Le livre de Johann Chapoutot, Les irresponsables … Qui a porté Hitler au pouvoir ? publié chez Gallimard, est en train, dans beaucoup de milieux militants, de passer pour le dernier mot et la réponse finale à la question que pose son titre. Que son auteur en soit fier ou non, ce livre ne mérite surtout pas cette interprétation.
Ecrit d’une plume alerte, c’est souvent un vivant récit événementiel, parfois jour par jour – mais sans jamais de recul permettant au lecteur d’appréhender l’ensemble de la période – de ce qui se passe dans les hautes sphères gouvernementales et patronales en Allemagne de 1930 à 1933.
Certaines scènes de genre et certains portraits sont d’une férocité amusante et louable, particulièrement envers le maréchal Hindenburg, se prenant pour une « statue vivante », et son crétin de fils, Oscar von Hindenburg.
Et je dois dire que j’ai pensé à ces « irresponsables » en observant les élus de droite et du centre de Moulins et ses environs expliquer que des élus, ça ne fait pas de politique, et voter des subventions énormes pour l’extrême droite organisée sous la forme de « Murmures de la Cité » !
Cet ouvrage mérite donc certainement d’être tenu pour une contribution utile sur l’état politique, intellectuel et moral de la haute bourgeoisie et de la ci-devant noblesse foncière allemande dans les années de montée du nazisme, ce qui, certes, n’est pas une contribution négligeable, mais il n’apporte en aucune manière la réponse à la question : Qui a porté Hitler au pouvoir ?
A moins que l’on se contente d’un truisme, d’une lapalissade, déjà bien connue, à savoir bien entendu que le grand capital et les propriétaires fonciers, ainsi que – le fait le plus relativement nouveau alors – les magnats de la presse (Hugenberg), ont bien entendu choisi Hitler, mais cela, on le sait depuis longtemps – un maitre ouvrage bien qu’ancien est Fascisme et Grand Capital, de Daniel Guérin, que Chapoutot ne cite jamais.
La vraie question que signifie « qui a porté Hitler au pouvoir », c’est : qu’est-ce qui a empêché les forces prolétariennes et démocratiques de faire en sorte que grand capital, aristocratie foncière et magnats de la presse ne portent Hitler au pouvoir ?
A cette question, celle qui compte vraiment pour qui veut battre le fascisme et changer la société, Chapoutot n’apporte aucun début de commencement de réponse.
Et c’est là que son ouvrage, s’il est interprété et lu comme répondant à son sous-titre, devient carrément dangereux car trompeur, alimentant une doxa militante simpliste conduisant à refaire les mêmes erreurs … celles qui ont porté Hitler au pouvoir !
Le schéma de base, tout à fait explicite, de ce livre, est le suivant : c’est l’extrême-centre qui a porté l’extrême-droite au pouvoir. C’est Macron qui fait venir Le Pen – ce qui est tout à fait vrai, mais ne répond pas à la vraie question : comment l’en empêcher ?
De plus, amalgamer Macron et Von Papen, chancelier en 1932, succédant à Brüning, qui semble être ici une autre variante ou presque du macronisme des années 30, est pour le moins discutable. Le meilleur rapprochement, par contre, est sans conteste celui de Hugenberg et de Bolloré – mais il fait aussi penser à Stérin, tout en étant intellectuellement supérieur à l’un comme à l’autre. L’expression « les libéraux autoritaires », qui en veulent à « l’Etat-providence » – terme qui, appliqué au début des années 1930 en Allemagne, est un anachronisme, qui désigne en fait les conquêtes sociales issues de la poussée révolutionnaire de 1918-1923, gérées par la social-démocratie – n’est pas fausse, mais elle ne permet absolument pas d’analyser les processus à l’œuvre dans les courants capitalistes allemands et européens durant cette période.
Le terme techniquement mieux approprié serait celui de bonapartisme : du coup d’Etat constitutionnel par lequel Hindenburg porte Brüning au gouvernement, en 1930, à celui que mène von Papen en 1932 en dissolvant le gouvernement prussien à dominante social-démocrate, pour finir par le bonapartisme équilibriste et fragile de von Schleicher pendant deux mois (décembre 1932, janvier 1933), nous assistons à diverses tentatives de bonapartisme « au-dessus des classes et des partis », diverses formules qui, toutes, échouent, et se terminent en mettant Hitler au pouvoir, précisément au moment, et parce que, ce dernier avait commencé à décliner.
Chapoutot signale la parenté entre les projets de présidentialisation de la République de Weimar et les idées des constitutionnalistes français, comme Carré de Malberg, qui aboutiront à la V° République de De Gaulle et de l’OAS.
Toutefois, il ne saisit pas que le premier coup d’Etat constitutionnel au moyen de l’article 48 de la constitution de Weimar fut bien celui mené par le président social-démocrate, Ebert, dissolvant les gouvernements de défense républicaine et prolétarienne SPD-KPD de Saxe et de Thuringe, fin 1923, ce qui marqua l’échec décisif de l’ « octobre allemand », à partir duquel doit être analysée la montée du nazisme, lequel fut le fruit contre-révolutionnaire le plus achevé de cette première période, légué à la suivante.
Paradoxalement, Chapoutot capte donc fort mal le rôle contre-révolutionnaire de la social-démocratie dans cette première période décisive, alors que, durant la montée de Hitler, ses analogies se prolongent de façon très schématique entre le SPD et le PS français actuel.
Il parle alors beaucoup plus du SPD que du KPD et globalement très peu du mouvement ouvrier. La lutte des classes est en fait quasi absente de cet ouvrage !
La campagne stalinienne de division, lancée en 1929 à grande échelle après les provocations conjointes des flics social-démocrates et de l’appareil stalinien, est de facto ignorée. Or, son rôle fut absolument décisif en faveur de Hitler et il renvoie à la politique de Staline à Moscou, pour qui mieux valait une Allemagne fasciste hostile au traité de Versailles qu’une Allemagne social-démocrate alliée aux anglo-français, et pour qui la révolution prolétarienne en Allemagne, ajournée en 1923, aurait constitué un danger mortel, celui de son renversement.
De même que la lutte des classes, cette compréhension internationale, qui va avec elle, est absente chez Chapoutot.
Ses analogies implicites laissent entendre que l’appareil du KPD n’a pas poursuivi systématiquement une politique de division. Peut-être cette tendresse pour le KPD implique-t-elle une analogie avec … LFI. Mais justement : l’analogie est redoutable, car la division menée aujourd’hui par LFI sert à Macron et au RN, sans exonérer le rôle des héritiers de la présidence Hollande !
Aussi connaisseur est-il des politiciens bourgeois et vieux-prussiens, aussi étonnantes sont les « énaurmes » bourdes qu’il nous sert s’agissant du mouvement ouvrier : la ligne soi-disant « classe contre classe » dénonçant le « social-fascisme » du KPD n’aurait été que tactique conjoncturelle fluctuante, d’ailleurs des termes tels que « social-fascistes » relevaient de la polémique entre militants : mais non, Chapoutot, il ne s’agit pas d’insoumis sur les réseaux sociaux, mais d’un axe central, meurtrier, constructeur de l’appareil, qui a marqué le siècle, de l’appareil stalinien international de 1928 à 1934, qui a créé toutes les conditions de la victoire de Hitler sur le mouvement ouvrier !
On s’étonnera encore d’apprendre, p. 105, que le SPD fut un « parti marxiste, fondé par le gendre de Karl Marx » lui-même : outre la croyance implicite qu’un gendre pense comme son beau-père, on se demandera qui est ce « gendre » : confusion avec la SFIO française où Marx eut en effet des gendres, ou entre le gendre Lafargue et Ferdinand Lassalle, le vrai fondateur, non « marxiste », de la social-démocratie allemande, et dont ce n’est pas trop s’avancer que de dire que Marx eût été fort marri de l’avoir pour gendre !
P. 246 le terme « national-bolchevisme » est attribué à Karl Radek qui aurait voulu par là « stigmatiser » des communistes pas assez enthousiastes pour Moscou : quel gloubi-boulga ! Le terme date de 1919 et a fait l’objet d’un important travail de Louis Dupeux que, manifestement, comme les ouvrages de Pierre Broué et tout ce qui concerne l’histoire du communisme et du mouvement ouvrier, Chapoutot ne connait pas.
Remarquons, de plus, que le récit vivant, évènementiel, de Chapoutot, sémillant, sautillant, et d’une lecture agréable, débouche sur une énigme qui entre en contradiction avec son schéma général de l’extrême-centre qui met l’extrême-droite au pouvoir : le dernier gouvernement qui précède Hitler, celui de von Schleicher, est présenté comme ayant été une opération géniale qui pouvait réussir !
Von Schleicher a tenté la dernière formule bonapartiste avant de recourir à Hitler : passer de la déréglementation du droit du travail contre laquelle s’était produite la dernière vague de grèves sous von Papen, à une intégration corporatiste des syndicats, et mener des opérations de « colonisation » à l’Est pour soulager la petite paysannerie, sur le dos des Polonais et des peuples baltes, et associer au pouvoir l’aile Strasser du parti nazi, qui aurait pu éclater. A lire Chapoutot rivé aux péripéties quotidiennes, l’échec de von Schleicher est presque accidentel : le fils Hindenburg a excité son père contre ces projets de réforme agraire, et puis voilà.
L’impuissance du bonapartisme ultime de von Schleicher était en fait prévisible, prévue, attendue, et s’est révélée très vite par le truchement de la question agraire. Ce gouvernement de la dernière chance, dont Chapoutot semble croire qu’il aurait pu réussir, n’a été qu’une manche à air conduisant rapidement au gouvernement Hitler/von Papen le 30 janvier 1933.
La véritable question, la vraie dernière chance, résidait dans le front unique ouvrier, auquel la base aspirait de plus en plus, que le SAP, scission de gauche du SPD drainant aussi vers elle des militants du KPD, voulait réaliser, et que Léon Trotsky préconisait dans des brochures qui se vendaient massivement.
