Nota : les opinions exprimées ici sont sous la seule responsabilité de leur auteur.

Une confusion à écarter, des précisions à apporter.

Dans la tradition révolutionnaire en matière de lutte pour l’indépendance des colonies, accumulée par l’Internationale Communiste, au temps où celle-ci était un organisme révolutionnaire et n’avait pas encore été rabaissée au rang de garde-frontière de l’URSS, la question de la lutte armée pour arracher l’indépendance nationale n’a jamais été un tabou.

Cette tradition a été reprise et poursuivie ensuite par le mouvement trotskiste, contre la trahison stalinienne qui indexait la lutte des peuples coloniaux aux besoins de la diplomatie de l’Union soviétique : ainsi à partir du tournant vers les Fronts Populaires en 1935, l’indépendance de l’Algérie et de l’Indochine passait au second plan derrière les besoins de l’unité avec le Parti Radical (que Trotsky qualifiait de « parti démocratique de l’impérialisme français ») sous prétexte « d’anti-fascisme », en réalité, il s’agissait de bloquer les montées révolutionnaires en Espagne, en France, ou partout ailleurs dans le monde colonial.

A ce titre, Jean-Pierre Saccoman confond cette lutte armée dans un contexte de combat anti-colonial, avec la question de la lutte armée en Europe dans le contexte de l’occupation nazie.

Dans les derniers mois de sa vie, Léon Trotsky a tenté de convaincre ses partisans du besoin d’une adaptation à la « militarisation du monde » avec la course à la guerre mondiale que Trotsky prévoyait et dénonçait depuis 1934 (Cf La Guerre et la 4ème Internationale) en offrant une perspective révolutionnaire permettant au prolétariat mondial de s’y opposait avec des méthodes révolutionnaires qui impliquaient au besoin le recours à la violence contre les exploiteurs et fauteurs de guerre.

En d’autres mots, on ne s’opposerait pas à la guerre dans les mêmes termes qu’en 1914, et les nouveaux développements rendraient nécessaire le recours à de nouvelles formes d’action.

Cette perspective de « politique militaire prolétarienne » (PMP) rejetait à juste titre le pacifisme et enjoignait les travailleurs d’apprendre à se servir d’un fusil et à maîtriser les facettes de l’art militaire, non pas pour être la chair à canon des patrons et des impérialistes, mais pour sauver sa peau en préparant et en faisant la révolution.

Cette perspective rejetait aussi toutes les formes de militarisation stalinienne par lesquelles les masses comme les militants deviennent des petits soldats obéissants devant la direction bureaucratique omnisciente, et n’ont qu’un seul droit : celui de fermer sa gueule et de se mettre au garde à vous.

Donc, la discussion de bilan sur les malheurs des trotskistes vietnamiens en 1945 ne doit pas porter sur un supposé pacifisme mais sur une sous-estimation de la menace physique du stalinisme.

Durant les années 30, comme en 1945, les trotskistes vietnamiens avaient été portés en avant parce qu’ils exprimaient les aspirations des masses à la fin de l’oppression coloniale et leur soif d’émancipation. Malheureusement, un défaut de leur vision du monde, partagée par une grande majorité du mouvement trotskiste, les rendait vulnérables.

Les staliniens étaient prêts à aller au-delà de la violence verbale, des calomnies et des insultes, ils étaient prêts à recourir à l’élimination physique de leurs rivaux. L’extermination des opposants n’étaient pas une spécificité propre aux territoires d’URSS, elle eut cours aussi en Grèce, en Yougoslavie, en Albanie, en Chine, en Europe de l’Est. Dans les pays où elle fut faible, c’est parce qu’avant la potentielle apparition d’organisations trotskistes, les purges sanglantes avaient réglé leur compte à des générations de militants communistes polonais, tchèques, yougoslaves, allemands…

Si elle fit peu (*) de victimes en France, par exemple, c’est que les trotskistes restaient une quantité suffisamment négligeable pour les refouler et les neutraliser sans avoir besoin de déployer des moyens définitifs (censure pour bloquer la parution légale de La Vérité à partir de septembre 1944, cassages de gueule des diffuseurs de tracts à la sortie des usines, ostracisation des militants dans leurs usines ou syndicats…)

Cette vulnérabilité provenait des analyses de 1939-40 qui voyaient alors dans la « soviétisation » de la Pologne orientale et des pays baltes occupés par l’Armée « rouge » une sorte de révolution déformée, alors qu’il s’agissait bel et bien d’une contre-révolution au service de l’impérialisme stalinien, en concordance avec les plans impérialistes propres à Hitler.

