Victor Sydorchenko a en effet produit une longue « réponse » à Galina Rymbu, pensum indigeste qui tente de noyer le poisson. Il était un cadre important du KPU, le PC ukrainien, issu en droite ligne de la branche ukrainienne du PCUS et progressivement siphonné, par le passage de beaucoup de ses oligarques dirigeants, durant les années 2000, au Parti des Régions, le parti de l’ex-président et aspirant-dictateur chassé en 2014, Ianoukovitch, appuyé sur la mafia oligarchique et clientéliste du Donbass, que les multiples évocations et références semées en désordre, pour disperser le lecteur, par V. Sydorchenko dans son article, montrent qu’il la connait très bien.
Sydorchenko était secrétaire du KPU à Kharkiv – une fonction de toute première importance – et « chef du département idéologique du comité régional du parti ». Il fut candidat de ce parti aux élections en septembre 2012, sous les slogans « Contrôle, Ordre, Justice » et « Travail, Salaire, Protection ».
Le KPU, remplacé comme grand parti oligarchique par le Parti des Régions, était – le fait est parfaitement connu, banal, de tout observateur de la vie politique ukrainienne – un parti dit « communiste » à l’orientation pro-russe, conservatrice, antiféministe, homophobe, à tendances antisémites, classable à l’extrême droite par la plupart de ses discours. Sydorchenko tente de masquer le tout en citant, longuement, des textes insipides de congrès parlant de fraternité des peuples, libération des ouvriers, égalité des sexes… Mais au passage, il écrit :
« Par exemple, la question des restrictions aux droits des minorités sexuelles n’avait tout simplement pas d’existence pour l’électorat du Parti communiste d’Ukraine, composé principalement d’électeurs soviétiques [entendez par là d’origine soviétique], qui pensaient dans des catégories idéologiques complètement différentes. »
On a là une tentative maladroite de justifier les positions, souvent violentes, contre les LGBT et les minorités sexuelles, de ce parti, au motif que de tels sujets ne sont pas des sujets « ouvriers », et encore moins « soviétiques ». Mais si le KPU avait simplement ignoré ces sujets censés ne pas concerner son électorat, il n’aurait pas combattu avec acharnement à la Rada la dépénalisation de l’homosexualité obtenue en 1991 lors de l’indépendance, dénoncé celle-ci comme « influence toxique » occidentale, et déposé avec insistance des projets de loi visant à interdire « la propagande homosexuelle », dont la menace d’adoption n’a pris fin que par les effets du Maïdan en 2014.
Le secrétaire du parti à Kharkiv et « chef du département idéologique du comité régional » était évidemment tout à fait partie prenante de cette orientation politique ultra-réactionnaire. Bien que s’efforçant de citer des textes de congrès parfaitement insipides et incolores, il souligne d’ailleurs en l’approuvant l’un de ces textes selon lequel « les communistes » déclarent « s’opposer à la corruption spirituelle et morale des jeunes ».
Son parti, le KPU, avait en outre déclaré par la voix de son dirigeant Simonenko, à la Rada en mai 2012, que la déportation des Tatars de Crimée par Staline en 1944 avait été une mesure oh combien justifiée…
Concernant l’anti-Maïdan de Kharkiv, c’est-à-dire les milices, à fortes composantes policières (Berkut), mafieuse-policière (titushki), et fascistes, qui tentèrent de produire une sécession de Kharkiv pour en faire une « République populaire » sous contrôle colonial russe en 2014, Syrdorchenko dit n’y avoir été pour rien, tout en montrant bien dans son article qu’il en connaît très bien tous les protagonistes.
En fait, le 23 mars 2014, c’est bien Sydorchenko le principal orateur d’un rassemblement d’environ 4000 participants, appelé avec une association d’officiers, qui exige « la fédéralisation de l’Ukraine et l’union avec la Russie ».
