Aujourd’hui, mardi 20 décembre 2022, un évènement important, et annoncé, a lieu : l’ouverture d’un procès, en Europe, pour délit de syndicalisme, contre les dirigeants du BKDP bélarusse, Aliaksandr Iarashuk, Siarei Antusevitch, Irina Bud-Husaim. Nous l’avons dit, c’est la plus grave répression antisyndicale en Europe depuis Franco. Et la cause du procès est le déni de démocratie contre lequel a réagi la classe ouvrière bélarusse en 2020 contre l’élection truquée de Loukatchenko, et le soutien du BKDP au peuple ukrainien.

En France la CGT ouvre aujourd’hui son site sur ce procès, c’est son honneur. Lors de la manifestation du 10 décembre, CGT, FSU et Solidaires ont défendu le BKDP dans leurs interventions. Boris Kravchenko, président de la centrale indépendante russe (« indépendante » signifie : non issue des anciens syndicats officiels « soviétiques »), la KTR, s’est rendu à Minsk pour témoigner en faveur des « accusés ». La KVPU, centrale syndicale indépendante ukrainienne, a publié un message de solidarité. Des représentants en exil du BKDP et des syndicalistes allemands se sont rassemblés devant l’ambassade biélorusse à Berlin. La centrale syndicale néerlandaise, la FNV, et sa secrétaire générale, se sont rendus à l’ambassade biélorusse à La Haye. LO, la centrale suédoise, a écrit à l’ambassade aujourd’hui. En Inde, le syndicat INTUC demande la libération des syndicalistes emprisonnés. A Istamboul, une délégation de la centrale DISK a manifesté dans la localité jumelée avec Minsk, Badirkoy (photo).

C’est bien une mobilisation internationale qui serait nécessaire. Mais la CSI, Confédération Syndicale Internationale (ITUC en anglais) a d’autres préoccupations au moment présent : son secrétaire général tout récemment élu à son congrès mondial de Melbourne, Luca Visentini, a été arrêté à Bruxelles dans le cadre d’une enquête pour soupçon de corruption, interrogé puis relâché.

Il s’agit de l’affaire de corruption liée au Qatar, qui a soudoyé de nombreux politiciens et parlementaires européens, notamment du PASOK grec, pour qu’ils aident à donner une bonne image de la gazomonarchie organisatrice de la Coupe du monde climatisée en plein désert, où 6500 travailleurs-esclaves ont péri dans ses chantiers.

Comme le fait remarquer l’analyste syndical Frank Hoffer dans un article qui circule dans les milieux syndicaux, actuellement publié en allemand, anglais et italien, la réaction publique de Luca Visentini, qui n’a pas démissionné de son secrétariat général de la CSI à ce jour, et celle de la CSI qui a publié des communiqués parfaitement équivoques, ne sont pas admissibles : soit son innocence ne fait aucun doute pour la CSI qui doit alors dénoncer l’attaque menée contre lui, soit elle n’est pas démontrée sous réserve de l’enquête et il doit immédiatement démissionner ou être démissionné, et pas seulement juste « suspendu » comme c’est le cas.

L’article de Frank Hoffer signale précisément que Luca Visentini, en octobre 2022 après une visite au Qatar, a déclaré que ce pays menait des réformes et faisait des progrès ! Tiens donc …

Frank Hoffer soulève la question politique de fond : même si c’était vrai (et ça ne l’est pas), et même si Visentini n’a rien touché, laisser croire que la condition des travailleurs dépend de réformes d’en haut et du bon vouloir des hommes au pouvoir n’est pas du syndicalisme.

Par ailleurs, la FSM (Fédération Syndicale Mondiale) fait bien entendu ses gorges chaudes de l’affaire Visentini. Nul doute que ce thème va être utilisé par exemple dans la CGT en vue de son congrès confédéral de fin mars. Pourtant la FSM est mal placée pour donner des leçons. A côté d’organisations en Inde, Grèce, Afrique du Sud, Amérique latine, qui sont des syndicats, elle comporte des organisations étatiques et patronales de la pire espèce, dont la centrale officielle de Biélorussie dont le membre n°1 de sa « fédération des employés publics » s’appelle Loukatchenko, et les Chambres du travail d’Iran, qui ne sont rien d’autre que l’équivalent de la Charte du travail de Pétain en version islamiste. On peut aussi rappeler au souvenir de ceux qui regardent à côté de l’image, la présence du « syndicat » nord-coréen (un Front du travail serait une appellation plus parlante …]. Voila donc des rouges bien jaunes au vieux sens de ce mot, et même les positions de la FSM sur le Qatar mériteraient sans doute un examen …

Il serait, certes, illusoire de vouloir une Internationale syndicale révolutionnaire étant donné ce que sont les centrales syndicales dans chaque pays, qui lui servent nécessairement de bases. Mais il est par contre permis et nécessaire de combattre pour son indépendance envers les États et les grandes firmes. Des fédérations internationales de branches ont encore une telle indépendance aujourd’hui. Le problème crucial posé par la CES et par la CSI n’est pas qu’elles sont « réformistes ». Le problème est leurs liens aux institutions capitalistes nationales et internationales, lien avec la Commission Européenne dans le cas de la CES – contre lequel s’indignait Georges Debunne, son fondateur, dirigeant de la FGTB de Belgique, lien avec l’ONU et confusions avec le statut d’ONG dans le cas de la CSI. Leur critique est une chose beaucoup trop sérieuse pour être laissée aux partisans de la FSM dont les attaques ne reposent pas sur des principes de classe, mais sur ceux des États capitalistes qu’ils soutiennent et qui interdisent les grèves et les vrais syndicats : la FSM n’est structurellement pas une organisation de classe indépendante, elle.

Or, justement, le remarquable acharnement de l’appareil dirigeant de la CSI à ne pas démissionner immédiatement Luca Visentini, à l’encontre des intérêts « normaux » de l’organisation et des centrales nationales qui la constituent, n’est pas du « réformisme », mais relève du refus d’ouvrir la voie à un nettoyage touchant aux liens, aussi bien institutionnels qu’officieux, avec des institutions internationales, des États et des firmes, liens qui doivent être brisés.

L’indépendance syndicale est un enjeu international comme national. Le combat pour l’indépendance syndicale et une CSI indépendante et du coup sans dirigeants corrompus, et le combat pour des campagnes efficaces de défense des travailleurs et des libertés démocratiques, se rejoignent. Dans l’immédiat cela veut dire : démissionner un Visentini pour pouvoir défendre un Iarashuk !

VP, 20/12/2022.