Faisons le point à la veille de la vraie-fausse «trêve».

La mobilisation et ses possibles.

Mardi 17 décembre au soir, nous écrivions : « Les obstacles ne résident pas dans le degré de mobilisation. (…) Si les directions syndicales nationales appelaient d’ici la fin de la semaine, à en finir par la grève générale, il y aurait victoire – non seulement sur les retraites mais du même coup sur Macron. »

Il était possible d’en finir avant les vacances scolaires, période de congés de fin d’année pour beaucoup de salariés.

L’intersyndicale CGT/CGT-FO/FSU/Solidaires/UNEF, après que les confédérations CGT et FO se soient rendues à la non-négociation chez Édouard Philippe jeudi 19, ont fixé le prochain «temps fort» au jeudi 9 janvier, cheminots et traminots étant priés de tenir jusque-là car « Pas de trêve jusqu’au retrait. » (dixit leur communiqué commun).

La démonstration a été faite de la capacité de battre et de défaire Macron de la part du monde du travail. De fait le communiqué intersyndical « pas de trêve » lui accorde une trêve jusqu’au 9 janvier.

L’« ultimatum » des fédérations Cheminots, Transports, Mines-Énergie et Industries chimiques de la CGT ne modifie pas cette réalité, car il annonce pour sa date d’expiration, le dimanche 21 décembre au soir, si le gouvernement ne renonce pas à « s’entêter » comme elles le lui demandent, la « terrible » menace que voici : «… les salariés du public et du privé en tireront la conclusion qu’ils doivent redoubler de mobilisation, démultiplier les appels la grève dans toutes les entreprises et accroître encore le niveau des manifestations, pour être entendus.».

Ces «conclusions» sont massivement tirées depuis un certain temps, la vraie question est celle d’oser appeler à l’affrontement central pour défaire ce pouvoir et non pas de « démultiplier » les « appel s» dans tous les sens.

Dans ces conditions, la volonté de tenir pendant les fêtes (et de réaliser des fêtes grévistes et anti-Macron) peut conduire à ouvrir localement voire à plus grande échelle les vannes de ce qui a commencé à se produire, l’auto-organisation à la base, avec comités de grève, réunions interpro, Gilets jaunes, personnels de l’enseignement décidés à agir, etc. : le processus est engagé.

Il est possible aussi que la grève, plus encore que les blocages temporaires, prenne vraiment dans la pétrochimie – ce qui suppose là encore que, comme lorsque les cheminots sont partis en grèves sauvages sous le nom de «droit de retrait», les travailleurs contrôlent leur grève, et pas seulement que la direction pro-FSM de la fédé-Chimie CGT ponde des communiqués à la virile apparence – et que la pénurie de carburants marque la «période des fêtes».

Possible encore que cheminots et traminots ne restent pas cantonnés dans le rôle de grévistes enfermés dans leurs dépôts et partent à la recherche d’alliés, comme ils ont commencé à en trouver notamment dans l’enseignement depuis le 5 décembre – cela, dans une certaine indépendance envers le nombre réel de grévistes, où le rôle clef est en fait celui des conducteurs.

Ou encore que cette étrange trêve ait lieu, marquée par des actions et rencontres diverses, et que les choses éclatent dès la rentrée scolaire, le 6 janvier, ou encore que le « temps for t» du 9 soit saisi à une échelle de masse … ou pas.

Quels que soit les tout prochains développements factuels, le pouvoir exécutif a pris des coups décisifs, qui ont effacé le lancement du « second souffle du quinquennat » après la crise pré-révolutionnaire des Gilets jaunes. 2019 se termine sur une crise à la fois analogue et approfondie. C’est vraiment la question de l’auto-organisation, et donc de l’organisation des forces politiques qui la veulent vraiment, qui devient décisive.

Saisir toute l’importance de la crise au sommet.

Il n’est pas indifférent que, dans ce cadre, le sieur Delevoye ait été liquidé à cause de ses « oublis » de prébendier, prévaricateur, corrompu au service des compagnies d’assurances et des fonds de pension ; que le sieur Crase, complice de Benalla, ait été placé en garde à vue sur ses liens avec l’oligarchie poutinienne ; que le sieur Blanquer, ministre «efficace» du gouvernement Macron-Philippe, soit peu à peu poursuivi par une sombre interrogation : connaissait-il le passé de tortionnaire de masse du contractuel qu’il a admis dans son «Institut des Hautes Études Latino-Américaines» en 1999-2004, Mario Sandoval ?

