Rentrée 2016 : quelques mots sur la présidentielle

En cette rentrée scolaire et « sociale » 2016, beaucoup espèrent que la mobilisation contre la loi dite « travail », votée cet été par un parlement minoritaire qui ne représente pas le pays, va reprendre. Seulement, comme c’était d’ailleurs déjà le cas lorsque la mobilisation avait commencé, mais en pire à présent, la situation est surplombée par deux facteurs autoritaires et contraignants : les attentats islamistes et les élections présidentielles. S’il est parfaitement normal et légitime que des millions de salariés, actifs, chômeurs, retraités ou en formation, se mobilisent en toute indépendance sans être tenus d’avoir une position arrêtée sur ces deux graves questions, cette indépendance elle-même réclame de plus en plus leur discussion et leur prise en compte.

Ainsi, l’état d’urgence, officiellement mis en place en réaction aux crimes de masse du 13 novembre et reconduit suite à celui du 14 juillet, a dans les faits servi non à combattre Daesh en France (la participation de la France à une coalition bombardière en Syrie n’étant pas non plus un « combat contre Daesh » mais un positionnement géostratégique), mais à réprimer et tenter d’interdire les manifestations. Pour autant, des mesures de sécurité protégeant les attroupements de toute nature, qu’il s’agisse d’un festival de spectacle comme à Aurillac ou des prochaines manifestations, sont légitimes, mais la confiance n’est pas possible envers un État et un gouvernement qui ont bafoué droits sociaux et démocratie et menacent les libertés publiques. La question de la défense sociale contre l’extrême-droite islamiste est cependant bel et bien posée, et devrait aller de pair désormais avec l’exigence démocratique de levée de l’état d’urgence.

En ce qui concerne les présidentielles, il est clair que si une poussée vers la grève générale et la centralisation contre État et gouvernement s’est produite ce printemps, et continue à marquer toute la situation malgré l’adoption de la loi, c’est précisément aussi parce que, pour les plus larges masses, elles n’offrent pas d’issue, ne comportent pas ce que l’on appelle un « débouché politique ».

Elles ne semblent, de fait, présenter que des dangers. Celui, la masse de l’électorat ouvrier, jeune et traditionnellement « de gauche » s’abstenant, d’une victoire de Marine Le Pen. Celui d’une victoire du candidat LR dont la possibilité du retour de Sarkozy, qui serait alors le premier président de la V° République à « revenir », ce qui signifierait une confrontation sociale et politique rapide dans le pays, visant, comme dans le cas de Marine Le Pen, à faire jusqu’au bout ce à quoi MM. Hollande et Valls ne sont pas arrivés dans la dernière période sans que ce soit faute d’avoir essayé : briser le salariat et abroger ouvertement les libertés démocratiques formelles. Un troisième danger possible serait celui de la réélection par défaut de F. Hollande ou de M. Valls, prolongeant la situation sans issue du moment présent ; cette troisième possibilité est perçue comme peu vraisemblable, tant est grande leur impopularité, mais elle pourrait découler du rejet des deux précédentes possibilités. Il est cependant bien plus probable qu’une candidature de l’actuel président ou de son premier ministre n’aurait d’autre fonction réelle que de terminer leur sale travail effectif en assurant la victoire d’un candidat LR et/ou FN.

La crise de représentation politique des mouvements sociaux, qui ont eux mêmes éclaté massivement précisément à cause d’elle et dans l’espoir de la résoudre par l’action directe, va de pair avec une crise au sommet de l’État et des principaux partis politiques qui va encore s’aggravant en cette rentrée. Le président lui-même permet la publication d’entretiens journalistiques « officieux » dans lesquels il se défausse du 49-3 sur son premier ministre, ou « casse » son premier ministre précédent et actuel ministre des Affaires étrangères, pendant que son ministre des Finances, qui a proclamé qu’il n’était « pas socialiste » (ce dont nul n’a jamais douté) … au Puy-du-Fou aux côtés de la droite chrétienne, semble être parti en campagne en se présentant comme un sauveur de la nation, un de plus. Exactement au même moment, celui qui avait fortement aidé à le faire roi en se désistant en sa faveur lors des primaires socialistes de 2011, puis qui avait poussé à la nomination de l’actuel premier ministre avant de démissionner de son gouvernement quelques mois plus tard, Arnaud Montebourg, se propulse lui aussi comme sauveur de la nation, sur un programme de réforme, et donc de maintien, de la V° République et de l’Union Européenne. La primaire de la droite se développe comme un panier de crabes sanguinaire, Juppé et Fillon étant conduits à s’opposer frontalement à la candidature de N. Sarkozy, axé quant à lui, plus que jamais, sur un programme de synthèse avec le FN.