Dans l’écheveau des analogies chapoutienne, que serait von Schleicher si von Papen est Macron et Hugenberg Bolloré (l’analogie la plus sérieuse, répétons-le) et si le SPD c’est Olivier Faure et le KPD LFI, Staline n’existant pas ? De Villepin ?! Passons …
Bref : le nom clef expliquant en définitive la victoire de Hitler manque évidemment dans l’index, et ce nom est Staline.
Pour étoffer ces remarques, je reproduis ci-dessous, à l’état brut – ce sont des notes non remaniées – une étude personnelle sur le communisme allemand et la montée du nazisme, qui va jusqu’aux lendemains de l’incendie du Reichstag. 95% de ce qui est abordé là est absent de l’ouvrage de Chapoutot qui prétend pourtant nous dire qui a porté Hitler au pouvoir. La connaissance de l’histoire effective des tragédies du XX° siècle, dont le terrible XXI° siècle est le prix, ne doit en aucun cas céder la place aux doxas militantes paresseuses.


Notes sur la montée du nazisme en Allemagne, Vincent Présumey, notes prises en 2018.
Allemagne et national-socialisme de 1923 à 1928-1929.
Une erreur classique dans les récits rapides sur l’histoire du NSDAP consiste à dire qu’il connaît une première poussée en 1923 puis entre en veilleuse, et renaît en 1929 avec la crise, comme remis à neuf ; en fait le NSDAP est le produit final de l’évolution de la contre-révolution allemande dans les années révolutionnaires 1918-1923, ses fondations sont entièrement posées fin 1923, et s’il est relativement périphérique dans la période 23-29, on ne peut tout de même pas dire du tout qu’il fut alors marginalisé.
Deux militants révolutionnaires ont, à ma connaissance, saisi la gravité et le potentiel du phénomène dès 1923. Indépendamment l’un de l’autre, d’ailleurs, déjà coupés par les crises et ruptures causées par la formation de l’appareil cominternien : Paul Lévi et Victor Serge.
Paul Lévi, héritier de Rosa Luxemburg et de Lénine, exclu du Comintern pour avoir eu raison et l’avoir dit en 1921, puis inspirateur de l’aile la plus à gauche de la social-démocratie allemande, perçoit dès 1923 dans le national-socialisme ce qu’il appelle « une sexo-pathologie autrichienne », sera convaincu dans les années suivant 1923 de la nécessité d’écraser et de ridiculiser le plus possible le parti nazi, qu’il affrontera notamment sur le terrain judiciaire.
Victor Serge, dans un article du 13 novembre 1923 signé P. Albert, caractérise ainsi l’idéologie national-socialiste : « Ce mouvement allemand est bien fasciste mais c’est déjà un fascisme dégénéré, vulgarisé, abêti. Terrible symptôme de la décadence du régime capitaliste qui ne peut même plus fournir aux masses une idéologie digne de ce nom ! ». Il ajoute toutefois : « Contrairement à ce qu’on dit, je ne crois pas leur rôle politique fini. »
On remarquera d’ailleurs que, lors de l’offensive de discussion avec les nationalistes et les fascistes menée par le KPD au milieu de l’année 1923 qui est connue sous le nom de « ligne Schlageter », alors que l’un des idéologues d’extrême droite qui engage le débat dans la Rote Fahne, organe du KPD, est le volkisch et futur nazi « de gauche » E. zu Reventlow, l’organe national-socialiste Völkische Beobachter met fin prestement à de telles discussions en expliquant que les communistes sont, comme la finance, menés par la juiverie (août 1923). L’antisémitisme et les fantasmes sexualo-raciaux fondent la cohésion spécifique des nationaux-socialistes, les distinguant des nationalistes non volkisch et des fascistes italiens.
Le parti national-socialiste n’était que l’un des très nombreux groupements réactionnaires à être apparu dans les années révolutionnaires 1918-1923, et, comme la plupart des autres, il avait bénéficié de financements et d’un encadrement d’origine militaire, à commencer par le personnage même d’Adolf Hitler, indicateur au service de l’armée.
Mais ce parti avait pu progresser sur un terrain particulier, la Bavière, où la défaite de la révolution prolétarienne ne date pas de 1923, mais de 1919, et faire fond sur une idéologie et une imagerie largement répandues, le courant volkisch, né au XIX° siècle, antimodernisme cultivant la nostalgie néo-romantique d’une Allemagne rurale et « pure », combiné, surtout par les nazis, à un scientisme racial et à l’antisémitisme, à la fois passéiste : haine religieuse et dénonciation des usuriers, et moderne : théories raciales de type zoologique, et surtout complotisme faisant des Juifs les maîtres occultes du monde.
Cette combinaison donne ses traits particuliers à l’idéologie du NSDAP, qui ont trop peu frappé les contemporains – Lévi et Serge sont des exceptions.
L’année 1923 voit ce parti devenir le plus gros mouvement de masse de la nébuleuse nationaliste, bien que basé essentiellement en Bavière : il recrute très au-delà du noyau initial de militaires, de jeunes bourgeois et d’intellectuels désaxés, communs aux corps francs, et gagne parmi la petite bourgeoisie et les lumpen, de sorte que sa milice, les SA, n’apparaît pas comme un corps franc malgré les nombreuses similitudes, mais comme une sorte d’armée plébéienne et violente ; et si le putsch de la brasserie en novembre 1923 est un échec à certains égards grotesque, il fut aussi la seule occasion où l’un des mouvements de la droite nationaliste allemande se présenta directement comme candidat au pouvoir.
Le solde des années 1918-1923 pèse donc d’un poids considérable sur les consciences et sur les inconscients lorsque l’Allemagne entrera à nouveau en crise à partir de 1929. La révolution prolétarienne semble avoir échoué, la droite impériale et prussienne a elle aussi échoué avec le putsch de Kapp en 1920, et le NSDAP, s’il a certes échoué lui aussi, parce qu’il a tenté et affirmé ses prétentions, peut passer pour avoir pris date en se posant comme candidat au pouvoir, alors que du côté du mouvement ouvrier, le SPD est le parti de l’exercice du pouvoir sans révolution et le KPD celui des fausses insurrections (1921) ou des insurrections annoncées et non mises en œuvre (1923).
Après 1923, alors que le reflux du KPD et de la gauche social-démocrate traduit le recul de la classe ouvrière avec l’échec de la perspective effective de révolution prolétarienne, le reflux du NSDAP est plutôt une sorte de mise en réserve. Aux deux élections législatives de 1924 il fait 6,6% puis 3% des voix, et 2,6% en 1928, ayant en permanence des députés depuis 1924. Mais en même temps, le NSDAP devient un parti national et non plus seulement implanté en Bavière, et se dote d’un appareil centralisé, tout en développant ses branches professionnelles corporatives, et ses deux milices SA et SS. Ce parti approchera les 200 000 adhérents à la fin de cette période, ce qui n’est pas négligeable.
Ce développement du NSDAP s’accompagne d’une certaine hétérogénéité politique et de virulentes rivalités de chefaillons à tous les niveaux, le fait le plus notable étant la différence de tonalité entre la direction munichoise de Hitler, Rosenberg, Goering et compagnie, et la direction berlinoise des frères Strasser et de Joseph Goebbels : la première développe une ligne axée essentiellement sur le racisme et l’antisémitisme avec des coquetteries avec milieux d’affaire et corps des officiers, et quelques divagations néopaïennes mises toutefois le plus souvent en veilleuse, dans leurs formes extrêmes, pour ne pas heurter les Eglises, alors que les Berlinois font dans la démagogie sociale « anticapitaliste », défendant le « peuple des travailleurs », 99% des gens selon Goebbels, par opposition à « l’oligarchie » et aux « parasites de la finance », prétendant recruter des ouvriers et même créer des syndicats (qui ne bénéficieront pas des financements du parti, le centre les bloquant). En fait, ce « nazisme de gauche » – comme il fut alors désigné – garde un recrutement petit-bourgeois et une thématique corporatiste de type fasciste, et non pas « lutte de classe » sauf à confondre – mais cette confusion est justement des plus banale – lutte de classe et lutte des « petits » contre les « gros ». Dès 1926 le « nazisme de gauche » se soumet dans les instances du parti, mais la dissonance demeure et elle est en fait constitutive du nazisme : on peut penser qu’elle a en fait bénéficié à son essor et fut pour lui, malgré les conflits internes, un atout permettant de balayer large.
Le tournant de 1928-1929.
Les années 23-28 en Allemagne n’ont pas été seulement celles d’une relative stabilisation, mais aussi celles de la confirmation que la question de la forme de l’Etat, du régime, n’était nullement réglée par la surimposition du vêtement d’une démocratie bourgeoise parlementaire sur l’appareil d’Etat du Reich pour éviter la révolution prolétarienne. Alors que le chef du SPD Ebert était président de la République de Weimar par un vote de la constituante de 1919, la constitution prévoyait l’élection du président au suffrage universel. Ce scrutin se produisit à la mort d’Ebert en 1925 et le vainqueur fut Hindenburg, pseudonyme de l’empire militariste prussien.
En contrepoint, les élections législatives de 1928 voient SPD et KPD progresser l’un et l’autre et friser un total de 40% des voix, alors que l’unité entre eux est exclue par leurs dirigeants ; s’ensuit la formation d’un cabinet gouvernemental dirigé par le social-démocrate Hermann Müller, avec des ministres des partis bourgeois « républicains ». Or, ce gouvernement négocie avec les impérialismes occidentaux la transformation du plan Dawes de « paiement des réparations » en un plan Young, qui comporte moins d’abandons de souveraineté et permettra l’évacuation de la Ruhr, mais qui asservit l’Allemagne à des paiements jusqu’à la fin du siècle. Les partis de droite, autour des nationaux-allemands nostalgiques du II° Reich, entrent en campagne contre lui et poussent en avant, littéralement, le NSDAP, la presse Hugenberg faisant de Hitler une star.
