Contre les calomnies campistes, un article de Dan La Botz.

Les États-Unis sont probablement l’un des pays où le « campisme » fait le plus de dégâts dans le mouvement ouvrier et la gauche. Le « campisme » est l’héritage persistant du stalinisme, consistant à soutenir un camp géostratégique contre un autre. Aux États-Unis, ceux qui se rangent avec Poutine ou Bachar el Assad ont sans doute l’illusion d’être courageux, puisque croyant se situer dans l’opposition extrême à leur propre État et leur propre gouvernement. Pourtant, à l’époque de Trump, c’est de plus en plus illusoire et l’on voit maintenant ces courageux « anti-impérialistes » partir en croisade contre les forces nouvelles qui menacent réellement l’impérialisme nord-américain, de l’intérieur. Tel est le sujet de cet article du camarade Dan La Botz paru dans New Politics : les menteurs et provocateurs ont pris pour cible la Conférence socialiste de Chicago, qui cette année a rassemblé près de 2000 participants suite à la percée socialiste aux municipales. On a toujours raison de réfuter les calomnies, car la fonction des calomnies est de protéger l’ordre existant !

Remarque du traducteur : dans son article Dan La Botz emploie le mot «communiste» pour désigner les régimes soviétique ou vietnamien, et écrit dans ces cas là «Communist», avec une majuscule. Nous avons rendu cela en français par «communiste» entre guillemets.

Contre les calomnies de GrayZone.(1)

(1) Note de la rédaction : équivalent français de Gray-Zone : un mixte du «Grand Soir» et de «contre-info» avec une dose de Bellaciao et un peu d’»Egalité et Réconciliation» : vous voyez ?

Un récent article de GrayZone calomnie honteusement les Democratic Socialists of America (DSA), le journal Jacobin et les éditions Haymarket, accusant les organisateurs de la Conférence socialiste de Chicago le dernier week-end d’accueillir des agents payés par le gouvernement qui montent des opérations de regime change dans différents pays. En outre, ils diffament aussi le vieux journal de solidarité avec l’Amérique latine à gauche, NACLA, et le Marxist Education Project de Brooklyn. Et j’ai moi-même l’honneur de leurs attaques, puisque je serai complice d’un complot des Républicains pour renverser le gouvernement du Nicaragua !

L’argument simpliste et brutal de Gray-Zone est que toute critique des nations qui sont ennemies des États-Unis – Nicaragua, Cuba, Venezuela, Syrie, Iran, Chine ou Russie – est un «anti-anti-impérialisme». Après tout ce qui s’est passé depuis un siècle est-il encore nécessaire de répondre à un tel prurit sectaire digne de simples d’esprit ? Apparemment cela l’est.

GrayZone commence par cette phrase qui donne le ton : « A présent, c’est le Département d’État qui vous offre le socialisme ». Elle caractérise une méthode : tout mélanger et tout simplifier. Seul le plus grand des naïfs pourrait croire que la Conférence socialiste, forum de l’extrême-gauche depuis des années, les DSA, avec leurs 60 000 membres, sont montés et payés par le Département d’État ! La Conférence socialiste, évènement internationaliste où sont présentés des positions fort diverses, rassemblant des dizaines d’intervenants et plus de 1500 participants, est organisée dans le but de promouvoir les mouvements anti-capitalistes, socialistes et anti-impérialistes (on peut consulter le site We Are Many pour prendre connaissance d’une décennie d’action contre la guerre, l’impérialisme et la politique étrangère US).

L’attaque de GrayZone repose sur une théorie conspirationniste selon laquelle le Département d’État omniscient et omnipotent et autres agences gouvernementales US financent et contrôlent l’essentiel des organisations de la gauche américaine dans le but de monter des «regime change». Un manipulateur de marionnettes à Washington D.C., ou un magicien d’Oz du Département d’État, envoie ses agents robotisés délivrer instructions et argent au DSA, à Jacobin, à Haymarket. Quiconque suit les débats dans les DSA, lit Jacobin, consulte la liste des titres chez Haymarket, parcourt NACLA, sera surpris de voir à quel point le marionnettiste en chef en a pour son argent, car ce sont le socialisme, l’internationalisme et l’anti-impérialisme qui animent les confrontations vivant dans ces sphères-là !

Il serait fastidieux de répondre à toutes les accusations invraisemblables contenues dans cette prose, et je ne veux pas parler pour les autres. Je discuterai donc ici les attaques me concernant, faisant de moi un agent du Département d’État affecté au changement de régime au Nicaragua.

