La mise en condition des populations pour qu’elles pensent le plus possible aux présidentielles, alors que les grèves pour les salaires se multiplient, passe par la publication de fréquents sondages qui nous disent qui nous sommes et ce que nous pensons.

Il nous est donc dit que nous ne sommes pas beaucoup “de gauche”, à 23% (sondage Elabe des 25-27 octobre ou Harris-Interactive des 22-25 octobre), soit le total Mélenchon (7% et 10%), Jadot (6% et 8%) puis Hidalgo/Montebourg/Roussel/Artaud/Poutou. Nous sommes beaucoup « d’extrême-droite », selon les mêmes sondages, respectivement à 39% et 35%, soit le total Le Pen (19% et 16%)/Zemmour (15% et 17%)-Philippot/Asselineau/Dupont-Aignant/Poisson. Et au final, nous envoyons toujours Macron au second tour et il gagne contre Marine Le Pen ou contre Zemmour. Si jamais c’est Jadot ou Mélenchon, par contre, ça ne marche pas, et c’est l’ « extrême-droite » qui gagne. N’est-ce pas merveilleux ?

Le plus remarquable est la façon dont la majorité des commentateurs et analystes, y compris dans les partis et courants issus de la gauche et de l’extrême-gauche, se reposent sans critique sur ces données. Les Régionales fin juin avaient pourtant montré dans le réel un tout autre tableau : abstention ultra-majoritaire, Macron et Le Pen en recul conjoint. Mais depuis, les obsédés de la « fascisation de la société » ont cru voir celle-ci dans les manifestations anti-passe, puis ils ont opté pour la « zemmourisation de la société ». Zemmour, en effet, a été sorti du formol pour faire peur dans les chaumières, car Marine Le Pen n’était plus à même de faire réélire Macron dans un éventuel second tour.

Dans ces conditions, sur la base, soi-disant analytique, fournie par les « sondages d’opinion », les choses se précisent : c’est la Fondation Jean Jaurès (pauvre Jaurès …), think tank historiquement proche du PS, « de gauche » donc, qui nous l’apprend (Les Échos du 28 octobre) : l’institut BVA, qu’elle a payé pour ça, a découvert que l’ « électorat de gauche » ou ce qu’il en reste, envisage sérieusement un « vote utile » pour Macron dès le premier tour, puisque la gauche au second tour c’est foutu, et que Le Pen/Zemmour sont tout puissants. Ainsi, 41% des sympathisants « insoumis » envisageraient la chose (tant de « bruit et de fureur » pour ça !) …

Il y a, certes, une logique là-dedans, ainsi résumée en conclusion de l’article des Échos : «  … elle est fondée sur une idée centrale : celle que la gauche ne pourra pas – en l’état actuel des choses – figurer au second tour de cette élection présidentielle. »

On peut formuler cela autrement : la grande majorité ne perçoit nulle possibilité d’issue politique positive dans les élections présidentielles de 2022.

Dans ces conditions, s’il est vrai que les « idées de gauche » font 23%, que l’extrême-droite est toute puissante, alors les sondages ont raison. Et là est la lourde conviction, implicite ou non, qui ronge le crane de bien des militants qui, en même temps, font campagne pour les voix, et, avant les voix, les 500 signatures, de leur candidat favori. En plus, beaucoup pensent, et il y a des arguments pour cela, que « la gauche », la vraie, ce n’est même pas 23% car il faut encore en enlever au moins les voix éventuelles de Jadot, ce démocrate à l’américaine dont le côté écolo échappe, et d’Hidalgo, dont le seul effet de campagne pour l’heure est d’avoir fourni un sujet de rigolades aux profs qui ne croient pas un instant ni qu’elle sera élue, ni qu’elle doublerait leur salaire si jamais elle l’était !

J.L. Mélenchon est le seul des « candidats de gauche » de Jadot à Kazib dont l’histoire politique et la place qui en résulte font un « présidentiable sérieux », mais pour autant il agit visiblement comme n’ayant nullement la capacité, ni la volonté, d’aller au second tour, pour ne pas parler d’être élu. Il aurait pu gagner en 2017, et il a alors fait juste ce qu’il fallait pour ne pas l’être, optant pour ce qu’il appelle le « populisme », c’est-à-dire le bonapartisme autoritaire, au cas où il aurait gagné, en lieu et place de ce « réformisme de gauche » que d’aucuns, anachroniquement, lui attribuent. Cette histoire est derrière nous, derrière lui, et conditionne la situation présente. Il en résulte une sorte de syndrome psychologique, mais au fond très politique : tout pas en avant de Mélenchon est suivi de deux pas en arrière, de préférence grossiers et détestables, à la façon de la dernière sortie sur le judaïsme ontologique de Zemmour.

Le fonctionnement de J.L. Mélenchon est l’expression la plus flagrante de l’absence totale d’issue politique « à gauche », ou pour mieux dire démocratique et ouvrière, dans ce scrutin, ou plus exactement dans le cadre accepté de ce scrutin.

