A mon tour de remercier Vincent Présumey. Il me pousse à développer et préciser un texte apparemment trop amphibologique, dont sa lecture fait de moi tout à la fois un mécaniste, un fataliste et un pessimiste. Je conteste ces trois qualificatifs.

C’est, comme toujours, l’action de la classe ouvrière, du prolétariat avec elle, et de couches de la petite-bourgeoisie dans son sillage qui conditionne la situation, et non celle des appareils bureaucratiques. De ce fait, rien n’est inscrit à l’avance dans le développement d’une situation comme celle qui se développe depuis des mois contre la destruction du système des retraites. Non, rien n’était ‘’écrit’’ le 5 décembre. La « poussée », était « évidente », pour reprendre les termes de Vincent Présumey, et elle l’était depuis des semaines.

Pour Vincent Présumey, je penserais que ‘ce sont les appareils qui auraient décidé ces mois et ces semaines de mobilisation’’. Non. Les appareils ne font que réagir à l’activité des masses, à ce qu’ils en sentent et connaissent, afin de tenter d’en garder la maîtrise et la direction pour le compte de l’ordre bourgeois, suivant le vieux précepte :’’puisque nous sommes leurs chefs, il nous faut les suivre’’.

C’est donc en réaction au fort sentiment de colère et à la volonté d’en découdre avec le gouvernement, telle qu’ils s’étaient exprimés avec force dans la grève –de 24 heures, mais malgré tout quasi-totale- de la RATP le 13 septembre que les appareils ont décidé du 5 décembre, choisissant une date assez éloignée de cette première explosion comprimée dans la chambre des 24 heures pour chercher à en éviter des éclats incontrôlables.

Il en va de même pour le déroulement du mouvement à partir du 5 décembre. Il était possible, et à mon avis nécessaire pour la victoire, que puissent alors s’exprimer des mouvements spontanés dans la classe ouvrière, en particulier dans la SNCF et la RATP. Cela pouvait  naître d’abord à travers les assemblées générales reliées entre elles, dans ce qui aurait pu être des comités de grève également reliés entre eux, pour contraindre les appareils, et à renoncer à la tactique volontairement désastreuse des journées d’action à répétition, appelées ‘’temps forts’’, et à cesser toute prétendue ‘’négociation’’, officielle ou cachée, avec le gouvernement. C’était d’autant plus possible qu’en 2018 les cheminots avaient déjà fait l’expérience catastrophique et épuisante des 23 journées de grève disloquées sous la direction de leurs appareils syndicaux.

A cet égard, je pense que l’activité principale des militants qui cherchent à combattre avec lucidité pour faire que leur classe vainque le gouvernement devait être orientée tout entière vers l’encouragement, l’aide à ces mouvements de débordement spontanés, sous des mots d’ordre complémentaires appropriés tels que : « Dirigeants, rompez toute ‘’négociation’’ avec le pouvoir ! » et «  Non aux ‘’temps forts’’, mais grève totale et sans interruption (‘’grève générale’’ peut très rarement être un mot d’ordre saisissable) jusqu’à satisfaction ».

Or, à l’exception notable du Groupe pour la construction du Parti révolutionnaire et la construction de l’internationale ouvrière révolutionnaire, rien d’autre n’a été entrepris dans cette orientation. Malgré sa longueur, je me permets de placer in extenso en annexe l’intervention de deux conducteurs de la RATP publiées dans le Supplément RATP de Combattre pour le Socialisme du 30 janvier dernier. (Je précise qu’il y a des années que je ne milite plus avec ces camarades, cela ne m’empêche pas d’être en accord général avec eux dans cette importante circonstance).

Supplément RATP à CPS n° 75 – 30/1/2020 (extrait)

NOUS PUBLIONS LES INTERVENTIONS DE 2 CONDUCTEURS.
ELLES ONT OUVERT UN DEBOUCHE POSITIF A LA GREVE DES TRAVAILLEURS DE LA REGIE POUR DEFENDRE LE REGIME DE RETRAITE ET INFLIGER UNE DEFAITE A MACRON ET SON GOUVERNEMENT

Plus de 500 agents, conducteurs, machinistes et agents des gares avaient signé une adresse aux bureaux syndicaux, exigeant qu’ils rompent toute forme de concertations, négociations avec la direction, qu’ils convoquent dans l’unité une assemblée générale du personnel de la RATP qui aurait décider de prendre toute initiative nécessaire pour obtenir le retrait du « projet de modification du statut du personnel » incluant la liquidation du règlement des retraites, qu’ils s’adressent à leur tour aux confédérations et fédérations syndicales pour qu’elles prennent position contre le projet du gouvernement Macron-Philippe de liquidation des régimes de retraites, pour son abandon, qu’ils rompent avec ce gouvernement anti-ouvrier. Une délégation s’était rendue aux bureaux syndicaux pour chercher la réponse : fins de non-recevoir ! Le compte-rendu avait été largement diffusé.