Dans son article, il aggrave son cas en essayant de présenter l’orientation politique qu’il dit avoir préconisée, pour le KPU, à l’intérieur de l’anti-Maïdan :
« Je pensais que le parti ne devait pas être à la remorque des évènements et essayer de réconcilier les différents partis, mais au contraire, qu’il devait devenir la force la plus radicale de l’anti-Maïdan, même de son aile gauche. En même temps, j’ai proposé de présenter les exigences suivantes en ultimatum à Ianoukovitch :
- Proclamer les oligarques pro-Maïdan instigateurs du coup d’État et nationaliser leurs biens, retirant ainsi les leviers financiers et économiques du camp ennemi,
- Instaurer l’état d’urgence dans le pays,
- Abolir toutes les lois antisociales en commençant par l’augmentation de l’âge de la retraite, pour donner un contenu social à l’anti-Maïdan,
- Interdire tous les partis et mouvements nationalistes [ukrainiens, NDR], et les désigner au peuple comme de fausses forces nationales défendant en réalité le capital transnational en Ukraine,
La logique de ces propositions était de faire de Ianoukovitch un otage des forces de gauche dans des conditions de confrontation violente, mettant en œuvre une partie de notre programme. Mais, dans ces évènements, Petro Simonenko était généralement confus et pas prêt à des actions radicales, comme Ianoukovitch lui-même. »
Simonenko, dirigeant du KPU, était un oligarque disposant d’un palace similaire à celui de Ianoukovitch. Sydorchenko en parle comme d’un camarade trop modéré. On voit clairement ici que Sydorchenko était pleinement engagé comme dirigeant de l’aile la plus dure de l’anti-Maïdan, appelant à la dictature et à l’écrasement par la force de toute opposition. La vague rhétorique verbale « de gauche » ne l’empêchait nullement de défendre ces objectifs aux côtés de groupes nationalistes pro-russes de tendances ouvertement fascistes et antisémites – ceux que mentionne Galina Rymbu.
On notera d’ailleurs la connotation antisémite, qui ne pouvait échapper à personne, de sa dénonciation du « capital transnational ».
L’un des « faits d’armes » de l’anti-Maïdan de Kharkiv fut de passer à tabac le grand écrivain Serhiy Zadan, auteur notamment de la Route du Donbass, dit le « Kerouac ukrainien ». Sydorchenko aime à souligner qu’il serait devenu depuis « de droite » (en fait, il soutient l’armée ukrainienne et s’est rangé dans une mémoire nationale moins anarchiste, mettant Petlioura à côté de Makhno). Il vaut le coup de citer la manière dont Sydorchenko parle de l’agression qui visait à le tuer, tant on a là un modèle de grossièreté cynique absolument typique de la mentalité policière de bas étage cherchant à s’exprimer par des grandes formules :
« Dans ce contexte, il me semble qu’il est au moins contraire à l’éthique [sic !] de reprocher aux militants anti-Maïdan d’avoir frappé des anarchistes et le poète nationaliste Zhadan, qui est désormais la bannière idéologique de nombreux militants ukrainiens de droite. De plus, dans les commentaires et discussions sur le matériel de Rymbu [Sydorchenko appelle ainsi l’article de Galina Rymbu] sur Facebook, de nombreux participants à ces évènements venant de l’ancien Borotba ont déclaré à plusieurs reprises avec regret qu’ils n’avaient pas pu bastonner Zhadan. Mais encore une fois : s’il existait alors des faits sur la défaite de ces anarchistes par des militants de Borotba, alors les participants de l’anti-Maïdan d’Odessa, eux, ont littéralement été brûlés, en un rituel spécial et ridicule appelé « barbecue d’Odessa en mai ». Notre camarade, le jeune communiste Vadim Papura, est mort lors de ces évènements. Et les auteurs et organisateurs du massacre n’ont jamais été punis. »
Sydorchenko ne dément en fait rien du tout, ni la tentative d’assassiner Zhadan, ni le fait qu’il est très bien au courant de celle-ci. Il invoque la provocation d’Odessa pour justifier le « regret » de membres de Borotba de ne pas avoir pu le tuer, et se range à leur côté, tout en invoquant « l’éthique » !
Borotba était une organisation postiche, en partie montée par le KPU, destinée principalement à faire croire à l’extrême gauche occidentale qu’il existait une extrême gauche ukrainienne anti-Maïdan – voir à ce sujet un article de Vincent Présumey datant de cette période.
Sydorchenko combattait donc pour l’écrasement physique de tout mouvement national ukrainien, en ciblant notamment les anarchistes. Voici un passage emblématique d’un article du journal du parti dont il était le délégué régional de la seconde ville du pays, le « chef du département idéologique du comité régional », le candidat aux élections, et le représentant dans le groupe dirigeant de l’anti-Maïdan, tentant de radicaliser celui-ci sur la ligne la plus violente possible, avec une ou deux phrases parlant de « nationalisations » pour faire « gauche ».
