Où va la France ?

Où va la France ? A cette question, nombreux sont les militants de gauche, de gauche de gauche et d’extrême gauche qui répondent par une sinistrose aiguë. A cette question, une autre réponse est apportée par le mouvement réel, mais politiquement invisible, des centaines de grèves locales et de conflits partiels.
Nous attirons l’attention générale sur un excellent, et important, article de Jacques Chastaing :
http://alencontre.org/europe/france/la-question-francaise-un-vaste-mouvement-de-greves-mais-invisible-et-sans-traduction-politique.html

Nous invitons nos lecteurs à le lire sérieusement en pensant à leur propre vécu. Cet article dit ce que les militants syndicalistes qui restent sur le terrain savent. Il n’y a jamais eu autant de conflits locaux, partiels, sectoriels, et qui pourtant se ressemblent tant les uns les autres, qu’aujourd’hui. Cette vague avait commencé par l’explosion bretonne, une vague de grèves puissante dans des entreprises ayant de quelques dizaines à quelques centaines de salariés, contre licenciements et «plans sociaux», fin 2013. Etiqueté «bonnets rouges» par la gauche bien pensante ce mouvement s’est résorbé tout en laissant des traces profondes. Au printemps-été 2014 la volonté de lutte se manifeste chez les cheminots, les intermittents, dans des mobilisations contre les suppressions de postes et fermetures de classes dans les écoles et les conséquences de la «réforme» dite des rythmes scolaires. La courbe véritable des grèves n’a cessé de monter depuis le printemps 2015 et atteint, cet été, des sommets par rapport aux trois dernières décennies, ceci pour une période estivale.
Jacques Chastaing, tout en donnant un tableau des centaines de grèves recensées depuis deux mois, explique bien comment les statistiques réduisent la réalité.

Il décrit remarquablement les traits propres de la vague qui est en train de se développer : des grèves courtes, mais des conflits de longue haleine, des revendications salariales dépassant largement les périodes de négociations annuelles obligatoires (NAO), des revendications portant sur les conditions de travail avec une forte dimension morale, un caractère chaleureux et ouvert à toutes les tendances, combiné à une perte de confiance dans les mots d’ordres nationaux ou fédéraux, une augmentation du nombre – quelques dizaines de milliers – de militants syndicaux locaux combatifs sur le terrain, surtout CGT, peu présents dans les sphères situées au dessus des unions locales, une place centrale des secteurs des services, de l’«aide à la personne», avec les personnels précaires de la fonction publique et la Fonction Publique Territoriale formant une sorte de grande sphère orientée vers le soin aux gens, la défense des «communs», et formant comme un pont entre «le public» et «le privé» dont l’opposition traditionnellement entretenue s’estompe à la base, d’autant que les solidarités familiales et locales sont de la partie.

Sa description souligne l’extrême importance des organisateurs de boites et de sites, qui sont précisément la couche menacée directement de licenciement (ou, pour une minorité, d’absorption comme permanents détachés du terrain) par les lois sur le «dialogue social», et il remarque très justement que pour les militants CGT qui connaissent les réalités, le crime de Lepaon était surtout son accord sur l’élévation des seuils de représentativité. Conflit qui se poursuit d’ailleurs dans la CGT, l’organisation la plus impactée par cette situation générale.

Sa description gagnerait à être complétée dans deux directions.
En arrière-plan des grèves elles-mêmes, même les grèves très ponctuelles et très courtes, il y a les conflits momentanés, «individuels», parfois médicalisés ou judiciarisés (d’où le rôle croissant, un exutoire parfois équivoque, des CHSCT), les actions ne comportant pas de grèves mais mobilisant quand même. Un océan moléculaire où se construit une protestation radicale contre l’ordre existant, un sentiment de révolte acquis dans lequel il est clair que dans la société, il y a «eux» et «nous».

Et, également, des développements de plus grande ampleur, cherchant la voie du débouché par la généralisation et la centralisation au niveau national. A cet égard la description de J. Chastaing doit être fortement complétée (il ne signale que la grève de Radio-France). En effet, la poussée de secteurs militants CGT et FO le 9 avril, la grève en partie victorieuse à l’Assistance Publique/Hôpitaux de Paris, et la montée de la mobilisation pour le retrait de la «réforme» du collège, lame de fond qui a commencé, qui a réalisé l’unité des principaux syndicats et qui s’appuie sur elle, et qui a clairement posé, quelle que soit la suite, la question d’un affrontement central avec le gouvernement à la rentrée, sont autant d’éléments qui montrent que le mouvement identifié dans l’article tend à percer à un niveau supérieur.

On pourrait y ajouter les possibilités de jonction des très nombreux mouvements de fonctionnaires et de travailleurs précaires employés des collectivités territoriales, avec la résistance à la réforme territoriale, à l’éclatement de l’école publique laïque, et à l’asphyxie des dépenses sociales.