Tant l’affrontement sur la question du régime – République de Weimar ou II° Reich, et de plus, quel II° Reich ?, un pur retour en arrière n’étant pas possible – que l’affrontement sur la question des réparations et de la place de l’Allemagne en Europe – République de Weimar qui paye et négocie ou Allemagne néo-impériale qui refuse de payer – étaient tous deux biaisés, les réponses étant capitalistes de part et d’autre, sauf que sur ces questions fondamentales la réponse prolétarienne existait. Les gouvernements d’unité ouvrière saxon et thuringien en 1923 s’étaient désignés comme des gouvernements de défense républicaine et prolétarienne et la méthode unitaire de Paul Lévi, qui ne put définitivement pas s’imposer alors, consistait à aborder la révolution sous l’angle de la société qui se défend, majoritairement : défense y compris républicaine c’est-à-dire défense de l’Etat de droit et des libertés publiques contre le fascisme et le militarisme, défense prolétarienne des conquêtes sociales et des organisations ouvrières, et aussi défense culturelle et civilisationnelle contre la bêtise, la manipulation médiatique (Hugenberg) et la barbarie. Au bout de la défensive sociale, la révolution prolétarienne. De même, la protestation contre le traité de Versailles et sa perpétuation à travers les plans Dawes puis Young était associées, par les social-démocrates de gauche et parfois par les communistes, au refus des budgets militaires et du militarisme et à l’internationalisme, alors que la droite les associait au militarisme et à l’impérialisme : le refus de la négation de la souveraineté nationale allemande conduisait, dans un cas, à la révolution prolétarienne européenne, et dans l’autre, à la seconde guerre mondiale.
Il est significatif que chacune des grandes crises du KPD ait contenu ces questions. En laissant de côté les crises antérieures à celle de 1923 (bien que la crise de 1921 et l’exclusion des lévites préfigurent la suite), et sachant que l’équation politique dans l’appareil du KPD à partir de fin 1923 est biaisée puisque la gauche est alors zinoviéviste, gauchiste, et accélère la bureaucratisation du parti, alors que la droite accusée de « trotskysme » et bouc émissaire (avec la gauche social-démocrate) de la défaite de 23, cherche à rester dans les coulisses en espérant revenir aux commandes par la grâce de Moscou, où, à défaut de Trotsky, elle se lie à Radek, puis à Boukharine. Et pourtant, dans ce terrain miné et piégé, la rupture entre la gauche Fisher-Maslow (les gauchistes zinoviévistes) et Moscou se fera en partie sur la question de l’unité dans la défense républicaine et prolétarienne, puisque la cassure dans leur courant se produit lors de la présidentielle de 1925 où c’est Maslow (v. P. Broué, Histoire de l’IC, p. 470) qui soulève la question d’une « défense républicaine », combattu par les futurs dirigeants staliniens du parti derrière Thälmann, mais aussi par de futurs oppositionnels comme Scholem. Il est vrai que ces zinoviévistes avaient sciée leur branche par avance avec les diatribes sur le « social-fascisme », qui remontent à 1924 : l’opposition au front unique est le fil conducteur permanent de la dégénérescence du KPD, étroitement connectée avec celle de l’URSS (remarquons que dans l’Histoire de l’Allemagne contemporaine dirigée par Gilbert Badia, Thälmann est présenté comme un « unitaire » à l’encontre des « gauchistes », ce qui est totalement faux ; il est par contre vrai que la campagne unitaire pour la non indemnisation des princes confirmait la justesse de la ligne de défense républicaine et prolétarienne et soulevait de grands espoirs). L’exclusion de la gauche (à dominante zinoviéviste) du KPD préfigure son exclusion du PCUS. De même, en 1928, l’affaire Wittorf (un dirigeant corrompu et noceur protégé par Thälmann) semble devoir conduire à l’éviction de Thälmann et au retour en force des « droitiers » et des « conciliateurs ». Moscou intervient et maintient Thälmann : c’est la préfiguration de la défaite par capitulation de Boukharine (et dans le PC italien le choix qui place Togliatti « dedans » et Tasca, qui n’a pas capitulé, « dehors »).
La « droite » allemande (sauf sa figure tutélaire pathétique Clara Zetkin en fin de vie) est alors exclue et forme la KPO. La façon dont a opéré la bureaucratisation du parti allemand, avec ses vagues successives de ruptures – lévites, gauchistes, droitiers …- aurait recherché à compromettre la formation d’un courant trotskyste, qu’elle ne s’y serait prise autrement : les brochures de Trotsky pour le front unique en Allemagne au début des années 1930 auront un grand succès, mais peu de supports organisationnels.
Le moment décisif qui interdit l’unité ouvrière, ou plus exactement qui permet aux dirigeants de l’interdire, est le 1° mai 1929 (et non 28 comme dans l’ouvrage de Broué). Le livre de l’historien allemand Thomas Kurz (Blutmai: Sozialdemokraten und Kommunisten im Brennpunkt der Berliner Ereignisse von 1929, Perfect Paperback, 1988) montre que les directions du KPD et du SPD voulaient du sang pour interdire les aspirations unitaires toujours très fortes dans leurs rangs. Le gouvernement bourgeois Müller est dominé par le SPD, qui est en même temps, en tant que parti ouvrier parlementaire, ligoté par le gouvernement. Les grèves de métallos de Halle début 1928, puis des métallos de la Ruhr, aboutissent à des accords salariaux décevants pour les travailleurs. En 1929 le préfet de police SPD de Berlin Zorgiebel annonce l’interdiction des manifestations du 1° mai, véritable provocation anti-ouvrière, au motif, justement, de la « défense républicaine ». Nous avons là la version répressive et étatique de la dite « défense » qui verse d’ailleurs de plus en plus dans le prussianisme impérial plutôt que ne serait-ce que dans la démocratie parlementaire : alors que la défense républicaine et prolétarienne ne défendait pas le Reich, et donc pas la République de Weimar en tant que Reich maintenu (Le Reich allemand est une république, article 1 ! ), mais seulement la garantie des droits également inscrite dans la constitution, la milice du SPD portait le nom plus qu’équivoque de Reichbänner … La crainte de combats de rue entre KPD et SA, comme il s’en est produits en mars dans le Schleswig-Holstein, fait d’ailleurs partie des motifs allégués pour l’interdiction.
A l’approche du 1° mai, donc, le KPD répond à la provocation par la provocation – alors qu’il aurait été possible d’appeler au front unique pour la défense du droit de manifester- en lançant la guerre de rue contre les « social-fascistes ». La police tire et ceci se reproduit les jours suivants : 32 morts et des dizaines de blessés. Ainsi est construit le fleuve de sang nécessaire à l’interdiction de l’unité ouvrière. Oubliée la campagne unitaire pour la non indemnisation des princes : devant les nazis, il n’y aura rien de tel. Ainsi est mimé un affrontement fictif mais réellement sanglant entre « révolutionnaires prolétariens » et « social-fascistes de la République de Weimar » (discours KPD) ou entre « provocateurs bolcheviques » et « défenseurs de la République et du Reich » (discours SPD). La presse KPD traite les adhérents du SPD, des syndicats, et même leurs enfants, de « petits Zorgiebel ». C’est par le Blutmai (mai sanglant) que le terme « social-fascisme », forgé depuis des années, acquiert seulement droit de cité, à l’échelle internationale, à travers notamment la campagne de la Comintern pour la journée de soi-disant « conquête de la rue » du 1° août 1929.
La lutte véritable qui aurait dû s’imposer entre la défense des libertés, de la classe ouvrière et de la culture, conduisant à la révolution, d’un côté, et le capital, son Etat et ses bandes -le vrai « classe contre classe »- se voyant ainsi substituer un affrontement dramatique entre les deux grands partis ouvriers, la voie est libre pour que se déchaîne dans le pays la campagne de la droite à la fois contre Weimar, pour le Reich, et contre le traité de Versailles et le plan Young, pour l’impérialisme allemand.
C’est dans ce cadre que se produit la première grande poussée nazie : contrairement à ce qui est toujours dit et écrit, cette poussée se produit avant la crise économique et va embrayer sur elle. 5% en Saxe mi-1929, puis 7% en Bade en octobre, plus de 8% à Lübeck, puis 11% en Thuringe en décembre avec le nazi Frick qui entre en janvier 1930 au gouvernement du land, comme ministre de l’Intérieur… et de «la culture populaire » : le contexte de ces premiers succès n’est pas la crise de 29, mais la campagne contre le plan Young avec la droite impériale, qui pousse les nazis en avant. Quand ils atteignent les 14% en Saxe en juin 1930, les effets de la crise et la dérive autoritaire du régime de Weimar sont déjà en train de les doper.
Le nazisme sur le devant de la scène.
La première phase de la crise économique va du krach boursier de Wall Street, le 24 octobre 1929, à la faillite de la Kreditanstalt de Vienne le 11 mars 1931. Le reflux des capitaux nord-améric ains et britanniques et la récession industrielle frappent l’Allemagne avec une hausse forte, régulière et désespérante du chômage, qui était déjà à 2,7 millions de chômeurs avant le krach, et qui atteindra les 6 millions début 1932.
L’impact moral et politique est direct et rapide : le peuple allemand voit revenir les heures sombres de 1923, dont le souvenir était proche et vif, bien que cette fois-ci la déflation ait remplacé l’hyperinflation, avec un sentiment de fermeture de tout avenir, de refus de toute place pour les jeunes. Il n’y a alors pratiquement aucune force politique en Allemagne, même parmi les libéraux, qui dise du bien du capitalisme.
Si la perspective de la révolution prolétarienne peine désormais à s’imposer (bien qu’on y pense encore beaucoup), c’est en raison du poids des échecs de la période clef 1918-1923 et, de façon immédiate, en raison du fait que l’occupation principale des deux grands partis ouvriers, KPD et SPD, est de s’affronter. Malgré la responsabilité criminelle des chefs policiers social-démocrate de Prusse dans cette division, son ferment politique principal vient de la ligne de dénonciation du « social-fascisme » du KPD, ligne dont la source est à Moscou. Il faudra donc nous interroger sur les raisons de cette orientation, au-delà du fait, patent, que les inflexions « gauchistes » de la Comintern suivent les à-coups de la collectivisation et de la « lutte contre le danger droitier », ou « trotskyste-droitier » comme on dira bientôt.