Ce serait donc gris sur gris, n’est-ce pas ? Mais alors, tout ce que nous disons par ailleurs sur les grèves, le sens du mouvement anti-passe, la résistance sociale majoritaire, les leçons italiennes ?

En fait, il n’y a nul mystère. Revenons sur ces fameux sondages. Il n’y a nul complotisme à dire qu’ils sont biaisés. C’est aisément démontrable.

Premièrement, nous avons vu qu’ils font répondre les sondés sur des candidats avérés, mais aussi sur des candidats supposés. Zemmour, épouvantail servant à aiguiser les contradictions dans LR d’une part et dans le RN/FN d’autre part, sera-t-il au final candidat (ce qui est une tout autre question que son envie personnelle) ? Cela dépend de son efficacité pour faire rentrer dans le rang et susciter des « études d’opinion » sur cet électorat de gauche terrorisé se réfugiant chez Macron. Mais il y a plus : la candidature de Macron n’est elle-même pas acquise (l’étude de BVA pour la Fondation Jean Jaurès le prévoit d’ailleurs implicitement puisqu’elle a aussi questionné sur Édouard Philippe et nous révèle que « 51% des sympathisants socialistes » souhaitent qu’il ait un plus grand rôle « dans la politique française » !).

La candidature de Macron, qui sait sa terrible impopularité bien mieux que ne le disent les sondages, dépend de ses chances de gagner et celles-ci sont liées à sa capacité à infliger des défaites sociales au plus grand nombre, ce qui s’appelle « réformer la France » dans le langage des privilégiés. Les présidentielles en ce sens se jouent dans les grèves et dans la rue, un paramètre qui échappe par définition à la science socio-sondagière.

Deuxièmement, aucun, je dis bien aucun, des sondages consultables par exemple sur la page Wikipédia tenue à jour sur les sondages pour les présidentielles de 2022, ne donne de chiffres sur l’abstention au premier tour. Cela n’existe pas ! L’attitude électorale aujourd’hui majoritaire est purement et simplement exclue de ces études « scientifiques » !

L’abstention n’apparaît que pour les sondages de second tour, d’ailleurs déjà élevée dans l’hypothèse sondagière Macron/Le Pen, avec une forte amplitude de 29% (Elabe, 25-27 octobre) à 37% (Opinion Way, 18-20 octobre) – en 2017 : 25,4%.

Sinon, l’abstention, ça pourrait bien être majoritaire, mais ça n’existe pas …

Troisièmement, tous ces sondages ne nous disent rien sur l’indécision des sondés, et sur le degré de satisfaction de ceux-ci quand ils répondent « bon, ben ma foi, je vais cocher celui-là, c’est pas terrible mais faute de mieux … ». Le cadre même du sondage enferme le sondé dans l’hypothèse des présidentielles telles que définies – telles que voulues – par l’institut de sondage, fabriquant ainsi à tout prix une réponse biaisée.

C’est là le contexte réel du « vote de gauche ». L’électorat historique de gauche, sa base sociale d’autrefois, n’a en rien disparu. Les gens ne sont ni morts, ni devenus racistes. Mais ils savent qu’il n’y a aucun débouché politique dans le cadre de ce scrutin. Et en plus, aucun candidat « de gauche » ne présente réellement d’intérêt pour eux, et on les comprend. Alors, sondés, ils cochent sans conviction. Ils peuvent même raconter au sondeur que, électeurs la dernière fois de Mélenchon, ils pensent à voter Macron au premier tour, parce que Zemmour … dans ce cas-là, le sondeur est content : la science sociologique est confirmée par « le terrain » ! Et le sondage est produit : non pas analyse scientifique de « l’opinion », mais facteur actif des tentatives de la conditionner.

Ils en sont donc à nous dessiner la perspective officielle si nous sommes obéissants : on va réélire Macron, même si sa candidature n’est pas encore acquise !

Mais nous ne sommes pas obéissants. Cet automne, l’heure est aux grèves pour les salaires, contre le passe, contre Macron. Tout naturellement, ceci conduit au vrai choix dans ces présidentielles-là : l’abstention active, pour affaiblir le régime et l’élu quel qu’il soit, ouvrir la voie aux grèves et à l’affrontement social à poursuivre en plein scrutin, voire dégager les bases unitaires de candidatures démocratiques de lutte de classe aux législatives, pour la destruction de la V° République et une constituante souveraine.

Dans les semaines qui viennent, les choses vont se préciser de plus en plus.

Ce que disent les sondages – « gauche » en submersion, Macron candidat et gagnant – c’est ce à quoi conduit la participation à ce scrutin antidémocratique, c’est ce à quoi conduisent toutes les campagnes pour l’un des 8 « candidats de gauche » si nous prenons l’éventail de Jadot à Kazib.

Ce que dit la majorité, celle des grèves, du mouvement anti-passe, de la réflexion profonde qui anime la société, c’est qu’il y a une autre issue, celle d’en bas, celle de la démocratie, à laquelle nous avons la responsabilité d’apporter le plus de clarté possible, ouvrant la voie la moins risquée, celle de la révolution.

VP, le 31/10/2021.