A l’issue du congrès confédéral de FO, la direction est, comme prévu, reconduite, Frédéric Souillot réélu avec 98,06% des suffrages exprimés, les autres votes généraux dans les mêmes proportions, sauf le rapport d’activité, adopté à 89,14%- en fait 81% si l’on prend en compte les non-votants, pas non plus pris en compte dans les autres scores « brejnéviens » – avec 9% de votes contre.
Le vote sur le rapport d’activité indique que les contradictions de fond sont à l’œuvre, sous un unanimisme de façade d’autant plus pesant qu’il a pour fonction de tenter de les étouffer. La lecture convenue, reprise par l’article de l’Humanité du 24 avril (« le traditionnel affrontement entre réformistes et lambertistes a débordé sur l’absence de positionnement de la confédération face à la montée de l’extrême droite »), ne correspond pas à la réalité, pour trois raisons.
La première : les « réformistes » peinent à l’être, et sont très loin, en matière de grain à moudre, de Marc Blondel ou d’André Bergeron. La signature d’accords en recul, la participation au « dialogue social », et l’amorce de celui-ci avec le RN, ne sont pas du « réformisme ». Certaines interventions de « métallurgistes » (?) montrent bien comment le vide « apolitique », qui n’a rien à voir avec la charte d’Amiens, se remplit de corporatisme : « Ne pas faire de politique, savoir rester à sa place, défendre les entreprises dans lesquelles on travaille, car sans entreprises, pas de travail ». Ceci n’est pas du réformisme !
La seconde : les « lambertistes » eux non plus ne sont plus ce qu’ils étaient ! Il y aurait beaucoup à dire sur ce qu’ils furent, mais l’aboutissement de la symbiose opérée par Lambert avec une partie de l’appareil syndical réformiste, ce fut Marc Blondel, aujourd’hui décédé. Ni Lambert, ni, probablement, Blondel, et certainement pas le réformiste Bergeron, n’auraient compris l’orientation internationale déterminante que le POI cherche aujourd’hui à imprimer à FO : l’Europe ennemi n°1 accusée d’être fauteuse de guerre, « paix en Ukraine » avec occupation et russification des territoires conquis par Poutine ..
Et donc, troisième raison : ce congrès de FO était celui de la collaboration organique entre ci-devant « réformistes » et ci-devant « lambertistes ». Pour gérer les contradictions, il faut quelques critiques des accords signés dans le privé, dont la pointe – de la part de la Fédération des Organismes Sociaux – est allé jusqu’à dire à juste titre : « La défense du paritarisme consiste-t-elle à négocier dans l’étroit périmètre que nous concède l’Etat ? Si oui, ce n’est plus du paritarisme, mais de la subsidiarité. » Tout à fait !
Mais les critiques portant sur les affichages de plus en plus fréquents avec le RN ne sont pas venues du secteur « POI » de l’organisation, mais ont été faites spontanément par certains délégués, ou sont venues des secteurs réformistes combatifs cherchant à le rester. C’est aussi de là que vient le pourcentage, en réalité tout à fait significatif, de votes contre, de votes blancs et tout simplement de non-votes, sur le rapport d’activité.
Ces critiques ont contraint Frédéric Souillot à placer la petite phrase traditionnelle, un peu étoffée, dans sa réponse, tout en évoquant la crainte qu’il soit victime de « procès d’intention » : « Je suis, nous sommes antifascistes, attachés à la démocratie et à la République une et indivisible ! Nous sommes tous ici antiracistes, anti-xénophobes, contre l’antisémitisme, anti-islamophobes et contre toute idéologie de rejet de l’autre ! »
Le simple fait que de telles lapalissades avaient en réalité pour fonction de réduire des inquiétudes en dit long. Et rien sur la question du « dialogue social » avec un gouvernement RN/union des droites, naturellement, ni sur les cas précis de contacts affichés (y compris par Frédéric Souillot lui-même, discutant sur LCI avec Jean-Philippe Tanguy, s’affichant dans un meeting « pour l’emploi » avec le député RN à Mertzviller dans le Bas-Rhin) …
L’article de l’Humanité semble considérer que les déclarations formatées telles que « Pas un centime pour la guerre : tout pour les hôpitaux, l’école, la Sécu », sont des piques « lambertistes » contre la direction « réformiste ». C’est un mythe. Ces déclarations, souvent de provenance POI ou PT en effet, sont une aide à Frédéric Souillot : elles occultent la question réelle de la menace de guerre par Trump et Poutine, mélangent tout en amalgamant Macron et l’UE aux pire « fauteurs de guerre » voire au fascisme, et évitent soigneusement tout appel à ce que FO combatte l’extrême droite, voire s’unisse aux autres organisations syndicales contre l’extrême droite. Le social-pacifisme est contradictoire à l’antifascisme !
Le succès d’estime (mais aussi la réputation sulfureuse) acquis par Frédéric Vuillaume, outre que sa fédération des Territoriaux est en direct pour les contacts avec les élus RN, est sans doute significatif, mais voué à rester minoritaire. Le journal l’Anarcho-Syndicaliste est reparu juste avant le congrès, mais n’est à vrai dire pas tourné vers FO : Marc Hébert, discrédité pour machisme invétéré (un aspect tout à fait décisif des bureaucraties syndicales sur lesquelles l’impasse devient de plus en plus, et c’est tant mieux, impossible), y déplore l’affaiblissement de l’UD du Finistère et n’avance plus aucune perspective de lutte dans la confédération. Les courants anarcho-syndicalistes s’identifiant plus ou moins comme tels ne sont plus des centres de regroupement dans FO.