Le NSDAP était, au-delà de son faible poids électoral – faible, mais pas nul -, la force marchante de la réaction à la fois impérialiste et anti-ouvrière, avant même l’ouverture de la crise économique. Dans le contexte moral et politique que celle-ci impose rapidement, il trouve donc à se développer, grâce à la manne financière qui ne cessera plus, sauf une brève inquiétude fin 1932, de pleuvoir sur lui. Le rôle de ce financement est en effet décisif pour pouvoir recruter des jeunes et des chômeurs en déshérence dans les rangs des SA.
La thématique de propagande principale du NSDAP est un anticapitalisme ramené à la dénonciation des « parasites de la finance », juifs ou étrangers, au nom de tous « ceux qui travaillent », qui sont les « 99% » contre les « 1% » (cette formulation, réapparue dans les mouvements antilibéraux des décennies plus tard, est alors lancée par Goebbels). Dès 1929 le NSDAP apparaît, plus que le KPD qui avait tenté de se présenter ainsi, comme le défenseur des petits paysans, dont des mouvements de désespoirs, sortes de poussées « poujadistes » mais très violentes, avaient eu lieu au Schleswig-Holstein.
Le second thème de propagande est l’anticommunisme, associé au motif généralisé très au-delà des nazis du « coup de poignard dans le dos » de 1918. Les heurts entre SA et Rotfront se multiplient au printemps 1930, tournant à l’avantage des premiers en raison de la complicité policière et judiciaire : la mort du chef SA Horst Wessel (un petit proxénète) dans un combat avec les rouges fournit le motif de l’hymne nazi.
Anticapitalisme et anticommunisme sont les deux thèmes nazis essentiels ; quoique l’antisémitisme soit, pour ses chefs et idéologues, la clef de cette combinaison, ce thème n’est pas central dans les campagnes électorales nazies allant de 1928 à 1933 : l’électorat nazi qui grossit alors ne grossit pas en raison de l’antisémitisme, mais en raison de la crise sociale.
C’est la combinaison entre la paralysie de la résistance ouvrière, malgré de nombreuses grèves économiques, par la division SPD-KPD, et l’affirmation du NSDAP dans les urnes mais surtout dans la rue, qui permet au pouvoir politique au service du capital de frapper de plus en plus fort, visant notamment les allocations aux chômeurs précisément au moment où ceux-ci deviennent de plus en plus nombreux, et de changer de nature au plan politique et, implicitement, constitutionnel.
Le gouvernement Müller peut être considéré comme moribond à partir de décembre 1929, où la droite démocrate-chrétienne et les sociaux-chrétiens bavarois obtiennent la démission de Rudolf Hilferding, ministre des Finances, qui représentait à la fois l’ancienne tradition marxiste (et la dévoyait en participant aux gouvernements) et l’orthodoxie monétaire. Mais le cabinet Müller est utilisé jusqu’à épuisement, à savoir jusqu’au vote du plan Young en mars 1930. A ce stade, le paiement des réparations, de moratoires en révisions, est visiblement en train de partir en quenouille (ce qui sera le cas avec le moratoire Hoover, en 1932), mais l’ironie est que le peuple allemand subit de toute façon, réparations ou pas, un plan d’austérité assez comparable à ce que la Grèce a connu entre 2010 et 2015, pour éponger les pertes du capital financier et de la grande industrie allemands, les propagandistes nazis l’imputant à Versailles, au plan Young et à la juiverie financière internationale …
C’est donc fin mars 1930 que le président Hindenburg remplace le cabinet Müller par un cabinet Brüning, un démocrate-chrétien droitier et autoritaire hostile au traité de Versailles. Le SPD, qui avait été conduit à s’opposer aux baisses des aides aux chômeurs, est ainsi évincé.
Il s’agit bel et bien d’un coup d’Etat constitutionnel : l’article 48 de la constitution de Weimar, qui avait servi à suspendre les gouvernements de défense républicaine et prolétarienne dans les Länder de Saxe et de Thuringe en 1923, sert désormais de façon permanente. Le Reichstag n’est plus consulté et ne vote plus de lois : c’est le régime des décrets-lois en permanence. On revient ainsi à une « gouvernance » analogue à celle du second Reich : souveraineté parlementaire et responsabilité gouvernementale sont anéanties, cela au profit d’un exécutif à plusieurs visages : celui d’un vieux militaire impérial, le président Hindenburg, celui d’un politicien obtus, Brüning, et déjà celui d’un pantin gesticulant pour faire pression sur ce pouvoir tout en le revendiquant pour sien, Hitler. L’objectif d’un « gouvernement au-dessus des partis », formé de « techniciens », était déjà celui du putsch de Kapp en 1920.
Sa réalisation peut alors se faire à froid grâce à la division SPD-KPD coupant la classe ouvrière en deux (alors qu’en 1920 le moral bien meilleur du prolétariat et la résistance du vieil appareil syndical, dont la décomposition est plus avancée dix ans plus tard, avaient permis la réalisation du front unique ouvrier), et grâce à la pression nazie.
Selon l’historien Hermann Weber, Die Wandlung des deutschen Kommunismus, (Francfort, 1969), la ligne de division extrémiste du KPD connaît alors une inflexion. En février 1930 la presse KPD écrivait encore que les membres du SPD eux-mêmes, voire leurs enfants, devraient être collés au mur par les tribunaux soviétiques de demain, et scissionnait activement les syndicats. Courant mars, il est un peu plus question de « front unique à la base ». Ceci s’expliquerait par deux causes : la pression de la base inquiète devant la formation du gouvernement Brüning dont le SPD ne fait plus partie, et le coup de frein de Staline à la collectivisation, comme si moins tirer sur le koulak à Moscou impliquait de moins tirer sur le social-traître à Berlin, un constat un peu étonnant qui exprime bel et bien la psychologie des bureaucrates exaltés de la Comintern, sans tout expliquer. Quoi qu’il en soit, cette inflexion se fait à l’intérieur de la ligne de division fondamentale et ne la modifie pas.
Le rejet par le Reichstag de la baisse des salaires des fonctionnaires, le 18 juillet, conduit le président à parachever le coup d’Etat constitutionnel par une dissolution.
Le 4 juillet, le groupe d’Otto Strasser, ancien dirigeant national-socialiste de Berlin, fait scission du NSDAP sur une ligne « anticapitaliste » (en fait corporatiste) entraînant quelques milliers de partisans (son frère Gregor reste un dirigeant du NSDAP et sera éliminé lors de la Nuit des longs couteaux : l’ambiguïté « anticapitaliste » des nazis demeure et la scission, par le bruit qu’elle a fait, l’a en fait entretenue).
Le 24 août le KPD adopte un « Programme pour la libération nationale et sociale de l’Allemagne ». Souvent attribué à la plume de Heinz Neumann (selon Margarete Buber-Neumann, « inspirée par Moscou et rédigée par Neumann »), qui avec Hermann Remmele est à la tête du KPD le vrai « cerveau » de Teddy Thaelmann, ce programme fait suite à une résolution du 4 juin 1930 qui présentait le NSDAP comme le danger principal et l’ennemi immédiat à abattre, et non plus la social-démocratie. Le programme d’août 1930, qui était à la fois le manifeste du KPD pour les élections législatives et le premier « programme » du parti en tant que tel depuis celui de sa fondation, ce qui n’est pas rien, voulait présenter les communistes comme les vrais nationalistes allemands, par opposition aux nazis. Ce faisant, et c’est là le point qui, à cette date, vient de « Moscou », il les présentait comme les plus grands adversaires du traité de Versailles qui avait fait de l’Allemagne une nation opprimée. Cette ligne avait été combattue autrefois par Lénine, et n’était pas celle de Radek dont la « ligne Schlageter » de 1923 présente par ailleurs des points communs avec le texte de 1930.
Cette nouvelle, et fort importante, inflexion de la ligne du KPD, mélange donc, comme l’inflexion de mars, deux origines très différentes : « Moscou » d’une part, et la prise de conscience à la base que le danger mortel, ce sont les nazis, qui trouve quelque écho ici. H. Neumann est le dirigeant qui conjugue les deux, partisan, au nom des mêmes arguments d’efficacité « antifasciste », de la ligne « frapper les nazis dès qu’on les rencontre », et de l’offensive idéologique leur disputant le sentiment national allemand. Mais c’est le fait de se prétendre être à l’avant-garde du combat contre Versailles et la promesse, nouvelle, que « l’Allemagne soviétique » dénoncerait le traité, qui est l’élément véritablement nouveau. Au plan politique et idéologique il fait dériver le KPD sur des positions nationalistes : la classe ouvrière allemande serait opprimée par « Versailles » et par le capital français, autant ou plus que par le capital en général et allemand en particulier.
Le scrutin du 14 septembre 1930 voit le SPD reculer de 28,7% à 24,5%, payant ainsi sa participation au pouvoir, et le KPD progresser de 10,6% à 13,1%. Le NSDAP bondit de 2,6% à 18,3% ce qui fait que désormais on ne parle plus que de lui. La moitié de cette progression vient du siphonage de l’électorat des nationaux-allemands, les nostalgiques de la vieille Prusse. Alors que ses origines étaient austro-bavaroises, le nazisme perce dans l’électorat rural luthérien d’Allemagne du Nord. Une sorte de division du travail le caractérise alors : les bandes SA vont disputer la rue et les quartiers ouvriers (où le NSDAP n’aura jamais la majorité) au KPD et au SPD, mais ce sont les zones rurales et les petites villes qui, de plus en plus, vont massivement voter nazi.
Fin septembre, lors du procès de 3 lieutenants pour noyautage nazi de l’armée, Hitler fait profession de légalisme et de respect total de l’Etat bourgeois (Scheringer, l’un des trois accusés, déçu, rejoindra le KPD …).
Au début de cette année 1930, Paul Lévi est mort, d’une chute de sa fenêtre causée par la fièvre … officiellement. Trotsky exilé n’avait pas voulu le recevoir de peur que cette rencontre ne soit exploitée après le 1° mai sanglant de Berlin, et le regrettera dans une lettre à son fils …
1931.
