Un article de DESK Russie.
Le site DESK Russie est d’orientation politique libérale, pro-capitaliste, mais anti-Poutine et attachée à l’Etat de droit. Nous ne le rejoindrons naturellement pas sur tout ce qui concerne l’histoire des révolutions du XX° siècle et de la Russie. Ses enquêtes sont bien documentées et étayées : c’est le cas de l’important article paru ce 4 octobre, qui a pu passer inaperçu de nos lecteurs militants en pleine déferlante de la jeunesse, sur lequel nous attirons leur attention : Les héros russes de LFI (article non signé, engageant donc la rédaction).
Cet article est centré sur le personnage d’Alexeï Sakhnine, présenté depuis son arrivée en France en octobre 2022, et dès mars 2022, comme l’opposant de gauche russe à Poutine favori de LFI et de Jean-Luc Mélenchon. Nous invitons d’autant plus nos lecteurs à lire ce dossier et à en tirer leurs conclusions, qu’il étaye et repose probablement en bonne partie sur des données sur lesquelles Aplutsoc s’était exprimées ou qu’il avait partagées.
Nous avons en effet réagi immédiatement à l’arrivée en France du groupe de A. Sakhnine dans l’article Regardez nos opposants russes comme ils sont beaux (… et nous embêtez pas avec les Ukrainiens), ainsi que par la réaction de Hanna Perrekhoda A propos des « bons » opposants russes selon LFI/POI, nous avons noté la place particulière de Sophia Chikirou dans ce « dispositif » (25 mai 2025), appelé à la solidarité avec les militantes anarcha-féministes russes et ukrainiennes confrontées aux réseaux masculinistes liés à cette prétendue opposition de gauche à Poutine (8 novembre 2025), publié la traduction de l’important article de Galyna Rymbu à ce sujet, et nous prenons part aux réunions d’information sur les réseaux impérialistes russes en Europe engagée notamment à Marseille.
De toute évidence, le bon dossier publié par DESK Russie s’appuie sur les informations et alertes diffusées par les militants de gauche internationaliste réels, citant notamment Vincent Présumey sur Borotba, une organisation « Potemkine » ukrainienne, Hanna Perekhoda sur la gauche occidentale et l’Ukraine, Alexandre Volodarski, anarchiste ukrainien originaire de Louhansk, sur le rôle pour le moins trouble d’A. Sakhnine « émigré politique russe » en Suède, « avocat très habile de la contre-révolution », écrit-il.
S’il contient des éléments que nous ignorions qui alourdissent encore ce lourd dossier, comme le séjour d’A. Sakhnine en Corée du Nord en octobre 2019, cet article n’est pas pour autant exhaustif sur ce dossier explosif. Explosif pourquoi ?
Parce qu’il met en question, non seulement l’orientation de J.L. Mélenchon sur l’Ukraine, la Russie et la situation internationale, mais la possible présence autour de lui de groupes de pression liés à l’Etat russo-poutinien – disons tout de suite qu’il est probablement dupe, mais cela ne diminue en rien la responsabilité politique.
D’autres personnages que A. Sakhnine sont concernés – l’article de DESK Russie commence à aborder le cas de l’un d’eux, le faux « déserteur ukrainien » Konovalov. Tout cela, en termes de journalisme d’investigation, n’est donc pas le fin mot de l’affaire, mais son premier à cette échelle.
Dans ce cadre, il nous faut souligner un aspect clef qui n’est pas explicité nettement dans cet article : la porte d’entrée de la prétendue « gauche » russe nationaliste dans LFI, et au-delà dans Die Linke avant la rupture du BSW (on va y revenir) et dans la gauche travailliste britannique, c’est le POI et son courant international.
Récemment encore, Informations Ouvrières publiait un article d’Alexeï Sakhnine au nom de l’un des mouvements postiches qu’il a contribué à mettre en place, La paix par en bas, qui, d’une part, tente de s’infiltrer parmi les déserteurs et émigrés russes, et qui, d’autre part, dit préconiser la désertion en masse en Ukraine.