2 conducteurs de la RATP, syndiqués à la CGT, sont intervenus tout au long de la grève contre le projet de réforme-destruction des régimes de retraites, engagée par le gouvernement Macron-Philippe, dont les régimes spéciaux RATP et SNCF. Un conducteur de Massy-Palaiseau sur le RER B et un conducteur de Nation sur la ligne 2 du métro.

A Massy, le 5 décembre, 1er jour de la grève, lors de l’assemblée des grévistes de la ligne B du RER (+ de 100) :

Le gouvernement Macron-Phillipe-Delevoye veut détruire nos régimes de retraites. Il nous a déclaré la guerre. Aujourd’hui la grève est massive dans le pays. Face à l’agression gouvernementale nous devons être très clairs :

Aucune discussion avec le gouvernement ainsi qu’avec les représentants de la direction de la RATP !

Un seul mot d’ordre : Retrait pur et simple du projet du gouvernement !

S’il n’y avait pas eu 2 ans de dialogue social, de concertations, le rapport Delevoye n’existerait pas.

Que les dirigeants syndicaux appellent à la grève jusqu’au retrait du projet du gouvernement !

Si on veut le retrait, on n’a pas besoin de se poser chaque jour la question du vote de la reconduction de la grève. Tant qu’il n’y a pas de retrait, il n’y a pas de reprise du travail, pas besoin de voter.

Ce n’est pas ici, sur la ligne B, que nous pouvons décider pour toute la RATP, ni pour le pays ! Seule une Assemblée Générale centrale permettra aux travailleurs de discuter, de s’organiser, de décider, et de contrôler notre grève ! C’est la responsabilité des bureaux syndicaux de l’organiser !

Cette résolution a été adoptée à main levée par l’assemblée des grévistes avec 50 pour et 0 contre, malgré l’hostilité affichée des bureaucrates syndicaux présents, contraints de s’abstenir.

A Denfert-Rochereau, le 17 décembre, lors de l’assemblée des grévistes de la ligne B du RER (+ de 100) :

Mercredi dernier le 1er ministre a confirmé la mise à mort des régimes de retraites, à commencer par les régimes spéciaux de la RATP et de la SNCF !
Il l’a annoncé dans le temple du « dialogue social », le Conseil économique, social et environnemental, devant les représentants syndicaux qui y siègent.
Il a tenu à remercier les « partenaires sociaux » d’avoir participé au « dialogue social » qui a contribué à l’élaboration de son projet dévastateur.
Si nous n’arrivons pas à
desserrer les mâchoires de l’étau du « dialogue social » ininterrompu et de la grève à l’aveugle, terminus par terminus, dépôt par dépôt, notre mouvement sera écrasé !

C’est ce à quoi répondait la motion adoptée, sans opposition, le 5 décembre, par les grévistes de Massy. Je le rappelle : 50 pour – 0 contre !

Elle se concluait par l’exigence de la convocation par les dirigeants syndicaux d’une assemblée générale centrale des personnels de la RATP, seule à permettre aux travailleurs de discuter, de s’organiser, de décider et de contrôler leur grève. C’est encore de leur entière responsabilité ! Ceux qui depuis, bafouant la décision unanime, ont combattu la motion des grévistes de Massy se sont fait les complices du gouvernement et de sa réforme, ils nous mènent à la défaite certaine !

Est-il encore temps de monter aux bureaux syndicaux dicter nos volontés ? A bas la concertation ! Assemblée générale centrale des travailleurs de la RATP à la bourse du travail !

Nous en sommes à déjà 13 jours de grève. Les dirigeants syndicaux doivent maintenant s’expliquer devant les travailleurs, dire ce qu’ils proposent pour gagner, c’est-à-dire pour conserver notre régime de retraites, nos régimes de retraites dans leur intégralité. Alors les travailleurs pourront discuter et décider souverainement.

