A Aplutsoc, nous n’avons pas publié assez de choses sur la Serbie, où c’est bien une révolution, démocratique et prolétarienne – ces deux termes définissent les révolutions du XXI° siècle – qui se déroule non loin de nous. Il ne faut pas chercher des explications compliquées à cette carence : nous ne sommes pas omniscients et ne le serons jamais, et toute bonne volonté, dans nos rangs ou parmi nos amis lectrices et lecteurs, est la bienvenue pour écrire.
L’article de Robert Duguet publié l’autre jour tombe du coup rudement bien et est très utile pour avoir une vue d’ensemble sur les étapes et les circonstances principales du déroulement des évènements depuis un an, ainsi que sur leur extension en Macédoine. En voici la principale conclusion politique :
« Le mouvement d’auto-organisation de la jeunesse mérite ce qualificatif [ « surprenante situation révolutionnaire serbe »], cela ne veut pas dire qu’il aboutira à une transformation révolutionnaire dans le contexte mondial actuel. Jusqu’où pourra-t-il aller ? Il est un moment de l’affirmation de formes autoorganisées des forces du travail et de la jeunesse dans les Balkans contre la guerre impériale de Poutine et pour la reconquête de la démocratie. Je pense que se dessine aujourd’hui, à travers la requête d’élections législatives avançant des candidatures représentant les Assemblées populaires et sous leur contrôle, la perspective d’une Constituante souveraine. »
Sous cet article, j’ai mis un billet de Jacques Chastaing qui, d’une part, précise quels ont été les développements, très importants, survenus depuis la rédaction de l’article de Robert, à savoir la polarisation générale de la situation dans tout le pays autour de la ville d’Uzice où, le 13 juillet, les forces dites de l’ordre ont été repoussées.
La conclusion de Jacques, pour qui il y a une « république libre » à Uzice, est la suivante :
« Mais auparavant [avant, selon lui, une « prise de conscience plus large »], parce qu’Uzice a entrainé tout le pays, il a du coup aussi attiré tous les réformistes qui ne veulent pas de révolution mais demandent que le pouvoir organise des élections et que les zbor de démocratie directe ne puissent ainsi pas prendre le pouvoir. A Uzice, leur tactique a été de ne faire du 13 juillet qu’une manifestation de plus pour exiger la libération des prisonniers, rien de plus.
Mais rien n’y a fait, la révolution a montré son bout du net à Uzice pour une nouvelle étape de son développement et rien ne fera reculer cette prise de conscience. Il faudra bien sûr, un autre évènement important pour un nouveau pas, mais soyons en sûrs, dans cette situation, il ne manquera pas de se produire rapidement. »
L’on pourrait caricaturer ces deux conclusions et les opposer l’une à l’autre. L’élection d’une assemblée constituante souveraine serait une issue politique que la proclamation en l’existence d’une « république libre » à Uzice et bientôt ailleurs contredirait : non pas une assemblée parlementaire, mais des soviets partout, ou, si vous préférez, des ZAD partout – en serbe, les soviets/ZAD sont des zbor. Ou inversement, le repli sur le pouvoir au coin de la rue partout esquiverait la question du pouvoir et conduirait à l’impasse suivie de la reprise en main, car la question de l’Etat, et donc du pouvoir central, est incontournable, et c’est celle que soulève la révolution serbe, depuis le début d’ailleurs et non pas seulement depuis le 13 juillet où elle aurait montré le bout de son nez.
Aporie stratégique ? La synthèse est pourtant facile à faire. Oui, il faut changer l’Etat, prendre le pouvoir. Une assemblée constituante souveraine, pas une simple assemblée parlementaire, donc : oui ! Mais pour qu’elle soit constituante et souveraine, qui peut la réaliser ? Nuls autres que les zbor, que le peuple auto-organisé. La prise du pouvoir, c’est le peuple auto-organisé prenant la place de l’appareil d’Etat et l’écartant pour former lui-même le nouveau pouvoir central et national mandaté et contrôlé, par et dans l’assemblée constituante. La réponse à la question zbors ou constituante, c’est zbors ET constituante, la constituante par les zbors, mais aussi, qu’on le comprenne bien, le maintien des zbors devenant organes de pouvoir par le moyen de la constituante.