Dans LFI, la plate-forme liée à ces réseaux russes correspond au POI, qui s’est depuis 2022 – à la même date que l’arrivée d’A. Sakhnine en France, qui correspond à l’affaire Quatennens aux relents masculinistes, dont le POI a ardemment pris la défense – imposé comme une sorte de « garde prétorienne », selon la formule (entre autres) de Danielle Simonnet – de J.L. Mélenchon dans LFI, en relation avec Sophia Chikirou, notamment.
La lien POI/BSW.
Or, la relation POI/PSL (Post Sovietic Left, nom que se donne le groupe politique d’A.Sakhnine en émigration) passe par le BSW allemand, ce que souligne d’ailleurs l’article de DESK Russie à partir du cas de Konovalov, cet autre personnage dont la montée en épingle a été organisée entre la direction du POI, Sophia Chikirou et le BSW :
« Il se retrouve aussi sur les mêmes scènes que Michael von der Schulenburg, ancien haut fonctionnaire de l’ONU devenu eurodéputé BSW, qui s’est rendu à Moscou à deux reprises depuis le début de la guerre.
Un autre fil ramène à Andrej Hunko, ancien député Die Linke, aujourd’hui cadre du BSW. En 2014, c’est lui qui avait offert à Sergueï Kiritchouk et à Borotba l’un de leurs principaux accès à la gauche allemande : interviews, rencontres publiques et relais politiques. Plus de dix ans plus tard, Konovalov cite Hunko parmi les responsables européens ayant personnellement exprimé leur solidarité avec la position de PSL.
Le 23 juin 2025, Konovalov participe à Strasbourg à des rencontres avec des parlementaires français et des membres de The Left à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Dans son entretien au site de PSL, il explique avoir été invité notamment par Sophia Chikirou. »
Le même Andrej Hunko, qui pour le POI est un éminent « militant ouvrier » allemand, promouvait, en 2019, aux cotés d’A. Sakhnine, l’ « objecteur de conscience » ukrainien Rouslan Kotsaba pour le prix de la paix d’Aix-la-Chapelle, qui ne lui a finalement pas été remis en raison de ses écrits antisémites (« Les Juifs ont élevé Staline et Hitler ») – qu’il a dit regretter (voir Wikipedia). On retrouve Hunko le 5 mai 2024 à l’assemblée du POI, Espace Charenton.
Et le 20 juin dernier se tenait à Londres, structuré par le POI, sous l’égide des députés LFI Obono et Legavre (POI), un « meeting international contre la guerre », où est intervenu, élément de plus et pas le moindre, du lien POI/BSW, le responsable des jeunesses du BSW Felix Krekow Rojas.
Contorsions du POI et critiques justes mais tronquées du PT.
Notons que le PT (Parti des Travailleurs, qui publie la Tribune des Travailleurs), interpelle, de façon tout à fait justifiée, le POI sur ses liens maintenus avec le BSW même après les élections de Saxe-Anhalt. Le groupe allemand lié au POI, Soziale Politik und Demokratie, est entièrement et publiquement intégré au BSW. La scission de Die Linke et la création du BSW, sur une ligne populiste « de gauche », date de janvier 2024 et s’est faite en relation avec J.L. Mélenchon et le POI, en même temps que se développait le soutien au réseau russe d’A. Sakhnine. Ce lien historique, structurel, n’est plus présentable et assumable aujourd’hui, en raison des positions anti-immigrées et de la connivence BSW/AfD.
D’où vient cette relation ? Regardez les positions de politique internationale, sur la Russie, de l’AfD, du BSW, du POI, et vous avez la réponse en même temps que l’explication de l’importance du petit groupe russe de Sakhnine dans ce réseautage.