Mais des pointes critiques, réformistes et combatives, et non plus « lambertistes » (mais s’inscrivant parfois dans la tradition lamberto-réformiste qui fut le « blondélisme » !), il y en a pourtant bien eu : elles sont reconnaissables à un point précis : la dénonciation de l’extrême droite et l’appel à lutter contre elle.
C’est ce que dit par exemple la Commission Exécutive de l’UD des Côtes-d’Armor, réunie avant le congrès confédéral à la suite des évènements de Lyon (mort de Quentin Deranque) : la charte d’Amiens impose la lutte contre l’extrême droite. Cela, c’est l’indépendance syndicale, quelles que soient les discussions nécessaires sur telle ou telle formulation. Beaucoup de positions en ce sens viennent des départements de l’ouest, et les délégués bretons ont manifesté leur mécontentement sur « l’absence de perspective » et n’ont généralement pas pris part aux votes « brejnéviens » dans lesquels ils ne sont pas décomptés.
L’existence même d’unions départementales entières qui voudraient une perspective syndicaliste – donc aussi une perspective d’unité et de lutte contre le patronat, le pouvoir et l’extrême droite-, cette existence même veut dire qu’il y a une perspective, et que tout ce qui a été contenu dans ce congrès ressortira, tel un diable de sa boite !
LSP, le 26/04/26.

J’aimerais bien qu’on m’explique où « la charte d’Amiens impose la lutte contre l’extrême droite ». La réalité est que cette Charte stipule que
« le Congrès affirme l’entière liberté pour le syndiqué de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au dehors«
et
« le Congrès déclare qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale »
En clair, quoiqu’on en dise, c’est l’apolitisme syndical.
PS. Cette position n’a rien de bien original. On lira avec intérêt cette lettre de Trotsky relative à la Charte d’Amiens : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1921/07/lt19210713.htm
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La charte d’Amiens « n’impose »‘ pas la lutte contre l’extrême droite, mais elle n’a rien à voir avec l’ « apolitisme syndical » : la CGT en 1906 s’attribue en fait le rôle « politique » de la révolution sociale.
De ce fait, le vrai problème par rapport à ce qui se passe dans FO et à la question du front unique contre l’extrême droite et l’union des droites, n’est pas tant d’expliquer ou de réfuter, dans cette organisation, en quoi la charte d’Amiens « imposerait » la lutte contre l’extrême droite, mais bien au contraire en quoi elle pourrait prétendument servir à s’y opposer !
Le texte de Trotsky de 1921, en lui-même fort intéressant (mais Trotsky s’est par la suite joliment planté sur les questions syndicales en France en 1929-1931 et ceci a pesé lourd dans les problèmes initiaux de ses partisans en France) ne permet pas d’éclairer cette question présente.
VP.
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Le texte de Trotsky, et il y en a d’autres, s’oppose sans ambiguïté aux conceptions de la Charte d’Amiens – Lénine ou Kautsky l’avaient d’ailleurs fait avant lui. Toute parole de Trotsky n’est évidemment pas d’or, mais je ne crois pas, pour ma part, qu’il se soit planté en 1929-31 et il en faudrait bien plus pour m’en convaincre.
Par ailleurs, le fragment cité « délègue » aux « groupements et sectes » de travailler à « la transformation sociale ». Au-delà des grands discours, c’est bien un renoncement à l’action politique. C’est d’autant plus clair si on a en tête que les guesdistes soumirent une motion préconisant de
« s’entendre toutes les fois que les circonstances l’exigeront, soit par des délégations intermittentes, ou permanentes avec le Conseil national du Parti socialiste pour faire plus facilement triompher ces principales réformes ouvrières. »
et que celle-ci fut rejetée et que cette idée n’apparaît nulle part dans le texte de la Charte.
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Ta citation de la charte d’Amiens est partielle, le texte intégral dit tout autre chose.
D’où ce contresens complet que tu fais ici mais qui est aussi celui, tout à fait volontaire, des dirigeants actuels de FO et des tenants du prétendu « apolitisme syndical » : la charte d’Amiens confierait la « transformation sociale » aux dits « partis et sectes », donc pas de politique ! Bien sûr que non : elle en attribue la mission au syndicat !
La charte d’Amiens n’est, pas plus que d’autres, un texte sacré, mais encore faut-il comprendre ce qu’elle dit réellement au moment où la CGT l’adopte. C’est d’ailleurs un point que Trotsky, en 1921, avait saisi, entreprenant de démontrer aux syndicalistes révolutionnaires français qu’en fait ils étaient plus ou moins des bolcheviks sans le savoir mais que cette fois-ci, il fallait qu’ils l’assument. Trotsky, par rapport à Lénine ou à Kautsky, est alors celui des marxistes notoires qui se rapproche le plus d’une compréhension effective du phénomène syndicaliste français, car il avait fait la connaissance de l’équipe de Monatte et Rosmer en 1914.
Ce qui ne l’a pas empêché de ne pas saisir ce qui se passait dans la CGTU en 1929-1930, au point d’opérer un rapprochement osé entre Pierre Monatte et … Tchang Kaï Tchek !
Ceci dit, au moment présent, la théorie selon laquelle la charte d’Amiens prône l’ « apolitisme » est exactement celle dont se sert la direction de FO, à titre de rengaine, contre tout affrontement syndical avec l’extrême droite. C’est cela le vrai sujet immédiat, et non pas la démonstration que Kauytsky, Lénine ou Trotsky avaient saisi ou pas ce qui se passait dans les syndicats français avant 1914 … (et en réalité ils n’en avaient pas capté grand-chose) …
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