Socialisme par en bas.

Je suis un partisan de ce qui fut appelé historiquement le Third camp socialism et que l’on appelle aujourd’hui souvent le Socialisme par en bas. On pourrait simplement l’appeler marxisme ou socialisme révolutionnaire. J’ai appris ce socialisme internationaliste pendant cinquante années d’engagement militant. Dans les années 1960 et 1970, j’ai été objecteur de conscience et militant anti-guerre du Vietnam, dans les années 1980, j’étais engagé dans la solidarité avec l’Amérique centrale. De 1994 à 2015, j’ai été rédacteur en chef de la Mexican Labor News and Analysis, publication conjointe de l’United Electrical Workers et du Frente Auténtico del Trabajo, créée pour faire vivre la solidarité entre travailleurs étatsuniens et mexicains. J’ai été actif dans les International Socialists (IS) et je suis maintenant engagé dans Solidarity et aux DSA.

Durant toutes ces années, mes camarades et moi-même étions fermement convaincus que nous devions soutenir partout les travailleurs dans leur combat pour la démocratie et pour le pouvoir ouvrier et que ceci était essentiel dans le combat pour le socialisme. Il est, je pense, utile d’expliquer quels principes nous ont guidés, car si GrayZone calomnie, c’est sur la base d’une position politique toute autre qu’il faut analyser, comprendre, et rejeter. Puisant ses fondements dans le stalinisme, elle a chez certains évolué vers le soutien à des États capitalises autoritaires et modernes et se confond parfois avec les positions des néo-fascistes.

Reparcourons les cinquante dernières années et voyons comment ces positions se sont développées et différenciées. Pendant la guerre du Vietnam, l’opposition aux États-Unis et le soutien à l’autodétermination nationale vietnamienne parmi les jeunes militants se sont parfois développées en soutien au PC vietnamien et à son chef. On entendait dans les manifs «Ho, Ho, Ho Chi Minh, FLN vaincra!» Cette identification en réaction aux horreurs de la guerre américaine pouvait se comprendre mais elle n’en était pas moins problématique. Beaucoup ont scandé ces slogans innocemment, mais certains sont devenus des partisans du régime de Ho Chi Minh et de l’URSS qui l’appuyait. Peu nombreux furent ceux qui dans le mouvement pointèrent le fait que Ho et le PC vietnamien étaient des staliniens ayant massacré leurs rivaux de gauche et œuvrant à faire du Vietnam un État calqué sur le modèle soviétique.

Aux IS, nous soutenions la lutte du peuple vietnamien contre l’impérialisme US sans pour autant soutenir le pouvoir du PC vietnamien. Nous pensions que les Vietnamiens avaient droit à leur indépendance nationale et qu’ils devaient pouvoir choisir démocratiquement et imposer leurs propres décisions quant à la direction politique. Que pour construire le socialisme il leur fallait la démocratie dont ne voulaient pas Ho et le PC vietnamien. Nous avons donc soutenu la lutte contre l’impérialisme US mais sans soutenir le gouvernement du PC vietnamien.

En 1969, quand j’ai rejoint les IS, leur slogan « Ni Washington ni Moscou » m’interpellait car de même que les États-Unis avaient envahi le Vietnam pour interdire sa souveraineté nationale, de même l’URSS avait envahi la Tchécoslovaquie pour réprimer le Printemps de Prague pour la démocratie. Les véritables anti-impérialistes, pensais-je, devaient s’opposer à l’impérialisme américain comme à l’impérialisme soviétique. Les Vietnamiens et les Tchèques avaient droit à leur auto-détermination. Alors que les partis au pouvoir en URSS et en Tchécoslovaquie se disaient socialistes, ils étaient des dictatures « communistes » opprimant et exploitant leurs propres peuples.

Rétrospectivement, nous avons pu constater qu’il en était de même en Hongrie lorsqu’une révolution ouvrière a éclaté en 1956 contre le gouvernement communiste hongrois, qui a été réprimée par des chars soviétiques. Des milliers de communistes du monde entier ont alors quitté leurs partis, car il était devenu évident que ce «Communisme» n’avait rien à voir avec les intérêts des travailleurs ni avec l’objectif du socialisme démocratique. La petite extrême-gauche européenne a soutenu le soulèvement des travailleurs contre les communistes hongrois, mais la révolte a été écrasée trop tôt pour qu’ils aient un véritable impact.

