Présentation

Nous reproduisons plusieurs documents en provenance de Londres où un appel à manifester devant l’ambassade du Kazakhstan a été lancé pour ce samedi 8 janvier 2022. Qu’en est-il à Paris ?

Premièrement, une tribune de Phil Hearse et Neil Faulkner, des militants socialistes de longue date, soulignant le caractère impérialiste de l’intervention russe et dénonçant le campisme soutenant ce dernier. Puis une déclaration du Mouvement Socialiste Kazakh.

Document 1 : Russian Hands off Kazakhstan!

Rejoignez-nous ce samedi 8 janvier à l’ambassade du Kazakhstan pour manifester votre solidarité avec le peuple kazakh contre une dictature corrompue et l’impérialisme russe.

Lien vers le site de Kazakh Solidarity

L’autocrate russe Vladimir Poutine a envoyé des parachutistes au Kazakhstan pour soutenir une dictature corrompue face à un soulèvement populaire.

La Russie est l’une des superpuissances impérialistes les plus lourdement armées du monde. Le dictateur kazakh Kassym-Jomart Tokayev a demandé le soutien de la Russie parce que son propre régime commence à perdre le contrôle de ses forces de sécurité alors que des manifestations éclatent dans les grandes villes du pays.

Les manifestations de masse ont commencé en réponse à la hausse des prix de l’énergie, mais elles se sont rapidement étendues en un soulèvement général contre la corruption, le copinage, l’inégalité et la pauvreté. Des bâtiments du gouvernement ont été attaqués, des statues ont été démolies, et la police a perdu le contrôle ou, dans certains cas, s’est ralliée aux manifestants.

Bien que l’information soit rare en raison de la fermeture des communications mobiles et Internet par l’État, on rapporte que beaucoup ont été tués dans des batailles avec armes entre les manifestants et les forces de sécurité loyalistes.

Impérialisme russe

Des trois principales puissances impérialistes du monde – les États-Unis, la Chine et la Russie – la Russie est de loin la plus faible économiquement, en particulier dans les secteurs de la haute technologie et de la fabrication. Elle tente de compenser cela par des ventes de gaz et d’autres produits primaires, par l’utilisation agressive de la puissance militaire à l’extérieur de ses frontières, et en utilisant sa position de deuxième exportateur mondial de matériel militaire. C’est le principal arsenal de dizaines de régimes réactionnaires et de dictatures brutales dans le monde.

Poutine se sert de son armée pour asseoir son emprise au Moyen-Orient et en Afrique et, bien sûr, pour dominer les pays situés à la périphérie immédiate de la Russie, que ce soit par une intervention militaire directe ou des menaces.

Depuis l’effondrement du communisme (ou stalinisme), la Russie est passée d’un régime capitaliste d’État centralisé à un État dominé par des oligarques milliardaires indépendants centrés autour de l’appareil bureaucratique de Poutine. Le régime est un mélange de capitalisme aux mains d’une maffia et d’autoritarisme, de militarisme et de nationalisme.

Le régime post-communiste s’attendait à pouvoir contrôler sa périphérie immédiate, principalement les États qui faisaient autrefois partie de l’Union soviétique. Les dirigeants russes ont été ébranlés par le « revanchisme » de l’Occident, qui a poussé les frontières de l’OTAN au cœur de ce qui était autrefois l’Union soviétique. D’où la résistance russe aux frontières.

Mais le régime a également été secoué par des soulèvements populaires contre les régimes dictatoriaux alliés : en particulier en Ukraine, en Biélorussie et maintenant au Kazakhstan.

Intervention militaire directe

La principale intervention militaire extérieure de la Russie a été sa campagne brutale en Syrie pour soutenir le régime assassin de Bachar al-Assad, qui a non seulement massacré des milliers de civils par les airs, mais qui a aussi envoyé des troupes russes –on ne sait pas combien – sur le terrain.

