Cet article est destiné au journal Pages de Gauche, journal socialiste vaudois (Suisse).

Le mouvement lycéen français, plus puissant mouvement de la jeunesse depuis bien des années – sans doute depuis 1968 ! – a percuté la situation politique et a un impact international. Deux écueils sont à éviter pour bien le comprendre.

Premier écueil : ce phénomène n’est pas seulement français, il s’inscrit dans un processus mondial, dit de la « GenZ ». Mais sa forme française l’amplifie et le relance.

Deuxième écueil : ne prenons pas ce mouvement pour une répétition de ceux du passé. Même pas de mai 68. C’est l’irruption du nouveau. Et le nouveau, c’est une génération qui sait d’avoir rien à perdre, ne pas avoir d’avenir dans l’ordre social existant.

En France, ils ont subi le basculement climatique de 2026 et les médias leur promettent comme avenir immédiat : Le Pen présidente. D’où l’explosion, avec des revendications immédiates claires et précises : pourvoir tous les postes de profs, alléger les effectifs par classes, revoir les emplois du temps éclatés par les réformes Macron-Blanquer du lycée, adapter les bâtiments au changement climatique, et abroger Parcoursup, la principale réalisation des tristes années Macron avec sa contre-réforme visant les retraites !

Il est passionnant de voir cette génération, souvent des très jeunes (14-16 ans) et souvent des filles, entrer en mouvement, s’exprimer, s’aguerrir. Dans les manifs et les blocus, j’ai été frappé du dimorphisme filles/garcons. En clair, vive les filles ! C’est principalement par elles que les pancartes fleurissent, comme dans les manifs américaines ou ukrainiennes.

On les dit non-lecteurs ou non-lectrices, c’est totalement faux, mais la lecture de chaines Telegram est un sport de combat qu’ils savent pratiquer. Humour et déguisements sont au rendez-vous, surtout face à la violence. Les « battle d’aura », renouvelant un genre qui remonte à l’Iliade, régulent parfois les relations de groupes, voire les antagonismes filles/garçons !

Tout commentaire traitant ces enfants et ces jeunes comme saturés de biens de consommation passerait à côté du réel. Car elles et ils savent l’essentiel : la privation d’avenir, d’existence dans le monde, de raison sociale, que leur promet l’ordre existant. Cette privation fait d’elles et d’eux, au sens existentiel, des prolétaires.

Démarré à Mayotte puis à Créteil sur les revendications indiquées, le mouvement s’est étendu à la banlieue parisienne et s’est généralisé nationalement à travers les journées du 26 septembre (manifs pour l’urgence climatique) et du 29 (grève de la fonction publique, montée des pompiers à Paris). A partir de là, la politisation radicale des mots-d ‘ordre est frappante, car ils mettent en cause Etat, pouvoir et société : Macron démission et La jeunesse emmerde le Front National, enchainé l’un après l’autre, A bas l’Etat, les flics et les fachos !

C’est une radicalisation spontanée de l’expression lycéenne qui s’est produite, et qui porte à incandescence toute la situation politique : ils passent directement du rejet de Macron à celui de Le Pen, refusant le maintien du premier et l’élection de la seconde, mettant en cause de fait la légitimité des institutions de la V° République, présidentielle comprise, à laquelle d’ailleurs beaucoup d’entre elles et eux ne peuvent voter, n’ayant pas 18 ans.

LFI est entré dans les manifs – comme il se doit pour tout mouvement voulant être dans le réel ! – mais n’est pour rien dans cette explosion, n’ayant que la présidentielle comme perspective. Et les slogans « radicaux » ne viennent pas des organisations d’extrême gauche elles aussi légitimement présentes parmi eux : ils alternent avec … la Marseillaise, redevenue soudain, par les voix stridentes de milliers de jeunes filles, le chant de marche d’une armée révolutionnaire en construction !

Il est, par contre, incontestable que la violence immédiate de la répression a contribué à ce très rapide murissement politique. Les lycéens en France n’ont de droits démocratiques qu’étroitement encadrés, surveillés et coachés, fut-ce avec « bienveillance », dans les établissements : pas possible de faire une AG lycéenne comme ce fut le cas jusque dans les lointaines années 1990, les « blocus » leur ont succédé, prétexte à interventions policières et terrain pour les violences de bandes. C’est une effroyable violence qui s’est abattue sur les jeunes. On ne compte plus les yeux crevés, mains arrachées, mâchoires détruites, et les 10 000 (ce cap va être franchi ce jour, aucun doute) gardes à vue dans des conditions souvent indignes. Le gouvernement a espéré, à chaque étape, utiliser la violence pour étouffer et éclater le mouvement, et à chaque étape cela s’est retourné en son contraire.

La violence est aussi le fait de bandes délinquantes et de jeunes saisissant l’opportunité de gros pillages ou de menus larcins, mais le déclenchement du cycle fournissant le terrain à ce type de violence a toujours été l’initiative policière directement décidée par le ministre de l’Intérieur Nunez et les préfets à ses ordres. Et, depuis le 24 octobre, s’y sont ajoutées les agressions de groupes de nervis néonazis protégés de fait par la police – sans que l’on puisse dire si ceci fait partie des provocations de l’Etat ou si cela lui échappe, l’extrême droite étant bien présente dans les rangs policiers – dans une trentaine de villes.

Le 17 octobre, premier jour des vacances scolaires, le mouvement lycéen combiné aux Gilets jaunes, dont la structure de coordination autoproclamée est issue des groupes organisateurs des manifs pour l’urgence climatique de fin septembre, a réalisé avec lui le regroupement de larges secteurs du salariat et du syndicalisme. Les violences, notamment les pillages à Paris, Marseille, et l’incendie de la mairie de Limoges attribué à de supposés « ultra-gauche » d’une manière non démontrée à ce jour, ont servi à tenter d’effacer la portée de cette journée, qui a vu largement plus d’un million de manifestants.

Le samedi suivant, 24 octobre, le facteur d’ordre a été la cohésion des manifestants, le facteur de désordre fournissant le terreau des violences et des pillages a été la série d’interdictions désordonnées des préfectures, et le facteur d’ordre du million, à nouveau, de manifestants, a eu le dessus : victoire politique et morale sur le pouvoir.

C’est précisément à ce moment que les milices néo-nazies sont apparues dans plusieurs villes, et qu’un crime raciste, tentative de crime de masse, s’est produit à Trappes, en banlieue parisienne, leur auteur disant vouloir tuer des noirs et des arabes pour venger les commerçants victimes des manifestants …

Ces lignes sont écrites samedi matin 31 octobre. Les visuels humoristiques sur Halloween ont fait paniquer le ministre de l’Intérieur qui menace maintenant de faire arrêter des gamins déguisés. La rentrée scolaire est dans deux jours, et jeudi 5 novembre toutes les centrales syndicales appellent à une journée de grève.

Tout le monde a à l’esprit l’hypothèse de la grève générale. Mais il faut comprendre que la grève générale n’est pas la multiplication des grèves et ne vise pas à faire céder le pouvoir, mais qu’elle survient parce que l’existence même du pouvoir est en jeu et qu’il faut le chasser. Quant à céder sur les revendications, le pouvoir cherche à faire croire qu’il le fait sans le faire, commençant de fait à vaciller sur Parcoursup, ce totem du macronisme.

On dit souvent en France qu’après le second tour d’une élection présidentielle, il y a un « troisième tour social ». La même jeunesse qui a fait tomber Vusic en Serbie et battu Bolsonaro au Brésil vient de mettre, en France, le troisième tour avant le premier tour. C’est un commencement !

Vincent Présumey, 31/10/26.