Notre camarade Jacques Chastaing fournit, sur Facebook, l’irremplaçable chronique de la montée sociale tempétueuse que connaissent l’Inde et le Pakistan. Le rythme de notre site est un peu moins rapide, c’est pourquoi je fais ici des sortes de synthèses de ses billets successifs en proposant aussi parfois des positions politiques sur les perspectives, naturellement soumises à discussion. VP.

Dans les États du Nord de l’Inde : Uttar Pradesh, Pendjab, Haryana et Rajasthan, début février les Mahapanchayats, assemblées populaires ayant souvent 100 000 participants, se sont multipliées, décidant d’expulser et d’interdire la présence des milices du RSS et du parti au pouvoir, le BJP. Le SKM, Front Paysan Uni, appelle au blocage total de l’Inde, par barrages routiers, le 6 février, pour la libération des prisonniers politiques, le déverrouillage d’internet et le libre accès à la capitale Delhi.

Les directions des 10 confédérations syndicales (certaines tout à fait à contrecœur) lancent un appel à la grève le 3 février pour le retrait du budget antisocial du gouvernement Modi et de son assemblée. La rapidité de cet appel donne une idée de la pression montante d’en bas. Le secteur de l’électricité, de larges couches de la fonction publique et des centaines d’entreprises entrent en fait en grève dans ces premiers jours de février.

Le 3 février, le Mahapanchayat de Kundela, représentant une grande partie de la population de l’Haryana, menace explicitement de faire tomber le gouvernement de manière insurrectionnelle. Lors de cette assemblée, les représentants de la communauté Jats, groupe de paysans pauvre assimilé à une basse caste bien que refusant traditionnellement les castes, viennent apporter leur soutien au mouvement alors que leurs chefs avaient jusque là soutenu le BJP.

Le Mahapanchayat de Kundela :

Les 3-4 février le mouvement s’étend. Des délégations ouvrières et étudiantes viennent participer aux Mahapanchayats. Ceux-ci gagnent un nouvel État, le Madhya Pradesh, au centre de l’Inde, et, le 5, l’Uttarakand, au Nord. Le Mahapanchayats de Shamlin en Uttar Pradesh, interdit, se tient quand même avec 100 000 participants et les femmes au premier rang. Il faut le souligner, car ces assemblées populaires massives sont issues de structures villageoises traditionnelles dont les femmes étaient exclues : elles ne le sont plus. Les employés de banque et agents d’assurance font grève. A Chennai, la grande ville du Sud, les employées des crèches et garderies rurales, en relation étroite avec le mouvement paysan, et majoritairement des femmes, manifestent. A Visapatnam, en plein Sud en pays télougou, les 18 000 ouvriers des aciéries manifestent contre le projet de privatisation.

Le blocage des routes le 6 février, se combinant aux grèves des jours précédents dont beaucoup se poursuivent et qui ont sans doute concerné des dizaines de millions de salariés, est un succès et il est important de souligner qu’il gagne le Sud (Madhya Pradesh et Tamil Nadu où les cheminots et des secteurs industriels entrent en grève et où les étudiants se mobilisent pendant que les paysans bloquent autoroutes et routes).

Au cœur de la conférence de presse tenue ce jour là par le Front Paysan Uni : la défense de Nodeep Kaur, militante ouvrière Dalit, animatrice du Mazdoor Adhikar Sangathan, une organisation d’ouvriers et de fermiers pauvres, licenciée de son travail pour avoir appelé les ouvriers et les intouchables à rejoindre le mouvement paysan, arrêtée le 12 janvier à Delhi et violée par les policiers.

Nodeep Kaur :

Son organisation :

Une femme, ouvrière, syndicaliste, « intouchable », victime de la violence machiste de la police de Modi. Le symbole de la nation indienne, d’un prolétariat de centaines de millions.

Pendant ce temps (mais c’est bien la même « temporalité » !) au Pakistan l’ultimatum des partis d’opposition au 31 janvier a expiré … et a été reporté, du coup, au 26 mars. Mais pendant que les sommets des organisations temporisent, la lame de fond monte en bas. Les grèves s’étendent au Pakistan.

Le textile en grève :

Le Myanmar (Birmanie), qui avait fait partie de l’ « empire des Indes » britannique, ne relève pas du même ensemble culturel et national que l’Inde, le Pakistan et le Bangladesh. Mais le coup d’Etat qui vient de s’y produire rencontre une résistance considérable, par laquelle l’aspiration à la démocratie réelle ne peut que résonner avec la grande montée sociale indo-pakistanaise.

C’est une montée révolutionnaire, qui ne va pas aboutir de sitôt mais qui ne va pas non plus s’arrêter de sitôt, que ce mouvement « paysan » indien. Mouvement paysan, prolétarien, populaire et national, il est tout cela. Au cœur de la modernité révolutionnaire de ce siècle ! et donc, pour commencer : brisons le mur du silence !