Et si … Editorial du 26 avril 2017

Et si Emmanuel Macron fonctionnait comme une machine à faire voter Marine Le Pen non pas « en 2022 » comme on l’entend parfois, mais le 7 mai prochain, en 2017 ?

Le début de campagne du second tour conduit à poser la question. Après avoir fêté sa victoire qu’il crut, comme la bourse de ce lundi (+4,5 % pour l’indice boursier!), penser acquise, à la Rotonde, et affiché une arrogance vide qui ne peut qu’être ressentie comme du dédain par de très larges masses, le voilà à Amiens.

Chacun a pu voir les images : d’une part Marine Le Pen sur un piquet de grève – Marine Le Pen sur un piquet de grève ! – à l’usine Whirlpool, qui produit du matériel électroménager et que ses actionnaires ont décidé de délocaliser à Lodz, grande ville ouvrière de Pologne, où ils embauchent, pour exercer une pression à la baisse sur les salaires des ouvriers polonais, des jeunes ouvriers ukrainiens qui fuient la misère, et, parfois, venant de l’Est du pays, la guerre d’occupation russe.

Et ne nous racontons pas d’histoire – le témoignage de camarades d’Amiens diffusé par divers canaux nous le fait savoir – il y avait des « hommes de gauche », des vieux militants et des syndicalistes dans les gens qui, parfois en pleurant, ont posé avec elle devant photographes et caméras.

D’autre part, M. Macron à la préfecture, avec une partie des représentants syndicaux – CGT et CGC, c’est en l’occurrence la CFDT qui n’a pas voulu se rendre à son invitation, son délégué expliquant en même temps que Mme Le Pen pouvait bien venir dans l’usine.

L’après-midi, E. Macron s’est rendu devant l’usine occupée en assurant que c’était à la demande de l’intersyndicale et pas suite à la visite surprise de Mme Le Pen, et ce fut rude, pas convivial comme la visite, certes bien orchestrée, de Mme Le Pen le matin.

Finalement le tout, qui semblait risquer de mal tourner ou de tourner court, s’est soldé en un « dialogue combatif », l’intervention de François Rufin, sorte de hologramme de J.L. Mélenchon en la circonstance, venu demander au candidat comment il comptait s’y prendre pour lutter contre les actionnaires américains de Whirlpool, y ayant aidé. Macron explique alors qu’il faut un « plan de sauvegarde de l’emploi » (c’est-à-dire un plan de suppressions d’emplois) qui soit « à la hauteur », et trouver un repreneur.

On peut tourner et retourner ces faits comme on veut, ce qui reste ce sont les images du ministre de l’Économie et homme du capital bancaire dont les ouvriers ne veulent pas, ce qui se comprend, et d’une Mme Le Pen qui parvient à se faire inviter sur un piquet de grève, aux côtés de travailleurs en brassards CGT. Une chose absolument claire est qu’elle n’aurait pu se permettre cela si la visite condescendante de M. Macron n’avait pas été perçue comme insultante.

Quel gouvernement peut sauver l’usine Whirlpool d’Amiens ?

Ni un gouvernement Macron, ni un gouvernement Le Pen, mais un gouvernement démocratique des travailleurs, qui commence par réquisitionner l’usine, et qui tende la main aux travailleurs polonais et ukrainiens que Whirlpool entend surexploiter après avoir licenciés ceux de France. Un tel gouvernement aurait dû constituer l’objectif des dirigeants « de gauche » qui, dés le soir du 23 avril, soit ont immédiatement appelé à voter Macron comme B. Hamon, soit ont appelé leurs « partisans » (en l’occurrence 440 000 personnes inscrites sur une plate-forme informatique) à dire quel vote ils allaient exprimer le 7 mai, comme J.L. Mélenchon.

Un tel gouvernement est réalisable : si le président de la V° République quel qu’il soit est désavoué par le vote de juin, si des candidatures unitaires et démocratiques issues de la gauche et du mouvement ouvrier forment une majorité, il sera renversé et un régime démocratique pourrait être instauré.

Cette perspective politique n’a été avancée par aucun des candidats éliminés au premier tour, qui, y compris J.L. Mélenchon qui n’a pas voulu appeler immédiatement à voter Macron, ont fait de la question du second tour la seule question de l’heure et ainsi mis les millions qui ont voté pour eux, et au delà le monde du travail et la jeunesse, dans une impasse dont ils vont essayer de se sortir eux-mêmes.

C’est l’impasse, non pas seulement entre la candidature « fasciste » et l’union nationale contre elle, mais deux unions nationales, car la crise de régime et la crise sociale se combinent pour faire de la candidature Marine Le Pen quelque chose de plus que l’épouvantail servant à mettre tout le monde au pas.

Fillon éliminé, et elle entend occuper son espace politique à lui, d’une part.

D’autre part, la propagande de ses affidés dans les réseaux sociaux, où nombreuses sont les passerelles vers les milieux « antilibéraux » et à présent « insoumis », à partir d’un même langage confusionniste – « oligarchie », « caste », « médiacratie » – cherche à capter des jeunes ou des militants désorientés depuis l’auto-mise en veilleuse de J.L. Mélenchon.

Dés lors, dénoncer le piège du vote Macron en se contentant de souligner le caractère d’épouvantail du FN conduit à ne pas voir cette seconde union nationale qui tente de prendre forme, celle du capitalisme protectionniste, contre le capitalisme libre-échangiste.

Aucun militant ouvrier ne devrait avoir la moindre tentation de voter … ou de faire des selfies, avec Mme Le Pen, politicienne bourgeoise issue d’un clan familial fasciste, dont l’élection ne signifierait certes pas l’avènement du « fascisme », ouvrant un affrontement central, mais constituerait tout de même un danger physique pour des centaines de milliers de travailleurs, de jeunes, de familles, d’origine maghrébine, pour les Roms, les étrangers et les réfugiés.

De plus, l’affrontement central que déclencherait son élection sera d’autant moins bien engagé que plus élevé serait le nombre d’ouvriers ayant voté pour elle, surtout s’il ne s’agit pas que de prolétaires atomisés comme c’est déjà le cas, mais si des couches militantes, désorientées par les discours d’union nationale des uns et des autres et les déceptions accumulées, en arrivaient là.

Or le caractère insipide et révoltant de l’union nationale autour de M. Macron, aggravé par les injonctions à s’aligner suggérant que quiconque hésite serait un « collabo » (même si tous ceux qui ont connu l’année 2002 peuvent constater que cela marche beaucoup moins …), ne peut que faire son jeu si une autre perspective n’est pas ouverte.

Disons-le : Macron pourrait bien faire élire Mme Le Pen si le troisième acteur, celui de la classe ouvrière et de la démocratie, n’intervient pas très fortement tout de suite.

Cela donne immédiatement une importance centrale au 1° mai syndicaliste, celui de l’abrogation de la loi El Khomri, de la réforme du collège et de toutes les contre-réformes, celui de la hausse généralisée des salaires, retraites, pensions et minima sociaux, celui aussi de la jeunesse qui ne veut ni de Mme Le Pen ni de M. Macron.

26-04-2017.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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