A « gauche », les candidatures d’Arnaud Montebourg et de Jean-Luc Mélenchon sont à ce stade les deux à apparaître avec la possibilité de défaire une candidature gouvernementale, condition sine qua non pour que la droite et l’extrême-droite puissent être battues aux présidentielles. L’une et l’autre occupent cette place en raison des espoirs que ces candidats ont représenté à tel ou tel moment au cours des années précédentes.

A. Montebourg s’était, sous Chirac, opposé au présidentialisme et avait critiqué le régime de la V° République, se donnant une aura « subversive » sur laquelle il a ensuite marchandé son ascension, aura qu’il a entrepris de retrouver en ayant démissionné du gouvernement Hollande-Valls et pratiqué une petite « traversée du désert » (comme dirigeant dans l’entreprise Habitat ! ).

J-L. Mélenchon, sans revenir ici sur tout son parcours, a un « capital » politique acquis lors de la campagne unitaire de 2012, qui avait une dynamique populaire puissante et avait contribué de manière décisive à la défaite de Sarkozy. « Capital » en grande partie perdu depuis, tant en raison de la direction du PCF qui ne voulait pas combattre frontalement les gouvernements Hollande, qu’en raison de l’orientation et de la pratique de plus en plus autoritaires et solitaires, de facture « gaullienne », de J-L. Mélenchon qui, lui aussi, mais juste avant la poussée sociale de ce printemps, a joué une « réapparition » après une « traversée du désert », et lancé un mouvement d’allégeance directe à sa personne, au dessus des classes et des partis. Sur la base de quoi il annonce que s’il est élu, il en finira avec la V° République : un sauveur suprême pour ne plus avoir de sauveurs suprêmes … Chacun peut voir que la dynamique de 2012 n’est pas au rendez-vous, même si, parmi les couches militantes ayant pris part au Front de Gauche et notamment parmi les communistes, et parmi beaucoup de syndicalistes, sa candidature est celle pour laquelle ils pensent au final probablement voter : mais il s’agit cette fois-ci d’un choix par défaut.

Ajoutons qu’aussi bien A. Montebourg que J-L. Mélenchon se situent dans une perspective internationale qui maintient l’ordre établi sous couvert d’une réaffirmation toute gaullienne de la « grandeur de la France », forçant la réforme de l’UE selon Montebourg, passant de l’alliance atlantique au nouveau front impérialiste avec Moscou selon Mélenchon, et poursuivant par conséquent la même « politique africaine » dans les deux cas. S’il y a une recherche de rupture avec l’ordre établi du capital, de la V° République et de l’UE, elle est parmi les courants et les militants qui les soutiennent, de manière plus ou moins confuse.

Pour être un débouché politique crédible au mouvement social majoritaire qui s’est manifesté et qui va chercher à rebondir, l’une ou l’autre de ces candidatures doit battre au premier tour le candidat socialiste « officiel » et gouvernemental quel qu’il soit, puis grouper au second tour contre FN et LR. Ceci apparaît à ce stade comme une gageure et pour le coup, tous les commentateurs sont plus proches de la réalité en estimant que c’est ainsi la dispersion des voix « à gauche » qui se met en place pour ouvrir la route au « pire ». Cela d’autant plus que ces candidats s’appuyant sur des espoirs similaires, les dispersent déjà en partant séparément (sans parler des autres candidatures plus « petites » qui s’alignent derrière).