Difficile, en fait, de faire « gauche », quand on s’engage dans un début de guerre civile aux côtés de forces fascistes liées à la puissance impérialiste la plus proche. Cet article s’en prend aux manifestants du Maïdan en les rapprochant des afro-américains, symboles racialistes de « l’Occident » :
« Des monceaux d’ordures, toutes sortes d’infections et de maladies jusqu’alors inconnues de la médecine : voilà ce qui caractérise la vie dans ces réserves. Leurs habitants ne travaillent nulle part et ne perçoivent de l’argent que pour errer sans but dans les rues. Ils justifient leur refus de travailler en affirmant qu’ils ne sont plus des esclaves. Là-bas, en Amérique, on voit des graffitis à l’effigie de Martin Luther King. Ici, chez nous, ce sont les portraits de Timochenko et de Bandera. Ici comme là-bas, ils sont vêtus de dons offerts par des âmes charitables. Ici comme de l’autre côté de l’océan, ce chaos porte le nom enchanteur de « démocratie ». Mais, en réalité, il n’y a plus de démocratie. À New York, à Los Angeles ou à San Francisco, la police effectue parfois des incursions dans ces lieux, ne serait-ce que pour abattre quelques « nègres » enragés. (…) Même les vendeurs noirs des friperies de Kiev semblent un peu plus civilisés que nos « frères à la peau claire » venus des régions occidentales du pays, qui se sont rassemblés sur le Maïdan. « Blancs » à l’extérieur, mais « noirs » à l’intérieur. » M. Kuzmenko, Kommunist, organe du KPU, 17 janvier 2014.
Cet article participe du tout début de la campagne anti-Maïdan montée par le KPU et visant à la guerre civile, campagne dont Sydorchenko est alors un des responsables.
Dans son article de pseudo-justification, Sydorchenko nous apprend encore ceci :
« En 2019, j’ai pu assister au 3eme Forum social russe à Saint-Pétersbourg. Là, entre autres, j’ai rencontré mon ancien ami du Komsomol et de l’organisation Che Guevara, Stanislav Retinsky, qui était alors déjà le deuxième secrétaire du Parti communiste de la RPD. Il m’a aussi présenté le chef du parti, Boris Litvinov. Ayant un intérêt professionnel pour le journalisme, j’ai demandé comment était la situation à Donetsk, la situation de la gauche, quel type d’interactions avec les organisations et autorités russes. Entre autres, Litvinov m’a expliqué pourquoi les communistes, à commencer par lui personnellement, ont commencé à être exclus de toutes les structures politiques de la RPD. Selon lui, l’initiateur de cette décision fut Viatcheslav Surkov, qui aurait littéralement dit à Litvinov : nous ne travaillerons pas avec vous, puisque vous avez votre propre opinion. »
Sydorchenko se rend donc à une réunion politique dans la seconde capitale russe, en 2019 alors que la guerre a commencé depuis 2014, une réunion tolérée, pour le moins, par Poutine, et, par « intérêt professionnel pour le journalisme » nous dit-il (!!! ), il y rencontre des responsables de la fausse « sécession », en fait de l’occupation russe, de la RPD, « République Populaire de Donetsk » où est déjà tombée la nuit des tortures et des séquestrations. S’il nous confie cette conversation « journalistique » (!!!), c’est pour tenter de faire croire que le KPU et Borotba, dont il a été question un peu plus haut, ne sont pas contrôlés par Sourkov avec qui ils sont en contact – Sourkov, l’un des bras droits de Poutine – avec pour « preuve » le fait que dans ladite « République Populaire » où tous les partis sont interdits, les « communistes » de son genre ont été enjoints, après avoir bien collaboré, de ne pas se mettre en avant, car ce n’était plus utile au maître du Kremlin.
Pour terminer ce parcours de la prose de Sydorchenko, et comme tout long repas, même indigeste, doit se terminer par un digestif corsé, voici donc un digestif : la manière dont Sydorchenko se défend de ce que l’on puisse l’appeler « stalinien » :
« Je puis, avec quelque exactitude, dire que je suis un connaisseur très impliqué dans l’étude des œuvres en russe de Marx, Engels et Lénine. Mais je connais moins bien Staline, n’ayant lu que ses principaux ouvrages. »
Sans commentaires…
A suivre.