Anciennes et nouvelles «affaires» cernent la camarilla au pouvoir, qui, pour remplacer le sieur Delevoye, s’est fait prêter un DRH-killer par l’entreprise Auchan, juste après que celle-ci lui ait versé plus de soixante-dix mille euros d’émoluments pour on ne sait quelle mission ! On pourrait ajouter les mésaventures d’une autre DRH du gouvernement, la ministre Pénicaud, qui siégeait au Forum économique mondial et qui a, la demande de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, a été rapatriée d’urgence de Davos avant que ne soit sifflé le conflit d’intérêt !

Cet individu (Laurent Pietraszewski ) avait, en son temps, licencié et envoyé en garde à vue une déléguée CFDT pour don d’un petit pain à un client et erreur de compte de 80 centimes. Selon la CFDT d’Auchan, c’est quelqu’un de « méchant ». Sans aucun doute.

Et cette lie prétend nous gouverner ? Chaque jour qui passe exhibe le macrono-bonapartisme, désormais décadent, dans sa violence et sa bêtise arrogante.

Désormais décadent, le bonapartisme de Jupiter-Manu : le second souffle du quinquennat est brisé sur le mur du 5 décembre. Dans ces conditions, quels que soient les démentis des intéressés, il est inévitable que la crise couve entre Matignon et l’Élysée car, implicitement (mais c’est explicite dans leurs petites têtes, n’en doutons pas ) la candidature de Macron à sa succession en 2022 ne va plus de soi, puisque sa mission essentielle, battre le prolétariat de ce pays, n’a pas été accomplie dans les délais requis et pourrait tourner en débâcle.

C’est avant tout de ce point de vue – la crise du régime nourrie par la lutte des classes et nourrissant celle-ci -, et non sous l’angle médiatique idiot des « concessions aux syndicats réformistes », que doivent être examinées les annonces d’Édouard Philippe du mercredi 11 et du jeudi 19 décembre. Ne pas mettre un « âge pivot » ou « âge de référence » dans la loi anti-retraites était une ligne qu’avait fixée Macron lui-même, qui effectivement n’empêche en rien le système à points de contraindre à partir le plus tard possible, et sur laquelle comptait Laurent Berger ainsi que, selon le Canard Enchaîné de ce mercredi 18, le « fluidifieur en relations sociales » Pierre Ferraci, patron du groupe Alpha qui gère plans sociaux et restructurations depuis bientôt quatre décennies, intermédiaire entre la CGT et l’Élysée qu’E. Philippe aurait squeezé.

Selon les bruits que ce dernier fait filtrer, il n’y aurait pas conflit avec Macron mais ce dernier se serait aligné sur sa position de peur d’avoir, une fois la retraite soi-disant « universelle » à points adoptée, à faire une piqûre de rappel budgétaire pour son financement juste avant les présidentielles. Au-delà des aspects techniques de ces querelles au sérail, c’est bien la peur sociale sur toute la suite du quinquennat qui est, on le voit, déterminante. Et les affirmations du premier ministre sur l’absence de conflit de pouvoir naissant entre Macron et lui les confirment en vérité, puisqu’elles consistent à faire dire que c’est lui, E. Philippe, qui a imposé sa ligne. Et c’est avant tout Macron qu’atteint la mise à la retraite (dorée) de Delevoye.

Tant la « fermeté » de Philippe que ses pseudos-ouvertures ne prennent sens que sur le plan de la crise au sommet de l’État, qui est en train d’entrer dans sa seconde phase critique depuis l’affaire Benalla. Elles n’ont en effet pas de sens réel par rapport aux prétendus « syndicats réformistes » dont il nous faut dire un mot.

A propos de la CFDT et de l’UNSA.

Les médias nationaux font semblant d’accorder la plus grande importance à la CFDT et à l’UNSA, escortées de la petite CFTC (et même pas de la CGC, se disant opposée à l’ensemble du projet Macron-Delevoye). Mais chacun aura pu constater une donnée très importante : l’opposition de la CFDT, « premier syndicat de France », n’a en rien empêché le front commun du monde du travail contre un projet – la retraite à points – qu’elle a en réalité inspiré de longue date. Et son entrée dans « la lutte » le soir du 11 décembre pour cause de « ligne rouge franchie » n’a pas eu d’effets sur les mobilisations. Dans la mesure où des secteurs de la base CFDT, de manière le plus souvent anonyme (et ce choix est important) sont, bien entendu, dans la lutte, ils y étaient déjà.