Autre exemple connexe de cette expérience. En 1980, les travailleurs des chantiers navals de Gdansk ont formé le syndicat Solidarność et dix millions de travailleurs polonais se sont mis en grève pour lutter contre la dictature «Communiste». Ce fut le plus grand mouvement démocratique d’après-guerre en Europe de l’Est. En Pologne, Solidarność comportait divers courants politiques allant de l’extrême droite, soutenue par le pape Jean-Paul II et le président américain Ronald Reagan, à une gauche socialiste démocratique notamment soutenue par des courants révolutionnaires en France et dans toute l’Europe. Nous avons soutenu le mouvement pour la démocratie dans son ensemble, tout en appuyant sa gauche contre sa droite. L’armée polonaise soutenue par l’Union soviétique a écrasé le mouvement, mais Solidarność a miné le système «communiste» et a contribué à son effondrement une décennie plus tard.

Si l’Union soviétique sous ses dirigeants «communistes» bureaucratiques était déjà un État impérialiste réactionnaire, il en va de même pour la Russie capitaliste et impérialiste qui s’ en est suivie et est aujourd’hui dirigée par le réactionnaire et autoritariste Vladimir Poutine. Nous soutenons aujourd’hui les citoyens russes, les journalistes (dont certains ont été assassinés), le mouvement LGBTQ violemment réprimé, et les travailleurs en lutte pour une vie meilleure et pour être entendus. Tout en nous opposant au gouvernement russe, que nous serions ravis de voir renversé par son peuple, nous nous opposons à tout effort américain visant à un changement de régime. De même, en Chine, nous soutenons la lutte des Ouïghours et des Tibétains pour l’autonomie contre le génocide culturel, la lutte des paysans contre les vastes accaparements de terres, et la lutte des travailleurs pour de véritables syndicats indépendants.

S’il est vrai que la Russie et la Chine s’opposent aujourd’hui aux États-Unis, cela n’a rien à voir avec l’anti-impérialisme. C’est le retour à la lutte pour le partage du monde entre grandes puissances, comme avant la Première et la Seconde Guerre mondiale. La Russie et la Chine, les États-Unis et l’Europe et, dans une moindre mesure le Japon, sont aujourd’hui les grandes puissances qui utilisent des méthodes économiques et politiques pour tenter de dominer diverses régions, des zones géographiques stratégiques, le pétrole et autres minéraux de valeur, et bien sûr se soumettre des États moins importants. Certaines de ces grandes puissances montent des alliances comme les États-Unis avec Israël et l’Arabie saoudite, puissances sous-impériales au Moyen-Orient. Ceci s’apparente aux luttes entre Grande-Bretagne, France, Allemagne, États-Unis et Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, et en ce temps là les États-Unis se présentaient comme une puissance anti-impérialiste contrant les empires européens, et en Asie le Japon se faisait passer pour le bouclier contre les colonialistes blancs. Il était ridicule de croire à leur «anti-impérialisme», et il l’est tout autant aujourd’hui de croire à celui de la Russie ou de la Chine.

Dans les années 1980, lors du mouvement de solidarité en Amérique centrale, nous avons soutenu les peuples d’El Salvador, du Guatemala et du Nicaragua dans leurs luttes contre leurs propres gouvernements autoritaires, leurs classes dirigeantes et, surtout, la domination des États-Unis. Certains d’entre nous sont allés dans ces pays, en particulier au Nicaragua, pour apporter leur aide. Nous avons soutenu divers mouvements en Amérique centrale par le biais d’une myriade d’organisations aux États-Unis. Nous avons travaillé contre les États-Unis et pour la victoire des forces révolutionnaires en Amérique centrale. Cependant, au même moment, au sein du mouvement de solidarité, nous avons discuté des faiblesses de certaines de ces organisations. Au sein de certains mouvements, des groupes staliniens cherchaient à créer un gouvernement de style soviétique ; d’autres ont été affaiblis par l’adoption du modèle élitiste du foyer de guérilla, l’idée qu’une poignée de révolutionnaires armés libérerait la nation ; d’autres encore n’ont pas réussi à trouver un moyen d’unir les éléments métis et autochtones. Certains, cependant, sont parvenus à la conclusion que seul un mouvement démocratique de travailleurs, métis et autochtones, pouvait libérer leurs sociétés. Au sein des mouvements de solidarité, nous avons discuté des faiblesses et des forces de ces groupes et préconisé le pouvoir ouvrier et la démocratie, nous n’avons pas cessé de soutenir le mouvement dans son ensemble et nous n’avons pas renoncé à nous battre contre le gouvernement américain.