Comment se dépatouiller de la situation présente où les liens du BSW avec des gens qui assument le nazisme sont étalés sur la place ? Le 17 septembre, Informations Ouvrières a publié une déclaration de l’AGBBSW, regroupement de syndicalistes du BSW qui s’oppose … parfois en de bien étranges termes, à la collusion avec l’AfD :
« Le BSW ne doit jouer ni dans “l’équipe CDU” ni dans “l’équipe AfD”. Il doit se battre pour les voix contre les deux camps. Dans cette situation, le BSW a besoin d’un nouveau départ.
Il lui faut un profil propre et clair ainsi qu’une défense offensive des intérêts des travailleurs et des “petites gens”. Comme la social-démocratie l’a été à ses meilleures époques (et comme le SPD ne l’est plus depuis très longtemps). Sans effrayer la majorité de la population, comme le fait Die Linke, par des positions ou des comportements mal orientés ou excessifs que seules de petites minorités défendent. »
Comme on le voit, et la référence à la vieille social-démocratie n’est là que pour le décorum, on a là un appel au retour au supposé populisme initial et non pas une rupture claire et radicale avec les post-nazis, non pas l’indépendance de classe, mais la défense des « petites gens » y compris contre Die Linke censé les « effrayer » (par le « wokisme ? le féminisme ? la défense démocratique des migrants ?).
En même temps, dans le même article, le racisme est dénoncé comme un danger et il est souhaité un retour à « une alternative de gauche classique ». Mais une alternative de gauche, plus exactement une alternative de classe, « classique », est-elle possible à une formation construite comme un « mouvement gazeux » autour d’une cheffe ?
Entre les deux lignes sous-jacentes à cet article, un choix est à faire, et, en attendant, le POI maintient le lien avec le BSW qui est lié à l’AfD qui sont liés à Moscou (et à Vance et Musk) !
Autrement dit, il choisit …
Dans la Tribune des Travailleurs et dans une vidéo diffusée par le PT, Dominique Ferré pose très justement la question : « peut-on se revendiquer du mouvement ouvrier et manifester une telle complaisance avec ceux qui pactisent avec les nazis ? »
Et la réponse à cette question devrait être claire pour tout militant ouvrier. Cependant, le PT n’identifie pas les sources de cette complaisance, que nous avons pourtant clairement dans cet autre passage de la déclaration de l’AGBBSW publié par Informations Ouvrières et sur lequel a réagi à juste titre Dominique Ferré :
« Le risque de guerre devient de plus en plus menaçant du fait de l’escalade de la guerre en Ukraine et du conflit contre la Russie, que le gouvernement fédéral et l’Union européenne poussent en avant. Le réarmement massif qu’ils poursuivent accélère simultanément le démantèlement de l’État social. La société se militarise. » « Le BSW doit concentrer son action sur la lutte contre le réarmement et la guerre … ».
Ce point central et causal fonde la persistance du POI à maintenir son groupe allemand dans le BSW … comme il fonde la convergence BSW/AfD …
Le PT, ayant la même position sur la guerre et l’impérialisme russe, ne peut que difficilement mettre l’accent sur ce point, étant d’ailleurs exposé à des risques politiques similaires (les uns et les autres répétant d’ailleurs, et c’est aussi le cas d’A. Sakhnine, être contre la dictature de Poutine, mais …) …
Jusqu’où et jusqu’à quoi ces relations délétères conduiront-elles le POI ? Soyons clairs sur un point : quoi que l’on pense du « lambertisme » d’autrefois, sujet sur lequel j’ai largement écrit, il ne s’agit pas de lui. Lambert a soutenu tous les pays et peuples d’Europe centrale et orientale opprimés et attaqués par la Russie qui dominait l’URSS. Nous sommes là dans un tout autre registre, qui ne relève pas du mouvement ouvrier.
J.L. Mélenchon, lui, s’il veut vraiment gagner contre Marine Le Pen, aurait, si tel est son but, celui pour lequel des masses le soutiennent, tout intérêt à rompre explicitement de tels fils, et à se ranger contre l’impérialisme russe en soutien de l’Ukraine, au lieu de prétendre que la Russie défend ses capitales attaquées comme il l’a fait dernièrement encore …
Vincent Présumey, le 07/10/26.