Cette même vulnérabilité était renforcée par la croyance que le régime de Staline n’en avait plus que pour quelques mois, au pire quelques années, avant qu’il ne soit emporté ou par les masses ou par les coups militaires des impérialistes (ce qui commença à se réaliser à partir du 22 juin 1941 lorsque dans les premières semaines du conflit, les troupes soviétiques subirent des revers impressionnants, des couches de l’appareil personnifiées par un Vlassov passèrent à l’ennemi nazi, et Staline donna des signes de vacillation). Une fois les défaites initiales surmontées, le régime stalinien se renforça au fur et à mesure de l’avance de son armée jusqu’en Europe orientale pour finalement émerger du conflit avec rang de deuxième puissance mondiale.

Appuyés sur ce grand arrière, les Mao, les Tito et Oncle Ho pouvaient finir d’éliminer les survivances du mouvement qui prétendait porter et faire vivre l’héritage de l’Internationale Communiste de 1919-23, celle de Lénine et de Trotsky.

Pour terminer, il faut au passage rendre justice à Pablo.

Dans un récit légendaire se voulant orthodoxe, Pablo est chargé de tous les péchés de la capitulation devant le stalinisme, face à laquelle heureusement en 1953 de clairvoyants militants auraient réagi.

La jeune génération des Michel Pablo et Ernest Mandel, mais qui comprenait aussi les Widelin et Abraham Léon et tant d’autres broyés par la guerre, se révéla avec courage et détermination durant les années sombres de l’Occupation. En 1945, après avoir remis sur pied un secrétariat européen de la 4ème Internationale dès 1943, cette jeune génération se vit offrir les clés de la direction internationale par d’autres, plus âgés, plus expérimentés qu’eux, à savoir la direction du SWP américain.

Ainsi, de 1945 à 1953, tous, de Pablo à Cannon, de Mandel à Lambert, de Healy à Bleitbreu, communièrent d’une façon ou d’une autre dans le culte de la « révolution en marche » là où la stalinisation des pays passés sous le contrôle de Moscou ou de ses succursales signifiait l’enterrement de la révolution et le début d’un nouveau stade de développement du monde capitaliste. Après avoir été secoué par les spasmes de sa crise, exprimée par la « guerre civile européenne de 30 ans » (1914-1945), le capitalisme avait finalement solutionné pour un moment ses contradictions, redémarrait un cycle « long » de développement (les 30 Glorieuses), avec l’aide du nouveau partenaire simultanément complice et rival, le système stalinien.

Durant ces quelques huit années, les féroces polémiques internes au mouvement ne cessèrent de porter sur la façon de faire cadrer la théorie des États Ouvriers dégénérés et la conception du stalinisme qui l’accompagnait, avec la réalité des développements et bouleversements que le monde connaissait alors. Malheureusement, cette stagnation théorique ne fut jamais surmontée malgré les coups de boutoir de la vraie vie, lors du soulèvement de Berlin Est de juin 1953, de l’Octobre polonais de 1956, de la révolution hongroise du même mois d’octobre 1956, du Printemps de Prague de 1967-68, des grèves des ouvriers polonais de 1976 à 1980 et au-delà …

Les militants vietnamiens, rescapés des massacres de 1945, réfugiés pour la plupart en France, se trouvèrent enfermés dans une trappe bornée d’un coté, par la dénonciation, justifiée, de la répression stalinienne et le monopole du pouvoir qu’elle garantissait à la nouvelle bureaucratie, et d’un autre coté, la tentative illusoire et mortifère de devenir les meilleurs soldats de la « guerre-révolution » de 1959-1975 aux côtés des « camarades » du PTV.

OD, le 16/12/2021.

* : le « peu » comprenait Mathieu Bucholzt, militant du groupe ancêtre de LO, assassiné en septembre 1944, et surtout la brochette des prisonniers trotskistes liquidés en 1943 en Haute Loire après l’attaque de leur prison par un maquis contrôlé par les staliniens. Sur cet épisode, voir Pierre Broué, Raymond Vacheron, Meurtres au maquis, Grasset 1997.