Le point nodal étant la destruction de l’appareil d’Etat en tant que police et bureaucratie. L’armement des organes populaires serait donc la prochaine question survenant sur cette voie. Non pas sous la forme d’un « évènement » faisant bondir « la conscience », mais sous la forme de luttes de masses découlant de la nécessité inhérente aux forces sociales en présence, à l’issue non prévisible.
Il y aurait donc besoin, en Serbie, et en relation avec la nécessaire campagne d’information internationale sur ce qui s’y passe, d’éléments organisés mettant en avant cette perspective combinée, précisément pour que le mouvement concret avance et que les évènements qui, de toute façon, surviendront, soient dénoués à chaque fois dans le sens du prolétariat et de la démocratie.
Ce qui soulève aussi la question de l’insertion internationale, européenne, et liée à la guerre en Ukraine, de ces développements, sujet d’un prochain article. Une constituante serbe par l’auto-organisation populaire serait une irruption nouvelle dans les Balkans et l’Europe.
Merci en tout cas à Robert et à Jacques de m’avoir suscité ces réflexions un 14 juillet !
VP, 14/07/2025.
Je crois que la « synthèse dialectique », la réunification consolante, est un « leurre ». C’est Ou bien ou bien, aut aut, c’est cà qui caractérise une « volonté révolutionnaire » (et contre-révolutionnaire). (Ou bien alors, encore, on est dans le « simulacre démocratique », l’action indirecte, bon, pourquoi pas aussi). Ce qui semblerait le plus sûr – du point de vue de la « base du peuple serbe », serait la sécession d’un double pouvoir auto-institué, existant de fait, immédiatement représentatif pour démanteler les appareils politiques et policiers en place, occultant toute possibilité de démocratie et de souveraineté réelle, par un mouvement « insurectionnel-répressif », substituant une Nouvelle Légalité, à l’ancienne, vermoulue, corrompue, dénaturée… Ce ne sont pas quelques « députés constituants » qui peuvent réaliser cela !? On met la charrue avant les boeufs, et les innocents et pacifiques magistrats juristes dans les mains des gangsters. La priorité « chronologique » (et donc causale !) revient à l’auto-institution par les masses et ses minorités activistes du pouvoir soviétique d' »exception ».
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Commentaires reçus par mail de Bernard F
De mon point de vue, la question la plus importante du mouvement étudiant serbe depuis le mois de novembre 2024 est la suivante. Ce mouvement a-t-il, oui ou non, une dimension européenne et internationale ? Est-il, oui ou non, un mouvement national serbe ou bien une révolution dans un seul pays ?
Quelles sont les raisons pour lesquelles, depuis le mois de novembre 2024, aucun militant d’aucune organisation française n’allait en Serbie et ne participait à aucune manifestation des étudiants serbes ?
Quelles sont les raisons pour lesquelles aucun étudiant serbe ne participait à un meeting de soutien au mouvement étudiant serbe à Paris ?
Amicalement
Bernard
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Bah… on est pas du tout, mais alors pas du tout, en révolution en France ! Ceci explique cela. Cà percute la « semi-périphérie », à la trajectoire historique propre, largement désynchronisée de la « nôtre » (nos petits ilots-provinces de modernité vieillissante). La France deale des Rafale et des droits miniers, pactise avec l’extrême-droite.
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Commentaire reçu de Patricio ;
Courrier des Balkans | Correspondance particulière | mardi 15 juillet 2025
« Le mouvement pour la démocratie en Serbie pose la question d’une refondation démocratique de l’Europe par une remise en cause des bases actuelles de l’Union… »
Le philosophe Pierre Dardot répond aux questions du Courrier des Balkans.
Propos recueillis par Roland Vasić.
https://www.courrierdesbalkans.fr/spip.php?page=spipdf&spipdf=spipdf_article&id_article=44892&nom_fichier=article_44892
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