Une grande partie de cet effort a été de défendre sa base navale à Lattaquié, près de la ville syrienne de Tartous, qui lui donne un accès direct à la Méditerranée. Son annexion précédente du territoire ukrainien de la Crimée était principalement pour défendre sa base navale à Sébastopol et sa base aérienne de Crimée. Latakia et Sébastopol sont essentielles pour assurer la présence militaire russe en Méditerranée et au Moyen-Orient.

Comme nous l’avons toujours dit par rapport aux États-Unis, le pouvoir militaire tire parti du pouvoir économique. En novembre 2021, Poutine a envoyé son avion militaire dernier cri, le Su-576, en mission ininterrompue de Russie aux Émirats Arabes Unis, démontrant les prouesses technologiques russes en vue du projet commun pour la Russie et les Émirats Arabes Unis de construire un avion supersonique commercial.

Les troupes russes, déguisées en mercenaires, soutiennent le régime en République centrafricaine en échange de l’accès de la Russie aux richesses minérales de la RCA. Le Mali prévoit de remplacer les troupes françaises par des soldats russes, encore une fois pour soutenir le régime.

Ventes d’armes

La Russie est le principal fournisseur extérieur d’armes en Inde, Égypte, Chine, au Myanmar, au Pakistan et dans une douzaine d’autres pays. Au cours des trois derniers mois seulement, la Russie a signé des accords de coopération militaire avec le Nigeria et l’Éthiopie, les deux pays les plus peuplés d’Afrique.

Sans aucun doute, certains de ces États achètent des avions et des chars russes parce qu’ils sont moins chers que leurs équivalents américains ; acheter des armes russes ne changera rien au fait que l’Égypte est un allié indéfectible des États-Unis. Néanmoins, en général, fournir les armes pour permettre aux dictateurs de rester au pouvoir mène à une influence économique, politique et diplomatique.

Contre le « campisme » : pour la solidarité avec les opprimés !

La confrontation politique et militaire entre les États-Unis et la Chine, et entre l’Occident et la Russie, a provoqué des changements significatifs dans la gauche mondiale. Le soutien à la Chine est faible mais important, probablement plus important qu’à tout autre moment depuis la Révolution culturelle des années 1960.

Mais le soutien à la Chine se confond aussi avec la sympathie et le soutien à la Russie. La Fondation Rosa Luxemburg, par exemple, a organisé une conférence sur le thème « Ne touchez pas à la Russie, ne touchez pas à la Chine ». C’est comme si les bolcheviks avaient adopté le slogan « Ne touchez pas à l’Allemagne » en 1917.

Le soutien non critique à la Russie et à la Chine n’est pas surprenant de la part de la gauche

stalinienne, mais il s’étend maintenant beaucoup plus loin. Cela a entravé le soutien progressiste international au mouvement démocratique de Hong Kong et aux Ouïghours en Chine occidentale, qui font face à une incarcération massive dans des camps de concentration et à un génocide culturel.

En 1989, la plupart des sections de la gauche non stalinienne ont identifié et soutenu le mouvement démocratique de la place Tiananmen. Aujourd’hui, par contre, il y a une réticence généralisée à prendre position contre la dictature du Parti communiste chinois.

Il convient également de noter un silence relatif sur le rôle de la Russie en Ukraine et au Moyen-Orient. Où sont les manifestations anti-guerre de masse contre le massacre et la torture de masse du régime Assad soutenu par la Russie en Syrie ?

Quelle a été l’importance et l’étendue de la dénonciation du rôle des avions russes dans le bombardement délibéré d’hôpitaux et de zones résidentielles dans la province rebelle d’Idlib en Syrie ?

Les attitudes non critiques à l’égard de la Russie et de la Chine sont fondées sur le « campisme » – l’idée que le monde peut être analysé en termes de camps progressistes et réactionnaires, avec la Russie et la Chine dans le camp progressiste.

En Amérique du Nord, on parle parfois de « marcyisme », une référence au regretté Sam Marcy, fondateur du Parti des travailleurs du monde (WWP) américain, qui continue aujourd’hui de soutenir la dictature chinoise. Vous trouverez ici un aperçu de leur approche.