Permettez-moi de passer à un autre cas et d’en parler plus personnellement. Lorsque l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) a mené la rébellion des peuples indigènes du Chiapas au Mexique en 1994, j’ai écrit pour eux des pamphlets de soutien et j’ai visité plusieurs villes et campus pour parler de la nécessité de soutenir et de défendre les Zapatistes contre le gouvernement mexicain. À la suite de mon travail, lorsque l’EZLN a organisé la Convention démocratique nationale du Mexique en août 1994, j’y étais invité, dans la jungle. Tout en ayant des réserves sur cette direction issue du guérillérisme et des divergences avec leurs orientations politiques, je me suis tenu à leurs côtés contre leur gouvernement et contre le mien. Pour informer les gens sur le mouvement, j’ai écrit un livre,Democracy in Mexico, afin de soutenir les diverses luttes paysannes, syndicales, féminines et politiques qui se déroulent au Mexique, y compris les zapatistes. Je n’avais pas à accepter les orientations de ces mouvements pour soutenir leur combat pour la démocratie.

Permettez-moi un dernier exemple personnel. Au milieu des années 90, alors que je vivais à Mexico, j’ai organisé avec d’autres une manifestation de protestation d’américains et de mexicains devant l’ambassade américaine contre le soutien du gouvernement américain à un groupe d’émigrés cubains de droite appelé Brothers to the Rescue menaçant l’espace aérien cubain. Bien que je ne sois pas un partisan du régime cubain de parti unique, j’ai aidé à organiser cette manifestation parce que j’estimais que les Cubains avaient droit à la liberté contre l’agression américaine. Dans le même temps, les socialistes et les organisations avec lesquelles je travaille – tout en s’opposant à toutes les sanctions, boycotts et embargos américains, ainsi qu’à toute intervention militaire – ont soutenu les dissidents cubains (démocrates, anarchistes et socialistes) qui défendent des syndicats indépendants, des droits civils ou une démocratie multipartite.

Mon engagement au Nicaragua.

Je suis allé au Nicaragua avec des amis en 1985, à la suite de la révolution sandiniste et de la guerre civile, pour apporter des fournitures médicales à un hôpital, en solidarité avec le peuple assiégé du Nicaragua. Les Contras soutenus par les États-Unis attaquaient des enseignants, des agriculteurs et des communautés pacifiques, et ces fournitures médicales étaient absolument nécessaires. Comme beaucoup d’autres, parce que je gagnais ma vie, élevais une famille et participais à d’autres activités politiques, après la défaite des sandinistes lors de l’élection de 1990 et l’arrivée au pouvoir de la droite, je n’ai pas accordé beaucoup d’attention au Nicaragua. Puis, en 2013, un collègue m’a demandé d’accompagner un groupe d’étudiants qui viendraient y vivre et travailler pendant quatre mois. Pendant notre séjour au Nicaragua, nous avons visité le pays et rendu visite à de nombreuses organisations sociales et ONG locales et rencontré des personnalités aux opinions politiques très différentes. J’ai eu par exemple la satisfaction de pouvoir parler avec le père Fernando Cardenal, prêtre jésuite qui prônait la théologie de la libération et qui avait joué un rôle important dans les premiers jours du gouvernement révolutionnaire nicaraguayen.

Pendant mon séjour au Nicaragua, j’ai lu de nombreux mémoires d’anciens dirigeants sandinistes, des histoires du pays et des récits contemporains de l’évolution de la situation dans ce pays. Ce que j’ai compris de mes lectures et de mes discussions avec des organisations et des citoyens nicaraguayens, ainsi que de mes constats personnels, c’est que le président Daniel Ortega et son parti sandiniste ont évolué, au fil des décennies, de révolutionnaires d’inspiration cubaine pour devenir les dirigeants d’un gouvernement capitaliste de droite répressif. Tout en prétendant être de gauche, Ortega et son épouse, et maintenant vice-présidente, Rosario Murillo, ont formé une alliance avec les grandes entreprises et l’aile droite de l’Église catholique, tout en nouant des relations de travail avec les forces armées américaines et l’US Drug Enforcement Agency. Le gouvernement Ortega a détruit l’organisation syndicale indépendante dans les maquiladoras, réprimé les agriculteurs et les défenseurs de l’environnement qui protestaient contre la construction du canal transocéanique financé par la Chine, et harcelé, menacé et poursuivi en justice le mouvement féministe qui s’opposait aux lois réactionnaires contre l’avortement !