A Massy, le 20 décembre, lors de l’assemblée des grévistes de la ligne B du RER (+ de 100) :

Camarades, ceux qui nous enjoignent d’amplifier la mobilisation alors que nous en sommes au 16ème jour de grève, sont les mêmes qui poursuivent la concertation-collaboration-trahison avec l’état-major ennemi à Matignon. Le coup de poignard fatal a été donné par Martinez lui-même au sortir de sa rencontre avec le 1er ministre hier soir :

« L’intersyndicale [CGT-FO-FSU-SUD-Solidaires] appelle à une nouvelle journée d’action nationale interprofessionnelle le… 9 janvier ». Ils nous enjoignent donc de tenir, seuls, jusqu’au 9 janvier, avec quelle perspective ?

Depuis le début, Martinez clame : « Réformer oui, mais autrement ». ‘‘Autrement’’ renvoie aux propositions faites au 1er ministre, je vous cite le communiqué de presse confédéral de la CGT du 18 décembre : « Augmenter le taux de cotisation de 0,2 à 0,4 points par an pour garantir la pérennité du système ; cela représente un effort de 1,60 euros pour les travailleurs… ». et il conclut : « La CGT reste donc fermement déterminée à se battre pour un autre projet des retraites… » …

Qui consiste donc à tirer un trait sur les régimes existants, dont les régimes RATP et SNCF et à augmenter la cotisation ouvrière, n’est-ce pas la trahison du combat historique du mouvement ouvrier de défendre ses acquis et de faire payer les patrons ?

+ de 50% des bus roulent, certaines lignes de métro rouvrent et si des collègues manquent à l’appel aujourd’hui, c’est de l’entière responsabilité des dirigeants syndicaux qui trahissent la volonté des grévistes de défendre leurs régimes de retraites et d’infliger une défaite au gouvernement Macron-Phillipe.
Ce qu’il faudrait dans l’esprit de la motion adoptée le 5 décembre par les grévistes, réunis à Massy, c’est se rendre à Montreuil, au siège de la CGT, y dicter notre volonté : ‘‘Stop à la trahison ! Rompez avec l’ennemi de la classe ouvrière, le gouvernement, qui taille à la hache dans nos acquis. La CGT à notre service !’’

Applaudissements. La colère contre Martinez est palpable. Un responsable CGT des ateliers de Massy propose de ‘‘faire remonter le mécontentement’’ – L’intervenant : « Allons-y maintenant, ensemble si tu veux ! » – Le responsable CGT : « Non, non, non ! ».

A Nation, le 6 janvier, lors de l’assemblée des grévistes de Nation 2 et Nation 6 (une centaine) :

Depuis plus de 2 ans maintenant les dirigeants syndicaux collaborent à l’écriture du projet de destruction des régimes de retraites, dont les régimes spéciaux de la RATP et de la SNCF, en participant activement aux concertations organisées par le gouvernement Macron-Phillipe.

Martinez pour la CGT et Veyrier pour FO donnent en permanence, par leur proposition d’une ‘‘autre réforme’’, l’assurance au gouvernement qu’ils ne défendront pas les régimes de retraites existants.

C’est ce qu’ils s’apprêtent à faire une fois de plus demain et jusqu’au 17 janvier à l’invitation du gouvernement, au ministère du travail, c’est-à-dire au cœur de l’état-major ennemi. C’est la trahison de la volonté de combat des travailleurs qui font grève depuis plus d’un mois déjà contre ce gouvernement et son projet dévastateur.

Il y a une alternative à cette spirale infernale qui mène à coup sûr à la défaite. Je propose d’aller maintenant aux sièges des confédérations, à Montreuil, dicter notre volonté aux dirigeants syndicaux, ils doivent définitivement rompre toute concertation avec le gouvernement :

Nous faisons grève depuis un mois pour sauver nos régimes de retraites. Aller négocier, c’est nous trahir au grand jour et avec nous tous les prolétaires du pays. Vous, les responsables syndicaux, vous devez boycotter toutes ces négociations, concertations, rompre avec le Pouvoir et le faire savoir !

Applaudissements des grévistes.


A Denfert-Rochereau, 
le 16 janvier, lors de l’assemblée des grévistes de la ligne B du RER (une centaine) :

Si nous sommes épuisés, face à un mur, c’est que nous, qui combattons, avons tenu 43 jours de grève, isolés à la RATP et à la SNCF, isolés à l’intérieur même de la RATP, entre catégories, à l’intérieur de chaque catégorie, éparpillés entre les attachements. Et cela est de l’entière responsabilité des dirigeants syndicaux.

Martinez pour la CGT et Veyrier pour FO, main dans la main avec Berger de La CFDT et Escure de l’UNSA, ont été libres de négocier la liquidation de nos régimes de retraites avec l’ennemi, le gouvernement Macron Phillipe.