L’infection campiste s’infiltre dans la gauche à l’intérieur du Parti démocrate américain. En Grande-Bretagne, le campisme s’expose pleinement sur le site web du Morning Star, soutenu par la micro-faction Socialist Action.

Un des principaux théoriciens contemporains du campisme est le dirigenat de Socialist Action John Ross, un ancien conseiller de Ken Livingstone et maintenant employé dans une université chinoise. Ross est l’auteur de China’s Great Road, qui chante les louanges de la dictature chinoise et de son miracle économique.

Le langage est semblable à celui des staliniens des années 1930, qui diffusaient de par le monde les succès du dernier plan quinquennal soviétique pour la production de blé et d’acier – comme si la croissance économique ne faisait pas partie du capitalisme, et comme si elle ne dépendait pas de l’exploitation et de l’appauvrissement de la classe ouvrière.

Ross ne s’excuse pas pour son soutien à Assad et à la Russie en Syrie, parce que, dit-il, il y a deux côtés et si vous ne soutenez pas Assad, alors vous soutenez l’État islamique. En d’autres termes, les socialistes et tous les progressistes doivent choisir leur « camp ».

L’ennemi de notre ennemi n’est pas notre ami. Le peuple russe n’était pas l’allié du Kaiser lorsqu’il a renversé le tsar en 1917. La lutte pour le socialisme n’implique jamais de soutenir une puissance capitaliste, une machine de guerre impérialiste, contre une autre. Elle implique la solidarité internationale, la révolution mondiale et l’auto-émancipation de la classe ouvrière par la lutte de masse d’en bas.

Bas les pattes devant le Kazakhstan !

À bas la dictature !

Solidarité avec le peuple kazakh !

Source :Russian Hands Off Kazakhstan! – Anticapitalist Resistance

Document 2 – Déclaration du Mouvement des Socialistes Kazakhs

Au Kazakhstan, il y a maintenant un véritable soulèvement populaire et, dès le début, les protestations étaient de nature sociale et de classe, puisque le doublement du prix du gaz liquéfié n’était que la dernière goutte d’eau dans une coupe débordante de patience.

Après tout, les manifestations ont commencé précisément à Zhanaozen à l’initiative des travailleurs du pétrole, qui sont devenus une sorte de siège politique de tout le mouvement de protestation.

Et la dynamique de ce mouvement est indicative, car il a commencé comme une protestation sociale, il a ensuite commencé à se développer, et les collectifs de travail ont utilisé les rassemblements pour mettre en avant leurs propres revendications pour une augmentation de 100% des salaires, l’annulation des résultats d’optimisation, l’amélioration des conditions de travail, et la liberté syndicale. En conséquence, le 3 janvier, toute la région de Mangistau a été engloutie dans une grève générale qui s’est étendue à la région voisine d’Atyrau.

Il est à noter que déjà le 4 janvier, les travailleurs du pétrole de Tengizchevroil, entreprise où la participation des entreprises américaines atteint 75%, ont fait grève. C’est là qu’en décembre dernier, 40 000 travailleurs ont été licenciés (laid off !) et qu’une nouvelle série de licenciements était prévue. Ils ont ensuite été soutenus pendant la journée par les pétroliers des régions d’Aktobe et du Kazakhstan occidental et de Kyzylorda.

En outre, dans la soirée du même jour, des grèves de mineurs de la compagnie Armelor-Mittal-Temirtau ont commencé dans la région de Karaganda ainsi qu’aux fonderies de cuivre et aux mines de la corporation kazakhe, qui peut déjà être considéré comme une grève générale de l’ensemble de l’industrie minière du pays.

Et là aussi, ils réclament une hausse des salaires, l’abaissement de l’âge de la retraite, le droit à leurs propres syndicats et le droit de grève.