À mon retour aux États-Unis, j’ai poursuivi mes recherches, puis je me suis assis et j’ai écrit What Went Wrong? The Nicaraguan Revolution: A Marxist Analysis (Brill, 2016) où j’ai raconté comment la révolution avait dégénéré et comment Ortega l’avait trahie. En conclusion du livre, j’ai également prédit qu’une opposition à un gouvernement aussi autoritaire et réactionnaire se développerait inévitablement. Deux ans plus tard, le livre a été publié en livre de poche chez Haymarket presque en même temps que la rébellion populaire qui a éclaté au Nicaragua en avril 2018.

Compte tenu de ces évènements, j’avais hâte de présenter mon livre devant un public nicaraguayen de gauche. Je devais en discuter avec des représentants du Marxist Education Project et de NACLA et une ou deux autres personnes à Brooklyn Commons. J’ai alors rencontré à New York des militants nicaraguayens qui soutenaient la rébellion et j’ai discuté avec eux. Ils étaient ravis de pouvoir compter sur un allié américain désireux de travailler avec eux. À travers une série de petites réunions, un plan pour un événement de solidarité a été mis au point. Nous nous sommes mis d’accord sur la St. Peter’s Lutheran Church à Manhattan, qui compte une importante congrégation latinos et quelques nicaraguayens. Au dernier moment, l’un d’eux nous a informés que des étudiants se rendant en Floride et à Washington-D.C. pour parler à des groupes de défense des droits de l’homme et faire pression sur les législateurs, souhaiteraient également prendre la parole. Ni moi, ni la professeure Lisa Knauer, présidente, ni le père Octavio Altamirano, prêtre catholique nicaraguayen, ni le ministre luthérien Fabian Arias n’avions rencontré les étudiants avant l’événement. Ils nous ont été présentés comme des participants aux récentes manifestations au Nicaragua et – les étudiants étant à l’avant-garde du mouvement et ayant le plus souffert de la répression – nous avons accepté de les inclure dans le panel.

Il était devenu clair pour moi que ceci était devenu un évènement de la communauté nicaraguayenne et un événement de l’église et de sa congrégation, et qu’en tant qu’Américain je ne pouvais et ne devais pas essayer de contrôler son agenda, mais que je pouvais présenter mon analyse de l’histoire du Nicaragua. et la situation actuelle et en tant que chercheur socialiste, exposer mes vues. Les étudiants, âgés de 20 à 24 ans environ, ont décrit leur expérience de la rébellion populaire et se sont engagés à poursuivre un mouvement pacifique visant à forcer la démission d’Ortega et à mettre au pouvoir un autre gouvernement. Lors de cette réunion, aucun d’entre eux ne m’a semblé avoir un point de vue idéologique très clair.

J’ai écrit un rapport à l’intention des dirigeants des DSA de New York et du comité international des DSA sur l’événement et sur mon intervention:

Le meeting a eu le caractère d’un rassemblement patriotique de la communauté nicaraguayenne révoltée par le meurtre de 150 citoyens par le gouvernement. Il y a eu un appel à la démission de Daniel Ortega et au départ son parti, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN). Avec d’autres camarades des DSA nous avons été frappés par plusieurs choses. D’abord la quasi-unanimité du panel et du public contre Ortega et au FSLN ; étonnamment, il n’y avait pas de partisans du régime, ni les Nicaraguayens ni les autres. Deuxièmement, les Nicaraguayens, tant au sein du groupe d’experts que dans le public, n’avaient pratiquement aucune analyse politique ni vision ni programme pour l’avenir de leur pays. J’attribuerais cela à la longue période de gouvernement autoritaire au Nicaragua, qui a rendu impossible le développement de vues et d’organisations politiques alternatives. La participation du public, hommes et femmes, a été très bonne. Les organisateurs ont considéré l’événement comme un succès.