Ils se sont rendus ensemble, le 7 janvier, au ministère du travail et les jours suivants à l’invitation du gouvernement. Ils en ont été, chacun, personnellement félicités par le 1er ministre Edouard Phillipe. Tous se sont engagés dans la ‘‘conférence sur le financement’’ de la réforme, c’est-à-dire dans la mise en œuvre de la réforme voulue par le gouvernement. C’est de la haute trahison !

La répression qui s’abat sur nous, dans les manifestations (où nous sommes gazés, matraqués, flingués par des LBD et dans l’entreprise (conseils de discipline avec menace de révocation) en est la conséquence désastreuse.

Comment peuvent-ils, des salons dorés du Pouvoir, nous demander de manifester et de tenir encore et encore ?

Si nous devions être défaits, ce serait de l’entière responsabilité des dirigeants syndicaux qui tous ont trahi méthodiquement la formidable combativité des travailleurs de la RATP et de la SNCF.

Ça a été le cas à Massy sur la ligne B où les représentants syndicaux CGT, FO, Solidaires et UNSA ont bafoué la souveraineté de l’assemblée des grévistes et la démocratie ouvrière en remettant en cause la motion des grévistes adoptée par 50 pour et 0 contre, le 5 décembre.Tous devront rendre des comptes !

Applaudissements, malgré la présence de bureaucrates syndicaux et de nombreux participants extérieurs à la RATP, hostiles à l’orientation défendue par le camarade intervenant.

Ces courageuses interventions n’ont pas été simple prêche dans le désert : elles ont à chaque fois rencontré une adhésion importante de leurs collègues. Elles ont joué un rôle de levier : il est difficile, complexe d’affronter les appareils pour dégager ce qui est nécessaire à la victoire contre le gouvernement.

Qu’a-t-il donc manqué ? Certainement pas l’énergie ni la volonté et la capacité de combat de la classe ouvrière, malgré l’état très difficile dans lequel elle se trouve ; ce qui a manqué c’est la multiplication de telles interventions, un large combat sur cette orientation. Et ces interventions permettent aussi de relier deux questions majeures : elles ne sont pas le fruit de réflexions spontanées, ni isolées, mais d’un travail d’organisation, si petite et si marquée soit-elle par les ravages de la destruction de l’OCI-PCI dont elle est issue, après l’exclusion de Stéphane Just en 1984.

Voilà qui explique la « béance » ‘’entre l’immédiat, faire pression contre les directions syndicales pour qu’elles boycottent les instances d’intégration telles que la conférence de financement, ce sur quoi nous sommes d’accord en tant que tel, et une discussion programmatique sur un programme d’action, fatalement abstrait et sans portée réelle si l’on pense que le mouvement de la classe ne pose pas la question du pouvoir et ne comporte pas grand-chose en matière de débordement effectif des appareils’’ que Vincent Présumey dénonce dans ce que j’ai écrit.

Cette « béance » existe bien dans la réalité. Et c’est la question absolument majeure de la période historique dans laquelle nous sommes. Aucune des organisations qu’énumère Vincent Présumey ne vient combler cette béance.

Lorsqu’il écrit : « (…) même avec les petites organisations d’extrême-gauche toutefois influentes, Lutte Ouvrière, le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), Ensemble, le Parti Ouvrier Indépendant (POI), le Parti Ouvrier Indépendant Démocratique (POID) et l’Union Communiste Libertaire (UCL), leurs rôles politiques à tous est bien présent dans les couches qui, précisément, se mobilisent notamment depuis le Jeudi 5 Décembre 2019 et parmi les militants syndicaux, dont il me semble nécessaire de préciser qu’ils sont à l’intersection, eux, de l’exosquelette et de leur propre classe et qu’ils relaient les pressions des uns et des autres tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre », d’une part, il mêle dans un amalgame confus et trompeur des organisations aux orientations très différentes, voire divergentes, d’autre part, il leur prête une sorte de rôle de balancier, exprimant tantôt les pressions de la classe ouvrière sur les appareils, tantôt l’inverse.

Or je n’ai lu ni vu nulle part de la part d’aucune de ces organisations d’expression de quelque « pression » que ce soit dans le sens de la classe ouvrière, dans le sens indiqué par les interventions de ces deux militants de Combattre pour le Socialisme à la RATP. Il ne reste donc que l’autre sens ,

Fraternellement,
Pierre Salvaing,
le 28 février 2020