J. Chastaing pose les deux questions politiques clefs:
1) «Ce sont non seulement des statistiques de grève qu’on escamote, des militants syndicalistes combatifs qu’on s’apprête à licencier (estimés à environ 90 000 militants), mais c’est en quelque sorte un «parti» ouvrier en gestation que le pouvoir veut faire disparaître le plus rapidement possible des écrans comme il voudrait le faire dans la réalité.» (on pourrait d’ailleurs ajouter que la politique du gouvernement vise aussi à casser les couches de fonctionnaires qui lui résistent, à commencer par le môle que forment encore «les profs»).
2) Pourquoi le mépris social et le déni sont-ils de facto partagés par de larges couches militantes ?

Soyons clairs : les couches militantes «de gauche» – pas seulement les appareils – croient en la droitisation du prolétariat français qu’elles renient de plus en plus, sauf lorsque les dits militants, avec d’autres d’ailleurs, avec ceux qui émergent du mouvement réel et qui ne s’identifient pas nécessairement comme «de gauche», ont gardé les deux pieds dans le réel, par la lutte : cas de nombreux militants syndicalistes, de petits élus ou conseillers municipaux et de leurs proches aussi, et de certains responsables associatifs. Mais la dérive «anti-peuple», qui, dans sa forme caricaturale, voit le FN et ses variantes («islamophobes», «cathos zombis» …) partout, est générale, du PS à l’ultra-gauche : c’est le même mépris de la classe ouvrière que l’on rencontre chez les uns et les autres, l’identification comme «révolutionnaire» ou comme «social-libéral» ne faisant pas grand-chose à l’affaire.

Une cassure s’est produite suite à l’évolution générale des partis de gauche, et pas seulement du PS, bouc émissaire facile et évident. La politique de Hollande et Valls, totalement réactionnaire, a été complétée par l’absence de perspective politique qui conjugue rupture avec le président et le gouvernement et recherche de l’unité. L’insulte aux travailleurs bretons, à l’automne 2013, par celui qui, à un moment donné, avait représenté la recherche d’une alternative politique, J.L. Mélenchon, a été un acte décisif, marquant ce que les avants-gardes qui sont en fait des arrières-trains pensent du prolétariat : des «nigauds» et des «esclaves».

Il n’empêche que le capital politique et intellectuel est quelque chose de précieux et de nécessaire à la reconstitution, qui s’impose rapidement, d’une perspective. Ce capital doit être mis au service du mouvement profond et réel qui se cherche. Comment cela peut-il se faire ?

Certes, il faudra un «parti». Mais en disant aux travailleurs «il vous faut un parti!» ou «nous sommes ce parti», ou du moins «ceux qui le construisent», on ne fait pas avancer la question. Le cadre même où discuter, avec tous les apports des uns et des autres, manque. Et il ne se formera pas simplement pour discuter. Alors ?

Alors, ce qui est possible et nécessaire, c’est de former le réseau, sans exclusives, de ceux qui veulent que les grèves pour les salaires, que les mouvements défensifs, que l’affrontement déjà perceptible dans l’Éducation nationale, se centralisent et se généralisent AVANT 2017 pour battre, pour défaire – et pas seulement pour lui faire marquer un coup d’arrêt – ce gouvernement.

Les deux conditions nécessaires pour qu’un tel réseau, ou pour que de tels réseaux, au pluriel, appelés à se regrouper, puissent jouer ce rôle, sont la démocratie la plus totale dans la discussion et donc, seconde condition, l’absence de tout sujet tabou, mais au contraire la volonté de tout aborder: aucune direction, en particulier aucune direction syndicale, aucun dirigeant, ne saurait être intouchable: la tactique syndicale est une question éminemment politique.

Nous n’avons pas au moment présent de «formule gouvernementale» à proposer. Mais le fait de dire « préparons l’affrontement avant 2017 » pose directement la question du débouché politique. Sans affrontement social, Hollande et Valls mettent, dans des combinaisons possibles diverses, Sarkozy, Juppé et Le Pen au pouvoir en 2017. Avec affrontement social, on peut rebattre les cartes.

L’objectif serait un gouvernement représentant réellement la majorité, qui n’ait donc pas peur de rompre tant avec le MEDEF, la V° République et les capitalistes nationaux, qu’avec l’UE et l’euro, tout en appelant à l’union des peuples dans leur lutte commune contre les exploiteurs : précisément ce que le peuple grec et les peuples européens ont espéré de Syriza, mais que n’a pas été en Grèce le gouvernement Tsipras 1 (et encore moins le gouvernement Tsipras 2 formé mi juillet, qui n’est qu’un croupion néocolonial).
Tel serait l’objectif mais pour qu’il se concrétise il faut passer par l’affrontement social central, que portent précisément les innombrables luttes «invisibles» du moment présent.

