’humanité à l’avènement de la disparition de l’État que si la démocratie est pleinement réalisée » Note 22.
Le lien établi par Lénine entre l’idéal socialiste et la « disparition progressive de l’État » mérite une attention particulière. Il considérait l’existence d’une démocratie authentique, dans la mesure où elle s’intègre aux habitudes des citoyens en matière de prise de décision, comme indissociable de la réalisation de l’objectif visé : un socialisme sans État. Mais il estimait également qu’il s’agissait d’un élément essentiel d’une stratégie politique visant à substituer le socialisme au capitalisme :
« Nous devons conjuguer la lutte révolutionnaire contre le capitalisme avec un programme et une tactique révolutionnaires respectant toutes les revendications démocratiques, notamment la république, la milice, l’élection des représentants du gouvernement par le peuple, l’égalité des droits pour les femmes, l’autodétermination des nations, etc. Tant que le capitalisme existe, toutes ces revendications ne peuvent se réaliser qu’exceptionnellement, et de manière incomplète et déformée. En nous appuyant sur la démocratie déjà acquise et en démontrant ses carences sous le capitalisme, nous exigeons le renversement du capitalisme et l’expropriation de la bourgeoisie comme condition essentielle à l’abolition de la pauvreté des masses et à la pleine et entière mise en œuvre de toutes les transformations démocratiques. » Certaines de ces transformations s’amorceront avant le renversement de la bourgeoisie, d’autres pendant ce renversement, et d’autres encore après. La révolution sociale n’est pas un combat unique, mais une époque de luttes successives sur tous les problèmes de transformation économique et démocratique, dont l’achèvement ne sera possible qu’avec l’expropriation de la bourgeoisie. C’est en vue de ce but ultime que nous devons formuler chacune de nos revendications démocratiques de manière résolument révolutionnaire. » Note 23
Marx, Lénine et la Révolution russe
Nous avons vu que Dan estime que Lénine ne se contentait pas de rompre avec l’idée que le socialisme est indissociable de la démocratie (un point que nous avons vivement contesté ici), mais qu’il était également en conflit avec les principes fondamentaux du marxisme. On pourrait reformuler cela en disant que Lénine tentait d’instaurer une révolution socialiste dans un pays qui, de fait, ne s’y prêtait pas. Autrement dit, on peut se référer à l’affirmation de George Lichtheim :
La singularité de Lénine – et de l’organisation bolchevique qu’il a fondée et maintenue unie – résidait dans sa décision de faire du soulèvement agraire l’œuvre de la révolution prolétarienne à laquelle tous les sociaux-démocrates étaient, en principe, attachés. Note 24
La Botz nous explique :
» La pensée de Marx reposait, premièrement, sur l’idée que le socialisme émergerait dans une société capitaliste où la production industrielle permettrait une abondance de biens et de services. Deuxièmement, il croyait qu’une importante classe ouvrière industrielle posséderait les connaissances et le pouvoir nécessaires pour organiser démocratiquement et collectivement la production et la vie sociale au profit de toute la société. «
Or, la Russie était un pays économiquement et industriellement arriéré, où la classe ouvrière était une petite minorité et où les paysans représentaient plus de 80 % de la population active. « Ni Marx et Engels, ni Lénine, ni Luxemburg ni Trotsky, écrit La Botz, ne croyaient que les paysans pouvaient mener une révolution ou qu’une révolution socialiste était possible dans une société majoritairement paysanne. » Faire une révolution dans un pays comme la Russie, avec un parti autoritaire – c’est ainsi que La Botz (avec Lichtheim et d’autres) décrivait l’organisation de Lénine – était la recette d’un cauchemar autoritaire.
Ce sujet mérite une analyse plus approfondie que celle permise ici. En résumé :
1. Comme nous l’avons montré, le parti de Lénine n’était pas une organisation autoritaire.
2. L’approche de Marx était bien plus complexe et évolutive que ne le perçoit La Botz. Il croyait fermement qu’un processus socialiste révolutionnaire pouvait être déclenché dans la Russie arriérée, à condition que la révolution russe contribue à engendrer une révolution mondiale, impliquant des soulèvements ouvriers dans les pays industrialisés plus avancés. Note 25
3. Lénine en était parfaitement conscient, ne se faisait aucune illusion sur la possibilité d’instaurer le socialisme dans un pays agraire isolé comme la Russie, et considérait la révolution qu’il a contribué à mener comme une « forteresse assiégée » jusqu’à ce que la révolution se propage à d’autres pays, notamment aux pays industrialisés. C’est dans cet esprit qu’a été créée l’Internationale communiste. Note 26
4. La théorie de la révolution permanente de Trotsky a anticipé tous ces éléments. La perspective de Trotsky a convergé avec les analyses et les efforts de Lénine et d’autres pour y parvenir. Note 27
Parmi les ouvrages les plus accessibles et les plus fiables sur la Révolution russe de 1917, source d’inspiration, figurent le classique de John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, disponible en de nombreuses éditions, et le plus récent October, The Story of the Russian Revolution de China Miéville. Note 28
Finalement, cette tentative courageuse échoua. L’effervescence révolutionnaire mondiale existait bel et bien, mais elle ne triompha ni comme Lénine et ses camarades l’avaient imaginé, ni dans les délais prévus. S’ensuivit l’avènement d’un ordre bureaucratique et autoritaire baptisé « communisme ». Parmi les tentatives d’analyse de ce phénomène, on peut citer ma propre étude récente, October Song: Bolshevik Triumph, Communist Tragedy, 1917-1924 (Chicago : Haymarket Books, 2017).