Et voici mon compte-rendu de ma propre intervention, disponible sur vidéo:

Je me suis exprimé comme historien et auteur du livre What Went Wrong?, tentant de développer trois points dans ma présentation et en réponse à des questions. La première était que toute ingérence des États-Unis ne saurait être bénéfique au Nicaragua. (Applaudissements.) Deuxièmement, ni la classe capitaliste nicaraguayenne organisée dans le COSEP, ni le conseil des chefs d’entreprise, ni la hiérarchie de l’Église catholique ne peuvent être invoqués pour sauver le pays. J’ai souligné qu’ils s’étaient, les uns et les autres, bien entendus avec les dictatures de Somoza et d’Ortega. Troisièmement, j’ai soutenu que la crise en cours nécessitait l’organisation d’une nouvelle force sociale venant d’en bas, non seulement les étudiants qui mènent la lutte à l’heure actuelle, mais aussi la classe ouvrière et les agriculteurs.

Ce 13 juin, nous l’ignorions, mais nous avons appris par la suite que ces étudiants, financés par la conservatrice Freedom House, étaient allés à Washington-D.C. où ils avaient été reçus par des sénateurs républicains et des représentants du Congrès. Si nous avions eu connaissance de ces liens, nous aurions sans doute géré les choses différemment, mais dans tous les cas, nous n’avions rien à voir avec leurs activités ultérieures. [Après avoir posté ceci, un activiste nicaraguayen m’a dit que les étudiants qui ont pris la parole lors de notre événement à New York n’étaient pas les mêmes que ceux hébergés à DC]

J’ai déclaré dans des articles sur le Nicaragua – et il n’était pas nécessaire d’obtenir des courriels «divulgués» pour l’apprendre ! – «qu’il ne reste plus de voix de gauche dans le mouvement». Pourquoi cela ? Pourquoi n’y a-t-il pas de courant socialiste significatif aujourd’hui au Nicaragua ? La réponse est simple : le gouvernement autoritaire et réactionnaire Ortega et le parti du FSLN ont complètement discrédité l’idée de socialisme dans l’opinion publique de la majorité des Nicaraguayens. De nombreux gauchistes américains ignorent qu’au cours des dernières décennies, pratiquement tous les commandants nicaraguayens, dirigeants de la révolution nicaraguayenne de 1979, ont rompu avec Ortega et le FSLN, de même que la plupart des dirigeants du mouvement de la théologie de la libération qui avaient soutenu la révolution. Certains de ces dirigeants ont tenté de créer de nouveaux partis politiques social-démocrates ou socialistes, mais la domination du gouvernement Ortega sur les mécanismes politiques l’a rendu impossible. Malheureusement, le socialisme a pratiquement disparu de la scène politique nicaraguayenne.

Pourquoi alors, m’a-t-on demandé, soutiendrais-je un mouvement contre le gouvernement Ortega ? Je le soutiens car il s’agit d’un mouvement populaire d’en bas, à savoir un mouvement de plusieurs classes sociales, qui vise à remplacer la dictature actuelle par une sorte de démocratie. Au sein du mouvement nicaraguayen, il y a des capitalistes – qui, jusqu’à récemment, s’entendaient très bien avec Ortega – qui souhaiteraient un gouvernement parlementaire qu’ils puissent contrôler. Mais d’autres veulent une démocratie populaire qui représenterait la majorité du pays, ses travailleurs. Je soutiens la lutte pour la démocratie contre la dictature, mais aussi la revendication d’une démocratie populaire et, au-delà, d’un véritable socialisme par le bas. Ma position n’est pas unique. Dans toute l’Amérique latine, de nombreux partis de gauche soutiennent la rébellion populaire nicaraguayenne contre Ortega.

J’exhorte tous ceux qui sont intéressés par mes idées sur le Nicaragua à lire mon livre et mes articles sur New Politics, où vous pourrez trouver une présentation systématique de mes opinions. Comme je l’ai souvent dit, je suis opposé à toute intervention militaire américaine au Nicaragua et à l’imposition de sanctions à son encontre, dans la mesure où elles porteraient principalement préjudice au peuple nicaraguayen. Je suis cependant pour une victoire de la rébellion populaire et espère que par ses propres forces et la solidarité de la gauche dans toute l’Amérique latine et dans le monde, il sera en mesure de renverser le gouvernement Ortega et d’instaurer la démocratie et, un jour, socialisme.

Que de telles vues puissent être dénoncées comme impérialistes et liés au Département d’État est surprenant. Le préjudice causé à la gauche mondiale par de telles dénonciations – et la perspective politique qui les sous-tend – est hélas bien trop évident.

 

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Un commentaire pour Contre les calomnies campistes, un article de Dan La Botz.

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