La situation qui a longtemps prévalu, qui a notamment marqué les poussées des années 1995, 2003, 2006 et 2010, dont le type ne se reproduira pas, était celle, relativement classique en France, où la poussée vers la centralisation et la généralisation des luttes, en d’autres termes la grève générale, avait besoin d’une perspective de débouché politique la nourrissant et lui permettant d’aller de l’avant: elle en avait besoin pour se déclencher et pour aboutir, et c’est évidemment parce que les appareils dominant le mouvement ouvrier ne voulaient pas d’un tel débouché que ces poussées n’ont pas abouti, même si celles de 2003 et de 2006 ont frisé le renversement du pouvoir en place.

Ce cycle est achevé, et c’est là la seule «excuse» à la sinistrose de certains militants qu’il a formés et construits. Déjà, le mouvement de défense des retraites en 2010 combinait l’épuisement de ses formes – les escadrons militants cherchant à esquiver le problème central de la politique des directions confédérales qui protégeaient le pouvoir, en allant brûler des pneus à 5 heures du matin devant les dépôts de carburants et autres pendant des semaines – et la gestation des nouvelles formes – le surgissement du «peuple» dans sa masse lors des manifestations les samedis.

C’est à présent l’inverse : c’est la perspective d’un débouché politique qui a besoin de la poussée du type «grève générale» pour se reconstituer et trouver sa forme adéquate. Ceci rend plus difficile le déclenchement de la poussée, mais rendra celle-ci, sous des formes en grande partie imprévisibles, d’autant plus puissante lorsque les barrages auront sauté.

Or, ce que disent les gens dans les multiples «petits» conflits, la façon dont les profs de collèges prennent conscience que cette fois-ci on va devoir imposer un combat au niveau central, la volonté d’autonomie et d’action des «petits» délégués syndicaux qui savent aussi qu’à moyen terme c’est leur avenir personnel qui se joue, tout indique que les barrages font eau.

Les réactions violentes et désespérées de couches petites-bourgeoises ruinées, comme les éleveurs de viande et de lait, les buralistes, ou de couches salariées mais proches du travail «indépendant» comme les chauffeurs de taxis, manipulées par des organisations comme la FNSEA, méprisées par les couches bien-pensantes de gauche, font aussi partie des secteurs que regardent, avec lesquels discutent, les couches de salariés qui mènent les bagarres actuelles : la Bretagne fin 2013 anticipait la France. Ces couches, en l’absence d’affrontement, voteront FN avec des secteurs désespérés du salariat. Mais, en cas d’affrontement, elles viendront.

Répétons-le : c’est le débouché politique qui a maintenant besoin de l’affrontement social général et central. Remarquons que Podemos en Espagne et Syriza en Grèce sont devenus des forces importantes suite à des affrontements sociaux. Leurs limites montrent aussi, bien sûr, que la lutte ne règle pas tout : la lutte est nécessaire à l’organisation mais la conscience, l’orientation, ici l’orientation de rupture avec le capital, la V° République et l’Union Européenne, sont également nécessaires. Mais dans le dosage nécessaire au moment présent, c’est en préparant l’affrontement social central que l’on prépare la suite.

Rien n’est plus politique, réellement politique, que les luttes sociales. Rien de plus politique que les tout petits succès partiels, les petits rattrapages salariaux ponctuels, que les multiples grèves arrachent ça et là.

«Ce n’est pas la grève en masse qui nourrit la révolution, c’est la révolution qui nourrit la grève en masse», cette phrase de Rosa Luxemburg tirant les leçons des grèves de Russie de l’année 1905, dans Grève de masse, parti et syndicats, phrase qui signifie que la lutte sociale est politique et se nourrit de son contenu politique, que c’est par l’organisation politique que l’on aide les luttes, cette phrase aidait à comprendre il y a quelques années, que l’objectif politique – affronter le pouvoir, constituer un autre gouvernement – ouvrait la voie à la lutte sociale.

Elle doit maintenant aider à comprendre que le contenu politique de la lutte sociale – plus que jamais : affronter le pouvoir – constitue le socle pour un objectif politique.

C’est par la préparation de l’affrontement, avant 2017, que nous ouvrirons la perspective d’un gouvernement comme celui qu’auraient voulu les Grecs, rompant avec le capital, la V° République et l’Union Européenne.

C’est donc par la discussion et le regroupement des militants de toutes tendances pour préparer, prochainement, cet affrontement, que nous devons, ensemble, avancer.

Paru en éditorial du numéro 12 d’APLS du 31 juillet 2015

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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