Bref, la présence ou l’absence de la CFDT comme telle a été cette fois-ci un facteur non déterminant – et c’est cela qui, en réalité, est déterminant !

L’idée répandue que la CFDT « entrait » dans la lutte pour la dynamiter en sortant quelques jours plus tard sur une concession à propos de l’ «âge pivot» relève de ce réflexe militant trop fréquent, consistant à envisager la répétition éternelle des mêmes scenarii : la situation est autre.

Le cas de l’UNSA est différent. Son dirigeant Laurent Escure, sur les retraites, se situe quelque part « à la droite » de Laurent Bergé ! Mais cette « union syndicale » est composée de morceaux issus historiquement, avec des anciennetés variables, de l’ancienne FEN (elle provient de sa destruction), de l’ancienne CGT (secteurs divers passés à l’autonomie après 1945), ou de FO, donc du syndicalisme traditionnel. Plusieurs de ces morceaux tentent de résister pour défendre les régimes dits « spéciaux », c’est-à-dire les conquêtes sociales, de leurs adhérents, comme à la RATP ou à la SNCF, et même dans l’enseignement, où se trouve le pilier central de l’UNSA, la destruction du code des pensions via le « système universel », et du statut des fonctionnaires, voulue par la direction macronienne (ou « philippesque »!) de l’UNSA, ne peut que soulever des résistances et des contradictions.

Les médias, jeudi soir, ont tenté une intox sur « le front syndical brisé par l’UNSA ». Intox significative car la transparence, l’invisibilité sur le terrain de la grande CFDT conférait visiblement un rôle pivot disproportionné à l’UNSA pour étayer le premier ministre, alors que la manœuvre de Laurent Escure menace bien des composantes de l’UNSA et distord celle-ci.

En effet, d’une part, ce « front syndical » consiste dans l’intersyndicale verrouillée, que cela plaise ou non aux dirigeants, sur l’exigence de retrait : CGT / FO /FSU/ Solidaires/UNEF.

D’autre part, l’UNSA RATP n’a pas changé de position et la crise a éclaté dans l’UNSA-Ferroviaire, dont la Commission exécutive a adopté la «trêve» par 36 voix pour, 31 contre et 3 abstentions. Le lendemain, une majorité de structures régionales semble ne pas suivre la courte majorité de la CE.

Aucune crise comparable ne semble à l’ordre-du-jour dans la CFDT, et pourtant celle-ci est rongée. Elle entre dans une nouvelle phase historique, après la vieille CFTC, après la CFDT déconfessionnalisée ayant des pactes d’unité d’action avec la CGT, après les années de l’ «autogestion», après le «recentrage» et les scissions donnant naissance à SUD-Solidaires (PTT, Rail …), vers la CGT (Auvergne, 2003, puis Commerce parisien) ou la FSU (Territoriaux). C’est la CFDT lisse, technocratique, «premier syndicat de France». Problème: son absence n’a pas empêché la réalisation du front unique par en bas construisant le mur du 5 décembre et ses suites; son ralliement supposé n’est pas visible et son retrai tne le serait pas non plus.

Intersyndicale et double pouvoir prochain.

Pour les salariés dans leur ensemble, l’unité syndicale est matérialisée dans une intersyndicale qui ne comporte pas la CFDT (ni, au niveau national, l’UNSA). Et cela ne manque pas. Et cela englobe les salariés qui, dans leurs entreprises et secteurs, votent CFDT. Voila qui donne matière à réflexion sur la place des différentes organisations.

L’intersyndicale verrouillée sur la revendication de « retrait » groupe en réalité les syndicats construits par la classe ouvrière elle-même, qu’un bon usage du vocabulaire pourrait faire qualifier de réformistes!

De fait, cette intersyndicale, bien malgré elle et en refusant d’assumer ce rôle, a été érigée par la dynamique de la lutte en une sorte de contre-pouvoir, tout en y faisant barrage.

Le contre-pouvoir, le double pouvoir, le pouvoir des exploités et des opprimés, doivent se déployer (en intégrant et le plus possible avec l’aide des syndicalistes!) pour chasser Macron et ouvrir une issue démocratique contre le capital et son État: voila l’enjeu de la période de la lutte des classes qui est immédiatement devant nous.

20-12-2019.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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