Dans le même temps, des rassemblements non précisés ont commencé mardi à Atyrau, Ouralsk, Aktyubinsk, Kyzyl-Orda, Taraz, Taldykorgan, Turkestan, Shymkent, Ekibastuz, dans les villes de la région d’Almaty, et à Almaty même, où le déferlement populaire dans les rues est apparu dans la nuit du 4 au 5 janvier dans un affrontement ouvert des manifestants avec la police, à la suite duquel l’akimat de la ville [centre gouvernemental] a été temporairement saisi. Cela a amené Kassym-Jomart Tokayev à déclarer l’état d’urgence.

Il est à noter que ces manifestations à Almaty ont été suivies principalement par des jeunes chômeurs et des migrants internes vivant dans les banlieues de la métropole et occupant des emplois temporaires ou mal rémunérés. Les tentatives de les calmer avec des promesses en réduisant le prix du gaz à 50 tenge, séparément pour la région de Mangistau et Almaty, n’ont satisfait personne.

La décision de Kassym-Jomart Tokayev de destituer le gouvernement, puis de destituer Nursultan Nazarbayev [l’ancien dictateur] du poste de président du Conseil de sécurité, n’a pas non plus arrêté les manifestations, depuis le 5 janvier, des manifestations de masse ont commencé dans les centres régionaux du nord et de l’est du Kazakhstan, où elles n’existaient pas auparavant – à Petropavlovsk,

Pavlodar, Ust-Kamenogorsk et Semipalatinsk. Dans le même temps, des tentatives ont été faites pour prendre d’assaut les bâtiments des akimats régionaux à Aktobe, Taldykorgan, Shymkent, et Almaty.

A Zhanaozen même, lors de leur rassemblement indéfini, les travailleurs ont formulé de nouvelles revendications – la démission du président en exercice et de tous les fonctionnaires de Nazarbaïev, le rétablissement de la Constitution de 1993 et les libertés associées pour créer des partis et des syndicats, la libération des prisonniers politiques et la fin de la répression. Un conseil d’aksakals [anciens] fut immédiatement créé, qui devint une autorité informelle.

Ainsi, les revendications et les slogans qui sont maintenant utilisés dans différentes villes et régions ont été diffusés à l’ensemble du mouvement, et la lutte a reçu un contenu politique. Des tentatives sont également faites sur le terrain pour créer des comités et des conseils pour coordonner la lutte.

En même temps, les troupes se rassemblaient à Almaty, Aktau et Zhanaozen, et si tout se passait paisiblement dans la région de Mangistau ; et les soldats refusaient de disperser les manifestants, alors les fusillades ont commencé dans la capitale du sud, et dans la nuit du 5 au 6 janvier des forces spéciales ont été introduites, qui ont commencé un nettoyage de l’aéroport et des quartiers capturés

par les rebelles. Selon diverses sources, il y a déjà des dizaines de tués parmi les manifestants.

Dans cette situation, il y a un danger de répression violente de toutes les manifestations et grèves, et ici il est nécessaire de paralyser complètement le pays par une grève générale. Par conséquent, il est urgent de former des comités d’action unifiés sur une base territoriale et de production afin de fournir une résistance organisée à la terreur militaire et policière.

A cet égard, le soutien de l’ensemble du mouvement syndical international, du mouvement communiste et de la gauche organisée est nécessaire pour organiser une grande campagne dans le monde.

Le mouvement socialiste du Kazakhstan exige :

  • 1) Une cessation immédiate des hostilités contre le peuple et le retrait des troupes des villes !
  • 2) Démission immédiate de tous les responsables liés à Nazarbayev, y compris le président Tokayev !
  • 3) Libération de tous les prisonniers politiques et détenus !
  • 4) Garantie du droit de créer des syndicats et des partis politiques et de tenir des grèves et des réunions !
  • 5) Légalisation des activités du Parti communiste kazakh interdit et du Mouvement socialiste kazakh !

Nous appelons tous les travailleurs et les travailleuses du pays à mettre en pratique la demande des travailleurs pétroliers exécutés de Zhanaozen – à nationaliser, sous le contrôle des collectifs de travail, toute l’industrie extractive et de grande envergure du pays !

Source : Statement of the Socialist Movement of Kazakhstan – KazakhSolidarity (wordpress.com)

Traduction originelle par JP Juy.