Autrement dit, alors que l’espoir compréhensible de leurs partisans est que Montebourg ou Mélenchon deviennent « le » pôle de regroupement, ils sont présentement des pôles de dispersion, faisant ainsi le jeu de Hollande et Valls et risquant de faire celui du FN et de LR. Il y a à cela une raison politique profonde : l’un comme l’autre, les yeux rivés sur la ligne bleue horizon des présidentielles, n’envisagent la mobilisation sociale et populaire, qui existe et s’est déclenché massivement depuis février-mars sans qu’ils n’y soient pour rien, que comme une force d’appoint, alors que la vraie question politique, la plus hautement politique, est que ce mouvement pour l’instant « social » s’organise et réalise, lui, le changement révolutionnaire et démocratique de régime, par sa généralisation, sa centralisation, ses moyens concrets d’action à savoir d’abord et avant tout la grève effective. Pas de réelle assemblée constituante, qui n’ait pas un fil à la patte, ne soit pas octroyée, en dehors de cela !

C’est là, croyons-nous, la question que posent en creux Gérard Filoche et ses camarades, mais d’une façon aujourd’hui inaudible aux plus larges masses. Ils tentent de parler un langage simple et clair et disent en effet avec limpidité que dans de véritables primaires de « toute la gauche », ce que ne sont pas et ne veulent pas être les primaires que prépare J-C. Cambadélis avec quelques groupuscules écolos et centristes sous le label risible de « BAP » (Belle Alliance Populaire, un peu plus et c’était la BAC ! ), Hollande ou Valls n’auraient aucune chance, et qu’il pourrait en sortir un candidat unique, en tout cas seul légitime, capable de gagner, sur la base d’une rupture avec la politique de l’actuel gouvernement. On peut même leur accorder que, dans ce cas de figure, la personnalité et le parcours de Gérard Filoche lui-même, qui n’est pas un ancien ministre et n’a pas considéré la mobilisation sociale contre la loi « travail » comme un élément secondaire ou d’appoint mais s’y est immergé corps et âme, répondrait au mieux au portrait robot du meilleur candidat.

Mais il y a un mais : ces camarades sont seuls à croire à de telles « primaires » massives et honnêtes, et on peut même se demander s’ils n’affectent pas d’y croire, sans y croire vraiment. Ils ont pourtant raison aussi sur un autre point : contrairement à ce que pense la majorité des militants se situant « à la gauche du PS », la décision, prise fin juin, de primaires, par la direction du PS, est un élément de crise car implicitement, mais de façon évidente, elle manifeste le fait que la reconduction du candidat Hollande n’a aucune évidence, aucune légitimité, même pour ses partisans.

Il n’empêche que de telles « primaires » ne mobiliseront pas, non seulement parce qu’elles doivent être organisées par des accords d’appareil, mais parce que la masse du « peuple de gauche », de la jeunesse, des salariés mobilisés, n’y croit pas et ne peut pas y croire, en raison et de la violence sociale qui est maintenant celle de la « gauche au pouvoir »- on est très loin de simples « promesses non tenues », c’est bien pire que cela – et de la faillite politique de tous les partis et organisations ayant quelque consistance.

Par conséquent, la revendication de G. Filoche ne peut aboutir, mais elle indique en creux le besoin social, non pas de « primaires de la gauche » car ce besoin ne peut pas passer par les appareils de la gauche, mais d’une représentation politique issue de l’auto-organisation du mouvement réel, qui est là et qui se cherche. Ce qui rejoint exactement ce que nous disions plus haut sur la possibilité d’une réelle assemblée constituante.

Est-ce à dire qu’en dehors de cette perspective qui peut sembler maximaliste – un mouvement tel que celui de ce printemps allant jusqu’à la grève générale et l’élection de représentants directs, d’une constituante souveraine parce que, et seulement parce que, imposée de façon révolutionnaire – il n’y a rien à faire ? Certainement pas. La lutte immédiate pour l’abrogation de la loi « travail », mais aussi pour l’abrogation de la « réforme du collège », une contre-réforme majeure dont on va à nouveau entendre parler, et les contradictions parmi les secteurs militants confrontés à ce vide -que l’on pense notamment aux militants communistes directement confrontés au vide abyssal de leur propre direction, qui se situe quelque part entre « Jean-Luc » et « Arnaud » ! -, vont nourrir des regroupements et susciter des développements nouveaux, nécessairement, dans les prochains mois. D’autant que, dans ces présidentielles, nous savons ce dont nous ne voulons pas : du FN, de la droite, du président actuel et de son gouvernement. Nous aurons donc l’occasion d’y revenir et, surtout, d’y participer.

29 août 2016

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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