C’est depuis le scrutin de septembre 1930 que la question de l’arrivée des nazis au pouvoir, seuls ou dans une coalition, est ouvertement posée. Les analyses de Trotsky sont ici un bon indicateur : alors que l’IC et le KPD chantent victoire pour la progression de leur score, la vérité, affirme-t-il, est que le fait principal réside dans la percée du NSDAP avant la crise révolutionnaire qui s’annonce : « Dès le début de la crise, la petite bourgeoisie a occupé une position qui menace le système actuel de domination du capital, mais qui est en même temps mortellement hostile à la révolution prolétarienne. » (Le tournant de l’IC et la situation en Allemagne, 26 septembre 1930).
Selon Hermann Weber, de décembre 1930 au printemps 1931, la « ligne générale » du KPD fusionne les imprécations sur le « social-fascisme » et l’affirmation, remontant à juillet 1930, que le NSDAP est bien l’ennemi principal, dans un confusionnisme alarmiste et catastrophiste sur le thème « Le fascisme est là » : le gouvernement Brüning serait la dictature fasciste, déjà en place. Dans ce cas-là à quoi bon défaire les nazis ?
Début 1931 le NSDAP et la principale association réactionnaire d’anciens combattants, le Casque d’acier, engagent une campagne pour la dissolution de la Diète prussienne et le renversement du gouvernement régional de Prusse formé par le SPD et la « gauche » du Zentrum démocrate-chrétien : l’objectif est de liquider le bastion SPD qu’est devenu, par un paradoxe qui résume bien les rapports ambigus entre SPD, République et Reich, l’appareil d’Etat parlementaire prussien, et au-delà de centraliser l’Etat en supprimant les Länder, récupération impérialiste du vieux thème de gauche de la République allemande unifiée.
Le KPD décide d’abord de boycotter cette campagne, bien qu’il semble que Neumann et Remmele aient proposé de lancer une campagne communiste autonome pour la République unitaire, censée couper l’herbe sous les pieds des nazis – Thaelmann et Neumann se seraient battus lors d’une réunion du BP. Il y a toujours, semble-il, un certain flou sur ces divergences, car la position de Neumann a servi plus tard aux historiens de RDA à relativiser la responsabilité principale, qu’ils ont pourtant reconnue implicitement : c’est Moscou, ce sont Staline et Molotov, qui ont imposé au KPD d’appeler à voter comme les nazis, contre le SPD, en présentant le « plébiscite brun » comme le « plébiscite rouge », faisant de facto de celui-ci un plébiscite … brun-rouge.
Malgré cette conjonction, les 25 millions de voix requises par la constitution manquèrent, et la majorité de l’électorat et des militants communistes ne prit pas part au vote. Mais un élément décisif de confusion politique avait été répandu et Thaelmann pouvait expliquer qu’un gouvernement SPD serait quelque chose de pire pour la classe ouvrière qu’un gouvernement nazi (septembre 1931). Conjuguant ridicule et infamie, Piatnitsky se félicite : « Sauf le PCUS, aucun PC n’aurait pu en faire autant. »
Pourtant, cette convergence brun-rouge se produisait alors même que les affrontements entre nazis et communistes se multipliaient dans le pays : officiellement 79 nazis et 103 communistes tués pendant l’année (51 communistes par les nazis, le reste par la police qui frappe beaucoup moins les nazis).
Les combats ont souvent lieu pour le contrôle de la rue dans les quartiers ouvriers ou à proximité, les SA ayant les moyens financiers d’installer des locaux-tavernes-dortoirs, Sturmlokale. Dans cette lutte, le Front rouge (Rote Frontkämpferbund, RFB), officiellement dissout, poursuit en fait son existence, sous la direction d’Erich Wollenberg, un responsable communiste ayant pris part aux combats de Munich en 1919 et aux préparatifs insurrectionnels de 1923. Neumann, encore lui, les appelle à écraser les fascistes chaque fois que possible, et la presse du parti publie des listes de tavernes SA à liquider. Trois grands repères sont pris d’assaut et détruits en septembre 1931, dont la taverne de Neükoln (banlieue de Berlin). C’est aussi en octobre 1931 que le front unique local est réalisé à Brunswick, avec grève générale locale, suite à l’assassinat de militants.
Or, là encore, la direction vient mettre bon ordre : le 10 novembre une circulaire interne dénonce les dérives « gauchistes » et « terroristes » et, à l’encontre de la légende diffusée le restant du siècle selon laquelle les communistes ont toujours affronté physiquement les nazis, stoppe les combats. Comme l’écrira Erich Wollenberg, exclu en 1933, dans une lettre ouverte diffusée après la défaite par les trotskystes, ces directives avaient la même cause que l’ordre de participer au plébiscite brun : l’ennemi principal, pour Moscou, était et devait rester le SPD, pas le NSDAP. Seulement du « gauchisme » et de l’imbécillité ?
Fin 1931 se produit pourtant un événement politique lourd de signification sinon de conséquences : l’exclusion et l’organisation en parti indépendant de la gauche social-démocrate. Les réseaux mis en place par Paul Lévi, renforcés courant 1930 du SO des Jeunesses qui condamne le soutien apporté à Brüning au nom du « moindre mal », plus 6 députés et une équipe de réformistes sincères, Max Seydewitz, Kurt Rosenfeld, Erich Ziegler, renforcés de la pédagogue pacifiste Anna Siemsen et de l’économiste marxiste Fritz Sternberg, rejoints lors de leur exclusion par l’USPD maintenue, de longue date marginale mais dotée d’un vétéran prestigieux, Georg Ledebour : telles sont les composantes qui, le 4 octobre 1931, forment le SAP, Parti Socialiste Ouvrier, qui se prononce, comme Trotsky vient de le faire dans d’importants articles consécutifs au plébiscite prussien, pour le front unique immédiat contre les nazis.
La réaffirmation de la ligne de dénonciation prioritaire du « social-fascisme » par les staliniens vise, du coup, ce petit parti naissant … En fait, ces exclusions étaient largement préventives : c’est à partir de mi 1932 que la crise va se généraliser à toute la base du SPD.
1932.
Fin 1931 début 1932 le gouvernement Brüning semble s’user tout autant que son prédécesseur, et pour les mêmes raisons. L’impérialisme français essaie d’être inflexible et exigeant sur le paiement de « la dette », le patronat allemand exige la liquidation totale de tous les acquis sociaux – alors que d’ores et déjà, au nom de la famille patriarcale, un chômeur ayant des parents n’est pas indemnisé, mesure ravageuse pour le moral des familles … – et la droite nationaliste forme, au prétexte du refus des concessions à l’impérialisme français et à la « finance cosmopolite », le « front de Harzburg » dont les nazis sont à la fois les vedettes, la force prédominante et l’élément turbulent. Bref, toutes les forces capitalistes et réactionnaires se liguent, pour des motifs contradictoires, pour dire que le gouvernement Brüning ne suffit pas, qu’il a fait son temps, et qu’il faut aller plus loin, plus vite et plus fort.
C’est dans ce contexte qu’interviennent les élections présidentielles. Le SPD au nom du moindre mal appelle à voter Hindenburg, alors que le KPD lance un slogan en lui-même assez juste – « Voter Hindenburg c’est voter Hitler » – mais associé à la dénonciation du SPD comme « social-fasciste » (ce que prouve bien le fait qu’il vote Hindenburg et donc Hitler !). Hitler est naturalisé allemand et peut être candidat. Au 1° tour, Hindenburg obtient 49,6% des voix, Hitler 30,1%, Thaelmann seul candidat ouvrier 13,2, Dürsterberg du Casque d’acier 6,8% et au second tour, Dürsterberg s’étant retiré, Hindenburg est élu par 53% des voix contre 36,8% à Hitler et 10,2 à Thaelmann. Ce scrutin de nature plébiscitaire et bonapartiste, ou si l’on veut, pour parler à l’allemande, ultra-bismarckienne, est donc une catastrophe pour le mouvement ouvrier, bien que le KPD s’y soit présenté malgré tout comme un mole de résistance conséquent ; mais la perte d’1 million de voix entre les deux tours indique la démoralisation de ses propres électeurs, probablement, en l’occurrence, des électeurs SPD qui ont eu peur d’Hitler et sont allés voter Hindenburg alors qu’ils avaient voté KPD au premier tour malgré le « social-fascisme ».
Le capital allemand hésite : faut-il continuer à pousser les bandes nazies ou est-il possible d’aller vers une sorte de dictature militaire avec Hindenburg ? Le gouvernement Brüning aux abois tente de miser sur cette dernière option et prononce l’interdiction des SA, le NSDAP déclarant se soumettre à la légalité, malgré des rébellions récurrentes parmi les SA berlinois. Mais Hindenburg lui-même et les milieux militaires considèrent que pour aller vers la dictature paramilitaire, la pression nazie est nécessaire et utile et qu’il faut en outre se passer ouvertement de tout soutien gouvernemental de la part du SPD, bien que celui-ci, aux abois, soit disposé à capituler toujours plus. Casser la social-démocratie, en tant que colosse aux pieds d’argile, sera en fait largement chose faite courant 1932, où commence le grand calvaire du prolétariat allemand.
Fin mai, Hindenburg vire Brüning, dissout le Reichstag, nomme von Papen chancelier, un catholique comme Brüning mais bien plus marqué à droite toute, et autorise à nouveau les SA, leur donnant le signal de la curée pour la campagne électorale. Celle-ci fera sans doute plusieurs centaines de morts, dont le massacre d’Altona (19 morts). La terreur SA qui est avant tout urbaine commence à prendre des proportions similaires à ce qu’avait été la terreur squadriste en Italie en 1920.
C’est alors que, dans des conditions plus que douteuses aux plans juridique et constitutionnel, la diète et le gouvernement du plus important des Länder, celui de Prusse, qui était aux mains du SPD, sont liquidés. Le SPD perd ses positions dans l’appareil d’Etat, et avec elles ce sont les éléments que l’on pourrait qualifier de « républicains » dans l’armée, la police et la bureaucratie (dont les coupables du 1° mai sanglant de 1929), qui sont expurgés.