Que faire ?
Il y a, en vérité, beaucoup à faire. Les socialistes révolutionnaires doivent s’engager activement avec les camarades de divers groupes afin de construire des luttes de classe conscientes au sein de la classe ouvrière réelle et diverse – par le biais de mouvements de masse et de coalitions de front uni – visant à remporter des victoires bénéfiques à la classe ouvrière et à tous les opprimés. Cela implique une combinaison d’actions de masse, d’agitation et d’éducation socialistes, ainsi que d’action électorale socialiste, le tout guidant les efforts d’un réseau en constante évolution de collectifs révolutionnaires. Ce n’est pas suffisant, mais c’est un début.
Alors que nous continuons à créer ce qui est nécessaire, nous devons nous engager, « premièrement, à apprendre, deuxièmement, à apprendre, et troisièmement, à apprendre, et ensuite à veiller à ce que… l’apprentissage devienne véritablement une partie intégrante de notre être. » Note 29 Contrairement à ce que Dan La Botz nous exhorte à faire, je crois que cela implique non pas de dire adieu à Lénine et au léninisme, mais de continuer à apprendre de manière critique de Lénine et de ses camarades, de leurs expériences, de leurs succès, de leurs lacunes, de leurs erreurs et des tâches inachevées.
Notes
- 1 ) Une autre façon de voir Lénine est indiquée dans mon récent essai « Qualités essentielles et distinctives de Lénine appliquées à la lutte socialiste actuelle aux États-Unis », publié sous le titre « Lénine et la lutte socialiste actuelle aux États-Unis », disponible via Communis (https://communispress.com/lenin-and-todays-socialist-struggle-in-the-u-s/) et LINKS (https://links.org.au/lenin-and-todays-socialist-struggle-united-states).
- 2 Cité dans Robert H. McNeal, Bride of the Revolution: Krupskaya and Lenin (London: Victor Gollancz, 1973), 242.
- 3 James Burnham, “Lenin’s Heir,” Partisan Review, vol. XII, no. 1, Winter 1945, 71.
- 4 Theodore Dan, The Origins of Bolshevism (New York: Schocken Books, 1970), 236, 237-238.
- 5 V.I. Lenin, “Preface to the Collection Twelve Years” (1907), Collected Works, Vol. 13 (Moscow: Progress Publishers, 1978), 102.
- 6 Ce différend est décrit en détail, avec documentation à l’appui dans Paul Le Blanc, Lenin and the Revolutionary Party (Chicago: Haymarket Books, 2015; originally published in 1990), 63-64.
- 7 Rosa Luxemburg, “On the Situation in the Russian Social Democracy,” Special Section: Selected Political and Literary Writings, Revolutionary History, Volume 10, Number 1, 72; also see a different translation in The Rosa Luxemburg Reader, ed. by Peter Hudis and Keven B. Anderson (New York: Monthly Review Press, 2004), 272.
- 8 Clare Sheridan, Mayfair to Moscow—Clare Sheridan’s Diary (New York: Boni and Liveright, 1921), 120.
- 9 Carter Elwood, The Non-Geometric Lenin: Essays on the Development of the Bolshevik Party 1910–1914 (London: Anthem Press, 2011), xiv, xvii, xviii.
- 10 Martov and Abramovitch cités dans le livre d’Isaac Don Levine, The Man Lenin (New York: Thomas Seltzer, 1924), 13, 36.
- 11 Levine, 157, 160, 176.
- 12 Levine, 179, 192, 193.
- 13 George F. Kennan, Russia and the West Under Lenin and Stalin (New York: New American Library, 1962), 243.
- 14 Maxim Gorky, Untimely Thoughts: Essays on Revolution, Culture, and the Bolsheviks, 1917–1918 (New Haven, CT: Yale University Press, 1995), 268; The Letters of Rosa Luxemburg, ed. by Georg Adler, Peter Hudis, Annelies Laschitza (London: Verso, 2011), 298.
- 15 Leon Trotsky, On Lenin: Notes Towards a Biography (London: George G. Harrap and Co., 1971),165, 146.
- 16 Kennan, Russia and the West Under Lenin and Stalin, 244.
- 17 Nicolás González Varela, “David Riazanov, a Revolutionary Scholar of Marxism,” Jacobin, February 27, 2024, https://jacobin.com/2024/02/david-ryazanov-revolutionary-marxism-scholar. Riazanov’s dual biography of Marx and Engels is available through the Marxist Internet Archive: https://www.marxists.org/archive/riazanov/works/1927-ma/index.htm.