Lorsque ce coup d’Etat prussien est commis le 20 juillet, le KPD appelle à l’unité et à la grève générale pour le … lendemain. Ceci permet à certains historiographes de dire que les communistes allemands ont quand même appelé à l’unité d’action. En fait, s’il est probable que cette posture s’explique en partie par la pression de la base pour une véritable action qui ne pouvait qu’être unitaire, elle vise à déconsidérer grève générale et unité et y arrive : tout le monde comprend très bien que cet appel à « l’unité à la base » ne sera pas suivi et les militants du KPD ayant un emploi ne font pas grève. Cet appel intempestif, prenant de court la construction du front unique ouvrier, a en fait contribué à la défaite. Pour les ouvriers social-démocrates, un an après le plébiscite rouge-brun qui réclamait ce qui vient de se produire, il montre que les communistes sont des guignols. Il y a révolte, mais associée à une profonde démoralisation, dans les rangs social-démocrates : la capacité de lutte manifestée par les appareils syndicaux réformistes contre le putsch de Kapp en 1920 est morte.
Le scrutin du 31 juillet donne 37,2% aux nazis, 21,6% et 14,2% respectivement au SPD et au KPD, le premier reculant et le second progressant sans doute à son détriment, 12,4% au Centre catholique, 5,9% aux nationaux allemands (droite prussienne), et seulement 1% chacun aux deux partis « démocrates » qui avaient, avec le SPD et le Centre, porté autrefois la République de Weimar sur les fonts baptismaux. Mais la première défaite décisive du prolétariat allemand s’est produite le 20 juillet.
Le gouvernement von Papen joue à peine la comédie de l’impartialité : il promulgue la peine de mort pour les violences politiques mortelles, mais lorsqu’une bande de SA piétine à mort un ouvrier communiste chez lui à Potempa, ils sont acquittés. L’équation politique peut se résumer ainsi : un pouvoir de plus en plus militaro-bonapartiste au sommet est mis sous la pression d’un mouvement fasciste de masse (dont, paradoxalement, le bastion politique est parlementaire), et la conjonction des deux peut frapper tant que le mouvement ouvrier est divisé et ne s’unit pas pour résister.
Le mouvement ouvrier semble paralysé structurellement. Les travaux des historiens (Hermann Weber, Eve Rosenhaft) et les témoignages (Simone Weil, Daniel Guérin) montrent une dichotomie complète entre SPD et KPD qui a pris un caractère sociologique : le premier est le parti des ouvriers qualifiés syndiqués ayant un emploi, le second est le parti des chômeurs et est d’ailleurs devenu un parti passoire, les passages se faisant aussi avec les nazis parfois. Au plan électoral pourtant le KPD ne cesse de progresser lentement mais réellement et a sans aucun doute des voix de travailleurs SPD qui votent pour lui pour protester contre leurs dirigeants et pour l’unité d’action, sans le rejoindre ni se rapprocher de lui au plan organisationnel : le SPD est retranché dans ses municipalités et ses locaux syndicaux, tandis que le KPD, à peu près inexistant au plan syndical sauf à Berlin, ne cesse de parader et de faire un bruit vain. Cette partition sociologique n’est pas la cause, mais une résultante de la politique des deux partis (le KPD n’avait pas ce profil à l’origine), mais elle devient à son tour un facteur qui facilite et reproduit la division et l’impuissance.
Simone Weil – une source de premier plan- note qu’ « après le 31 juillet, il n’y eut plus de proposition de front unique d’organisation à organisation ; quant aux comités de front unique surgis spontanément en juillet, ils disparurent, et d’autant plus rapidement que les attentats hitlériens se firent plus rares, et bientôt s’interrompirent. »
Mais « les décrets-lois des 5 et 6 septembre vinrent eux-mêmes donner à toute lutte revendicative le caractère d’une lutte directe pour le pouvoir d’Etat. » Ces décrets, pris hors Reichstag, permettent à tout patron de baisser les salaires : c’est la fin des conventions collectives que l’appareil syndical disait vouloir préserver, ce qui le contraint à adopter une posture oppositionnelle. Une vague de grève éclate, grosse d’orages et de rapprochements : c’est donc la base sociale-démocrate dans les entreprises qui se lance dans ces grèves, non pas générales, mais déjà généralisées. Le NSDAP garde une prudente expectative : il ne lance pas les SA contre les grévistes.
Tentant à son tour de s’ériger en pouvoir bonapartiste fort au-dessus de la société et des factions, von Papen après avoir lancé cette attaque anti-ouvrière généralisée, veut dissoudre à nouveau le Reichstag qui a élu le nazi Göring à sa présidence. Au cours de la séance du 12 septembre, le KPD présente une motion de défiance demandant le retrait des décrets-lois … que votent sociaux-démocrates, nazis et catholiques !
La campagne pour les nouvelles élections législatives se déroule donc en même temps que la vague de grèves, qui s’étiole cependant malgré plusieurs victoires locales sur les salaires, qui seront sans lendemains : la force de la classe ouvrière est loin d’être pleinement reconstituée, on s’en doute. De plus la situation est propice aux équivoques : l’opposition aux décrets-lois vient des deux partis ouvriers mais aussi du NSDAP. Mi-octobre les syndiqués SPD des transports de Berlin votent sur la grève, qui est écartée de peu ; le « syndicat rouge » appelle alors à la grève, et, ayant saisi le moment opportun, celle-ci est largement suivie. Goebbels joue alors un coup de poker : il apporte le soutien et la participation des nazis à la grève. Au lieu d’appeler à l’unité et d’exiger du syndicat réformiste qu’il s’engage, les communistes acceptent telle quelle cette collaboration. La grève des transports de Berlin, très populaire et marquée par des affrontements massifs avec la police et les jaunes, auxquels prennent part les chômeurs, démarre une semaine avant le scrutin législatif. C’est en fait la dernière fois dans l’histoire allemande que le spectre de la grève générale ressort au grand jour …
Aux élections, le SPD recule à 20,4% et le KPD monte encore à 16,8%, et le fait majeur est le recul sensible des nazis, qui font tout de même 33% des voix, les nationaux-allemands remontant légèrement. Le retentissement psychologique est énorme car le nazisme se présentant comme un mouvement de masse allant toujours de l’avant, une dynamique sans fin, le charme est rompu (si l’on ose dire). Pendant la campagne, le grand patronat industriel a suspendu son aide aux nazis : ont-ils suffisamment servi, ne devient-il pas dangereux de continuer à les pousser alors que le but est « simplement » d’écraser le mouvement ouvrier et d’avoir un pouvoir fort ? Leur engagement dans la grève des transports la main dans la main avec les communistes paraît illustrer leur non-fiabilité pour les tenants de l’ordre, mais il a sans doute limité leur recul électoral à Berlin, où le premier parti est le KPD …
Le lendemain du vote, les nazis donnent l’ordre de reprise du travail à Berlin -sans aucun résultat salarial pour les grévistes. Et cet ordre est suivi : tous les travailleurs sont convaincus que les communistes seuls ne peuvent strictement arriver à rien. C’est donc là, après le 20 juillet, la seconde défaite cuisante du prolétariat allemand, aggravée par la confusion politique et qui l’a éloigné un peu plus de la seule issue pour survivre, le front unique ouvrier.
Le recul nazi est interprété par les réformistes, Hilferding ou Léon Blum, comme le commencement de leur fin. C’est en réalité le commencement véritable de leur intronisation au sommet de l’Etat, car le parti nazi vacille et faiblit, son moral est atteint, et la perspective de son effondrement et de sa dislocation se dessine, mais justement : si ce rempart s’effondre (ou cesse d’être fiable) le capital allemand se sent incapable d’arriver à ses fins : les décrets-lois permettant la baisse des salaires entreprises par entreprises sont effectivement abrogés.
Les tractations pour un nouveau type de gouvernement encore se mettent en branle tout de suite et les nazis sont de la partie. Elles aboutiront en décembre à la dernière mouture du bonapartisme pré-nazi : le cabinet von Schleicher, un militaire qui tente de draguer l’appareil syndical social-démocrate de Leipart sur une ligne d’association capital-travail, et qui cherche à attirer sur la même ligne la « gauche nazie » de Gregor Strasser, tout en faisant des projets de crédits aux petits paysans et de redistribution partielle des terres des jünkers ruinés, ce qui suscite la réaction du clan Hindenburg désormais de plus en plus ouvert à Hitler en personne.
D’une certaine façon, cette fin d’année 1932 est le crépuscule de toutes les forces politiques constituées, sans exception, en Allemagne. La faillite du nazisme en tant que mouvement de masse a commencé. La faillite de tous les partis de Weimar est avérée, la social-démocratie est un gros rocher qui fait eau de toutes parts et que cernent les eaux. Le Centre catholique a donné des chefs successifs à des formules de pouvoir autoritaire toujours plus réactionnaires et toujours impuissants à aller au terme de leurs visées. La faillite du communisme stalinien est avérée aussi, aboutissant à cette apothéose d’une grève révolutionnaire avec des syndicats rouges menée la main dans la main avec les nazis et qui s’arrête dès que ceux-ci ne veulent plus la faire. C’est après que tous auront eu touché le fond qu’en deçà même du fond sera instauré le régime le plus fou du XX° siècle.
Et pourtant, les forces d’avenir ont cherché à sourdre, à transpirer, dans et à partir des rangs communistes et surtout, en fait, social-démocrates.
Dans le KPD 1932 officialise l’existence d’une « dissidence », et pas des moindres, aux sommets : deux des membres du triumvirat dirigeant (les deux ayant un cerveau, le troisième est Teddy), Neumann et Remmele, et plusieurs dirigeants importants du parti et des Jeunesses dont Wollenberg, Flieg, Münzenberg, se sont, on le sait aujourd’hui, opposés dans les cercles dirigeants avec l’espoir qu’une crise à Moscou allait leur ouvrir des possibilités. Mais la base a été tenue à l’écart. Neumann est écarté fin 1932 sous des accusations qui lui font porter la responsabilité soit des erreurs les plus lourdes – la ligne nationaliste – soit de la critique trop dure de certaines -envers le vrai-faux appel à la grève générale du 21 juin. Neumann et Remmele seront liquidés à Moscou dans quelques années. Au total, la répression stalinienne dans les cercles dirigeants du KPD fera un nombre de victimes probablement supérieur à la répression nazie. Les informations sur cette crise récurrente au sommet filtrent dans la presse trotskyste via les articles anonymes de Werner Scholem.
Mais c’est dans le SPD que la poussée vers le front unique est la plus forte à la base, beaucoup plus que dans le KPD dont la « base » est souvent dans un état moins propice – parti-passoire, jeunes chômeurs, infiltrations policières et nazies, mentalité disciplinaire d’appareil, cynisme. Selon Simone Weil et d’autres témoignages, les jeunes et les ouvriers du rang dans le SPD sont tempétueux depuis juillet 1932. Mais ce souffle d’une part ne trouve pas de relais dans l’appareil électoral et syndical très verrouillé et atteint d’une peur panique qui le pousse à ne surtout pas bouger, et d’autre part se heurte systématiquement à la politique du KPD.
Le phénomène le plus important est la double évolution du SAP. D’une part il commence à devenir un petit parti de masse, « à la fois une secte et un parti de masse » dira S. Weil, qui atteint les 30 à 40 000 membres à la veille du dénouement, si l’on compte les sympathisants actifs et les milieux touchés. D’autre part, la minorité de la KPO, déjà en désaccord avec le silence de celle-ci sur la Russie, conduit par Jabob Walcher, Paul Frölich, Wendelin Thomas, la quitte avec environ 800 militants après le plébiscite brun-rouge, et prend début 1933 la direction du SAP que son aile réformiste (Seydewitz) va délaisser. C’est un noyau communiste, de formation luxembourgiste, passé par le gauchisme du début des années 1920 puis rangé derrière la droite brandlérienne, qui prend la tête de ce petit parti de masse issu de la social-démocratie et y forme ce type d’unité que Paul Lévi avait tenté en 1922. Développement très significatif permis par l’aspiration unitaire vitale, mais en même temps très tardif.
L’auteur de référence des partisans du front unique, qu’ils le disent ou non, est Trotsky. Mais les trotskystes allemands eux-mêmes restent faibles, affaiblis par leur origine zinoviéviste et gauchiste, le sectarisme de beaucoup d’entre eux, et le noyautage stalinien, ayant déjà conduit à deux scissions depuis leur constitution en organisation -la seconde largement manipulée par le GPU. Leur ligne et celle de Trotsky est de vérifier vraiment s’il n’y a plus rien à tirer du KPD, car si c’est le cas la bataille leur semble perdue, et si ça ne l’est pas alors il y a encore un espoir.
1933 et la suite.
Les quelques semaines du cabinet von Schleicher sont celles de la faillite générale et de l’impuissance avérée que j’ai décrite ci-dessus. Le projet d’élargissement bonapartiste de l’assise du pouvoir, vers la « gauche nazie » et vers les sommets syndicaux social-démocrates et chrétiens, ne se réalisera pas, et ce qui domine ce sont les amples tractations qui aboutissent à la nomination de Hitler chancelier.
Dans les partis ouvriers angoisse et aspiration unitaire montent à la base et une inertie totale règne, de part et d’autre, dans les sommets. En fait, le front unique est fréquemment réalisé « à la base », non au sens stalinien, mais localement et de manière défensive, une défensive qui se transformerait très vite en offensive si elle se généralisait. Il est également significatif que les percées les plus fortes des deux regroupements politiques agissant à fond pour le front unique, que sont le SAP et les trotskystes se produisent alors (on ne peut en dire tout à fait autant, en effet, des brandlériens qui se prononcent pour le front unique mais ne veulent pas critiquer officiellement Moscou et qui préconisent la « destruction » du SAP, ni du Léninbund qui se présente comme le vrai KPD et flirte avec des positions ultra-gauche tout en ayant un fonctionnement de secte). La direction communiste du SAP en prend la tête dans les semaines mêmes de la tragédie, ses anciens dirigeants retournant au SPD, et des bastions ouvriers du KPD ayant encore une tradition remontant aux Délégués révolutionnaires de 1918 se rapprochent des trotskystes et résisteront aux nazis, seuls, pendant des semaines après la prise du pouvoir, comme le quartier berlinois d’Oranienburg.
Un affrontement central marque les derniers jours du cabinet Schleicher. Les SA annoncent qu’ils vont défiler devant la Karl Liebknecht Hauss, le siège du KPD. Alors que le réflexe des militants et de bien des cadres du parti est de préparer l’affrontement de masse, un télégramme de Moscou, précisément, interdit toute action – provoquant une bagarre entre Hermann Remmele et la majorité du CC. Le dimanche 22 janvier, les SA défilent, hurlent et provoquent les quartiers communistes, sans rencontrer grande résistance sauf à Oranienburg et dans de nombreux incidents isolés. Le SPD a appelé à … fermer les volets. Le lendemain 23 janvier, la police, en parfaite division du travail avec les SA, occupe le siège : spontanément des milliers de militants viennent en désordre tenter de le reprendre et sont refoulés par flics et SA ensemble. Le jeudi 25 janvier c’est la contre-manifestation du KPD : la dernière grande manifestation communiste de l’Allemagne de Weimar, plusieurs centaines de milliers par -35°, avec la participation, admise par les organisateurs, du SAP et de sections SPD et Reichbänner. Le succès est dû, paradoxalement, à la défaite : ce sont les prolétaires privés de leur bataille les jours précédents qui sont venus en masse. Le dimanche 28 c’est la manifestation de protestation du SPD : des centaines de milliers là aussi, avec le service d’ordre qui tente de tenir le SAP à distance. Manif dans la manif, le SAP forme une haie qui scande : SPD, KPD, müssen gemeinsam marschieren, slogans applaudis ou repris par, semble-t-il, une majorité de la manif. Le temps presse.
C’est pour cela que le capital prend l’initiative. Deux jours plus tard Hitler est nommé chancelier d’un cabinet dans lequel les nazis sont minoritaires (et Hindenburg dissout le Reichstag le lendemain). Le coup semble énorme et produit d’abord un effet de tétanisation, de sidération. Pourtant, la première réunion du nouveau gouvernement est dominée, elle, par une question : comment prévenir la grève générale ?
L’étrange mois de février 1933 voit toutes les forces en présence, au niveau national et international, comme figée dans l’attente d’une explosion, d’une guerre de rue qui semble inévitable. Quatre semaines surréalistes qui sont dénouées par l’incendie du Reichstag, dans la nuit du 27 au 28 février.
Un jeune militant ouvrier hollandais, qui avait quitté le PC et était proche d’un groupe conseilliste ultra-gauche, Marinus van der Lubbe, a causé l’incendie. Les staliniens et même Bertold Brecht l’ont fait passer au mieux pour un manipulé, au pire pour un provocateur policier, l’idée qu’il s’agissait d’un déséquilibré a été adoptée par l’opinion publique, les nazis le faisant de plus passer pour homosexuel. Que son acte ait été exploité à fond par les nazis ne fait pas de lui un provocateur : vouloir casser l’extrême tension immobile du mois de février 33 était légitime et reflétait probablement les souhaits intimes de milliers de prolétaires, et si ce signal de guerre civile fut celui non du combat, mais de l’écrasement sans combat du KPD, la faute n’en incombe pas à van der Lubbe, mais bien au stalinisme.
Nazis et appareil d’Etat étaient sur le qui-vive et réagissent immédiatement en saisissant l’occasion d’attribuer l’incendie « aux communistes » et de détruire physiquement le KPD par une offensive centralisée de guerre civile préventive, dont les plans étaient au point depuis bien longtemps. Dès le 28 au matin les arrestations pleuvent : 4000 cadres communistes sont immédiatement enlevés, amorçant un processus qui verra, tout au long du sinistre printemps 33, environ 150 000 militantes et militants ouvriers passer entre les mains des SA, et quelques milliers d’entre eux commencer à peupler le premier camp de concentration ouvert à Dachau. Deux aspects dessinent particulièrement le phénomène de terreur :
- le recours systématique aux passages à tabac et à la torture, ainsi qu’aux viols, répand une rumeur d’épouvante et de honte : grande est en effet la pudeur sur cette dimension dans les publications de protestation contre la terreur allemande diffusées dans toute l’Europe, sauf à signaler tel fait précis d’une manière sensationnaliste. La dimension perverse du nazisme n’est que très rarement envisagée et analysée. Le caractère de pathologie sexuelle du nazisme avait été perçu intuitivement, on l’a dit, par Paul Lévi dès 1923, et il est analysé par le psychanalyste communiste Wilhelm Reich, qui contacte Trotsky peu après la catastrophe.
- La révélation d’une infiltration nazie et/ou policière au plus haut niveau de l’appareil du KPD, paralysante. Les organisations clandestines de combat du KPD sont tout de suite bloquées par les infiltrés : Werner Kraus, secrétaire du parti en Poméranie, Alfred Kattner, chef des gardes du corps de Thaelmann qui le livre dès le 3 mars et sera, tout de même, abattu par des militants, Wilhelm Heim, compagnon de beuverie de Thaelmann et membre suppléant du BP : c’est tout l’entourage corrompu et noceur de Teddy qui s’avère noyauté, et les crapules sont montées dans l’appareil en bouffant du trotskyste et de l’oppositionnel ; ils ont toutes les adresses, les codes et les noms.
Il est donc tout à fait insuffisant de décrire la destruction du KPD comme un fait de répression de masse où le fort assassine le faible. Le KPD en tant que parti qui répétait depuis des années « après Hitler viendra notre tour » et se présentait comme l’incarnation même de la virilité prolétarienne combattante, ne s’est pas battu, et c’est en cela que réside le cœur de la défaite. Le 2 mars, Trotsky disait à ses proches que l’espoir subsistait, le 12 il écrit que le KPD ne se relèvera pas.
Mais en fait, en s’effondrant ainsi comme une chiffe, malgré la volonté de sa base, la résistance localisée de milliers de militants et leur héroïsme, le KPD ne faisait-il pas, au fond, qu’exécuter jusqu’au bout la volonté de Staline : il ne fallait pas empêcher Hitler de prendre la tête de l’Allemagne ?