- 18 González Varela, “David Riazanov.” On the Marx-Engels Institute, see a useful Wikipedia entry https://en.wikipedia.org/wiki/Marx%E2%80%93Engels%E2%80%93Lenin_Institute and an article in the Marxist Internet Archive: https://marxists.architexturez.net/archive/riazanov/bio/bio02.htm.
- 19 Raphael Abramovitch, The Soviet Revolution, 1917-1939 (New York, International Universities Press 1962), 214.
- 20 V.I. Lenin, “Two Tactics of Social-Democracy in the Democratic Revolution,” Collected Works, Vol. 9 (Moscow: Progress Publishers, 1962), 23, 60.
- 21 Lenin, “Two Tactics,” Collected Works, Vol. 9, 29; N.K. Krupskaya, Reminiscences of Lenin (New York: International Publishers, 1971), 328.
- 22 Krupskaya, 328.
- 23 Lenin, “The Revolutionary Proletariat and the Right of Nations to Self-Determination, Collected Works, Vol. 21 (Moscow: Progress Publishers, 1964), 408-409; Krupskaya, 328-329.
- 24 George Lichtheim, Marxism, An Historical and Critical Study (New York: Frederick A. Praeger, 1965), 333. Lichtheim a également dépeint Lénine de la même manière que La Botz, comme un dirigeant autoritaire insistant sur un « contrôle dictatorial au sein d’un parti “restreint” de “révolutionnaires professionnels” ». (330).
- 25 Voir Teodor Shanin, Late Marx and the Russian Road: Marx and the Peripheries of Capitalism (originally published in 1983 by Monthly Review Press), et deux études de Kevin Anderson: Lenin, Hegel, and Western Marxism, A Critical Study (Chicago: Haymarket Books, 2023; originally published in 1995) and The Late Marx’s Revolutionary Roads: Colonialism, Gender, and Indigenous Communism (London: Verso, 2025).
- 26 See the invaluable essays in John Riddell, Lenin’s Comintern Revisited (Leiden: Brill, 2026).
- 27 Beginnings of critical-minded exploration can be found in Leon Trotsky, Permanent Revolution and Results and Prospects (New York: Pathfinder Press, 1969); Michael Löwy, The Politics of Combined and Uneven Development: The Theory of Permanent Revolution (London: Verso, 1981); Ernest Mandel, Trotsky as Alternative (London: Verso, 1995).
- 28 China Miéville, October, The Story of the Russian Revolution (London: Verso, 2017). For a succinct summary, one might consult Paul Le Blanc, “Russia 1917,” LINKS (https://links.org.au/paul-le-blanc-russias-1917-revolution-and-problems-socialist-organization), also available through Communis, December 26, 2025, (https://communispress.com/russia-1917/) and Solidarity (https://solidarity-us.org/russias-1917-revolution-problems-of-socialist-organization/).
- 29 V.I. Lenin, “Mieux vaut moins, mais mieux” (1923) dans Paul Le Blanc, ed. Lenin: Revolution, Democracy, Socialism, Selected Writings (London: Pluto Press, 2008), 339.
I read a little bit of Dan La Botz’s article on Lenin and then a little bit of Paul Le Blanc’s reply, but I don’t have the patience to wade through all of it. These two articles give a window into the thinking of left academics. Basically, they present ideas as being something apart from the real world. They know a lot of facts… and understand none of them! I know la Botz and Le Blanc in the political world. They are both social democrats who revolve around the world whose center is the « progressive » union bureaucracy. I say this out of experience with both of them and the organizations they participated in.
Their writings are intended for other academics, and that is who will read it. Nevertheless, it will have an influence in the socialist movement, but the writings cannot be understood outside of the context of their real political role. Meanwhile, I do think an understanding of the development of Marxism is important, but neither of these two writers is really capable of explaining it outside of academia.
John
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Traduction du commentaire de John
J’ai lu un extrait de l’article de Dan La Botz sur Lénine, puis un peu de la réponse de Paul Le Blanc, mais je n’ai pas la patience de tout lire. Ces deux articles donnent un aperçu de la pensée des universitaires de gauche. En gros, ils présentent les idées comme étant déconnectées de la réalité. Ils connaissent beaucoup de faits… mais n’en comprennent aucun !
Je connais La Botz et Le Blanc dans le milieu politique. Ce sont tous deux des sociaux-démocrates qui gravitent autour d’un monde centré sur la bureaucratie syndicale « progressiste ». Je parle en connaissance de cause, ayant côtoyé La Botz et les organisations auxquelles ils ont participé.
Leurs écrits sont destinés à d’autres universitaires, et ce sont eux qui les liront. Ils auront néanmoins une influence sur le mouvement socialiste, mais ces écrits restent incompréhensibles hors du contexte de leur rôle politique réel.
Par ailleurs, je pense qu’il est important de comprendre l’évolution du marxisme, mais aucun de ces deux auteurs n’est vraiment capable de l’expliquer en dehors du milieu universitaire.
John
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