La légalité formelle et l’Etat de droit en Allemagne se sont effondrés à la veille des dernières élections parlementaires de Weimar, le 5 mars. Scrutin remarquable : une participation de 90% et, malgré la terreur, le vote ouvrier qui est toujours là, avec 18,3% au SPD et 12,3% au KPD, les nazis faisant 43,9% et formant une majorité avec les nationaux-allemands (8%). La base est toujours là, mais elle assiste à la défaite sans combat et prend les coups.
Le même jour, la Comintern lance un appel à « l’unité contre les nazis » qui ne nomme même pas la social-démocratie et qui était en fait en préparation depuis le 25 février, sans doute pour répondre à une proposition officielle d’unité et de « renonciation aux critiques mutuelles » faite par le SPD mi-février …
Dans son rapport du 1° avril au présidium de l’IC, triste poisson, le vétéran brisé Fritz Heckert chante les louanges de Staline et assure que la ligne a été juste jusqu’au bout et que la social-démocratie est responsable de la victoire de Hitler …
De fait, et même s’il est évident que les coups portés sur le KPD ont par ricochet ou même directement déjà très largement atteint la social-démocratie, Hitler jusque dans le crime a pris soin de préserver le cadre de la division SPD-KPD sans lequel il ne serait jamais parvenu au sommet : le KPD a donc été le premier frappé, sans doute parce qu’en dépit de son incapacité, c’était de lui ou de ses rangs à la base et autour de lui que pouvait surgir une contre-attaque ouvrière insurrectionnelle. On sait d’ailleurs aujourd’hui que Neumann fut accusé, dans l’appareil stalinien, d’avoir préconisé une telle insurrection : les flics du NKVD, sous la conduite de Herbert Wehner (futur dirigeant du … SPD après 45 !) et de Walter Ulbricht, futur dictateur au petit pied de la RDA, perquisitionnent dans les domiciles abandonnés par les militants et découvrent une lettre de Neumann à Remmele l’exhortant à faire « comme Liebknecht » en lançant la base du parti dans le combat …
Ce combat n’a pas eu lieu. Pouvait-il encore être gagné s’il avait été engagé ? L’histoire ne peut le dire, mais il est clair que la masse prolétarienne n’était pas en mesure, en mars 1933, de monter « seule » au front quand son secteur agressé, le KPD, ne combattait pas, se disloquait et que ses chefs réaffirmaient leur infaillibilité …
Restait donc le SPD. Le 23 mars, se réunit le Reichstag qui vote les pleins pouvoirs à Hitler, base « légale » de la dictature pour les 12 terribles années à venir. Tous les partis bourgeois, sans aucune exception, votent Pour. Le KPD étant interdit de siéger, seul le SPD vote Contre, avec 94 députés présents sur 120 – les autres, déjà en butte à la répression, n’ont pu venir. Le discours de Otto Wells prononcé en cette circonstance est tantôt présenté comme pathétique, tantôt comme héroïque. Il fut les deux à la fois : le courage de Wells ne fait pas de doute, tout comme sa ligne politique de protection de l’Etat bourgeois : en novembre 18 c’est lui qui avait gagné les casernes contre les Délégués révolutionnaires et les spartakistes, en mars 1920 il avait été le seul chef SPD à être présent avec Legien dans l’appel à la grève générale, et il est là ce 23 mars 33, déjà blessé, l’année précédente, par le très prochain chef de l’Arbeitfront, l’alcoolique Robert Ley. Son discours annonce que les social-démocrates résisteront comme ils ont résisté aux lois d’exception bismarckiennes et là, le pathétique et l’aveuglement l’emportent …
Dans les jours qui suivent commence en fait l’implosion de la social-démocratie. Leipart avec la direction des syndicats ADGB cherche à maintenir son existence légale et rompt les liens organiques entre syndicats et SPD, lequel de son côté, mû par une semblable préoccupation, rompt les liens avec l’Internationale socialiste qui a dénoncé le régime hitlérien comme une dictature sanglante !
Pour les nazis, et pour la classe capitaliste dans son ensemble, l’étape décisive est un coup ultime à porter, désormais assez facile : priver la classe ouvrière de ses organisations élémentaires, les syndicats. Hitler annonce que le 1° mai sera férié et verra la constitution de l’Arbeitfront, les chefs de l’ADGB, poussant la prosternation odieuse jusqu’au bout, appellent à participer à la « fête », mais ne sont guère suivis des structures syndicales de base. Ce jour-là, chômé et payé pour la première fois, les SA commencent à s’installer dans les locaux syndicaux. Les gestes de résistance sont rares, et donc faciles à écraser lorsqu’ils se produisent : à Duisbourg les responsables syndicaux sociaux-démocrates sont noyés. Le lendemain 2 mai la dissolution de tous les syndicats et leur intégration au Front du Travail est proclamée officiellement.
La descente aux Enfers n’est pas close. Le 10 mai les biens du SPD sont confisqués bien qu’il ne soit pas encore officiellement interdit. Le 13, une grande partie de sa direction, dont Otto Wells, part à Prague ou à Sarrebruck (encore sous contrôle français) et, immédiatement, adopte une ligne verbalement plus combative que le groupe parlementaire encore existant. Celui-ci s’illustre en votant pour la déclaration « pacifiste » de politique étrangère de Hitler du 17 mai, malgré l’opposition interne de Kurt Schumacher, qui sera bientôt arrêté et qui assurera la continuité du SPD en 1945. La dissolution interviendra « enfin » le 22 juin, lorsque le SPD est en fait déjà liquidé.
Un point commun au SPD et au KPD est que ni l’un ni l’autre n’ont produit d’organisation clandestine nationale digne de ce nom sous le nazisme.
Il n’y a pas de KPD structuré nationalement dans la clandestinité alors que les trotskystes et même le petit groupe conseilliste des Röte Kampfer passés par le SPD et la proximité avec Lévi parviendront, eux, à se structurer clandestinement pendant quelques années !
Il n’y a, pas plus que le KPD, de structure clandestine nationale du SPD : ce sont les groupes contestataires qui parviendront, parfois jusqu’à la fin des années trente à reconstituer un SPD en tant que tel : les organisations qui résistent dans la clandestinité sont d’abord le SAP, seul à tenir un congrès clandestin le 12 mars 1933, et les courants contestataires : Neue Beginnen, « socialistes révolutionnaires ».
La destruction du mouvement ouvrier organisé, c’est l’avènement du totalitarisme. La mise au pas de toutes les institutions, de la société civile, se généralise pendant l’été 33 : tous les partis sont interdits ou absorbés par les nazis, le concordat avec le Vatican ayant donné le signal de l’intégration de l’ancien Centre catholique dans leurs rangs …
Pour autant, la stabilisation et le visage du nouveau régime ne furent pas établis tout de suite. Ce que le KPD n’a pas fait en mars 1933, ce sont les milices social-démocrates autrichiennes qui le feront dans la semaine qui suit le 12 février 1934, lorsque le Schutzbund de Linz décide de combattre. La corrélation entre Allemagne et Autriche est directe : le chancelier Dolfüss, social-chrétien, avait suspendu parlement et Etat de droit dans les jours suivant l’incendie du Reichstag. Les milices socialistes autrichiennes ont choisi, elles, de se battre le dos au mur, sauvant ainsi l’honneur du mouvement ouvrier germanique, et adressant un message à toute l’Europe, pratiquement au moment même où le prolétariat français imposait l’unité à la SFIO et au PC, à la CGT et à la CGTU. L’irruption des masses commençait, hors d’Allemagne, mais à terme menaçante pour le nouveau régime.
Fin juin 1934 la « nuit des Longs couteaux » (qui suscita encore des « analyses » sur la chute proche de Hitler dans les milieux cominterniens …) voyait Hitler faire le ménage dans ses propres rangs, pour conjurer le risque de débordement des bandes SA et des éléments petits-bourgeois croyant à une « seconde révolution » qui leur remplirait les poches en s’en prenant à la finance, liquide physiquement l’appareil SA et domestique cette organisation, désormais ravalée au second rang derrière les SS. Dans les mois qui suivent, avec le décès du chancelier Hindenburg, il s’attribue ses pouvoirs.
Certains analystes pensent alors que l’Allemagne va revenir vers une dictature de type « légal », plus classique, les mouvements de masse de lumpens, jeunes désaxés, bandits, petits-bourgeois, prolétaires atomisés, qui avaient fait la prise du pouvoir, étant désormais endigués, et que c’est un Etat totalitaire de type italien – ou soviétique ! – qui se met en place tout en respectant, lui, la propriété privée. Sauf celle des Juifs : justement, le régime des SS, plus que des SA désormais, donne une place croissante au racisme et à la persécution antisémite, ainsi que celle des malades mentaux, Tsiganes, handicapés …
Le nazisme va progressivement mettre son aspect le plus sinistre (présent depuis le début) au premier plan, à proportion même de sa servilité envers le grand capital et la grande industrie. Les lois de Nuremberg (septembre 1935) scandent ce centrage sur l’antisémitisme, qui, bien présent, n’avait pas été l’axe ni le moyen de la montée et de la prise de pouvoir, et se centre en même temps sur la préoccupation bestiale et sexuelle du nazisme par l’interdiction de la « souillure » (les rapports sexuels) entre Juifs et « aryens ». Le drapeau à croix gammée devient alors le drapeau allemand : le régime a pris sa tournure définitive, qui n’ira que crescendo ; le dynamisme de la horde petite-bourgeoise déchaînée est intégré au dynamisme impérialiste et militariste, sous la forme de l’antisémitisme et du délire biologique des SS.
Le livre de Chapoutot peut être utilisé aujourd’hui par les partisans français de la division pour disculper la responsabilité de LFI de lutter pour l’unité. Que Cazeneuve et Hollande s’y opposent, c’est un peu évident pour des partisans de la lutte de classe et de l’émancipation. Mais qu’une partie importante de la gauche s’abstienne d’une lutte conséquente, de chaque minute pour créer une dynamique unitaire qui emporte tout le mouvement ouvrier et ses alliés démocrates contre la progression de l’extrême-droite, c’est grave.
Merci donc à Vincent de rappeler cette évidence et de la documenter si clairement.
John Barzman
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Juste pour signaler une coquille, Le prénom de Chapoutot c’est Johann et non Jérôme comme écrit au début
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Oups ! Merci pour le signalement. C’est corrigé !
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