Éléments de réflexion sur la situation brésilienne.

C’est une lutte qui s’engage au Brésil et par rapport au Brésil. Toute lutte réelle suppose conscience et débat. Loin de taire les problèmes, elle exige de les poser et de les traiter. Le présent texte aborde, à chaud, et au vu des réactions immédiates, plusieurs points nécessaires pour un tel débat visant à la lutte.

 1. Le fascisme.

La prise de conscience du caractère fasciste de Bolsonaro est largement répandue. Mais que faut-il entendre par fascisme ? Ce ne sont pas en effet seulement les propos détestables et la violence que porte ce personnage qui suffisent à porter une telle caractérisation.

Ce sont trois choses : la mobilisation de « hordes » du type petite-bourgeoisie, lumpen-prolétariat, couches désaxées du prolétariat, contre la démocratie, le mouvement ouvrier et la culture ; une visée d’écrasement de la société ; et le financement par le grand capital. Ces trois composantes sont bel et bien réunies ici.

Les « hordes » menacent d’écraser le mouvement ouvrier, paysan et étudiant et menacent aussi les femmes, les gays et lesbiennes, les Indiens. Leur composante sociale principale est donnée par ces classes moyennes qui se sont enrichies, parfois plus et parfois moins, dans les années 2000 (les années Lula !) et qui sont à présent menacées dans leurs quelques gains, complétées par la pègre et ses clientèles pauvres, et étayées par la police et l’armée. Il n’y a pas de forces organisées à l’échelle du pays, mais les Églises évangélistes et pentecôtistes jouent en partie ce rôle.

La visée est symbolisée par le geste fétiche de Bolsonaro et de ses partisans : mimer un tir au pistolet, « pan, pan ! « . Sur le plan idéologique nous avons affaire à un ultra-libéralisme : c’est la guerre de tous contre tous qui est préconisée. Prétendre ainsi mettre fin à l’insécurité est bien entendu une sordide plaisanterie, sauf à commettre des massacres, après lesquels l’insécurité régnera à nouveau.

Quand au financement par le grand capital, il est plus flagrant que jamais.

Mais, ces précisions étant acquises, on a souvent entendu ces jours-ci que « le Brésil est devenu fasciste », ou, pire, que « le peuple brésilien a choisi le fascisme ». Combattre le fascisme exige qu’on ne joue pas à se faire peur et qu’on évalue le rapport de force : ces affirmations, parfois dictées par l’émotion, sont fausses et donc contre-productives.

Elles traduisent en partie une sorte de sidération due à la difficulté à comprendre comment on en est arrivé là, mais elles risquent d’empêcher cette compréhension.

Comment en est-on arrivé là ? Un jeune et puissant mouvement ouvrier a porté son parti, le PT, au pouvoir au Brésil, mais en même temps qu’il grandissait, il reproduisait les traits bureaucratiques des partis dominant ce même mouvement ouvrier alors, dans le reste du monde, et passait des compromis avec l’ordre existant : respect, non seulement du capitalisme, mais du « remboursement » de la dette extérieure, et finalement large début de corruption. La déception a démobilisé la base, et les classes moyennes des années 2000 se sont mobilisées contre la corruption. Les partis bourgeois, préservés par le PT et jusque là ses alliés, ont monté un coup d’État juridique pour s’en débarrasser. Et là, le processus leur a échappé et les grands capitalistes et propriétaires ont vu la possibilité d’un écrasement physique de ce jeune et puissant mouvement ouvrier – et paysan, par le moyen de Bolsonaro. Sa force vient de la faiblesse du camp de classe adverse, à cause de la politique de ses organisations, et cela lui a permis de mobiliser une base de masse : là est le principal danger.

Mais au jour d’aujourd’hui, « le fascisme » n’a pas écrasé le mouvement ouvrier, paysan étudiant, féministe … du Brésil. Ce n’est pas fait. Il faut donc arrêter les lamentations : l’heure est à la conscience, à l’organisation, à la lutte, pour résister et contre-attaquer.

2. Les armes.

Dans ces conditions, la question à la fois la plus aiguë politiquement et la plus immédiate est celle des armes, de l’armement, des syndicalistes, des organisations, des sans-terre, de leurs locaux, de leurs quartiers. C’est la plus immédiate parce qu’elle découle de la nécessaire auto-défense : ils risquent d’être attaqués ou le sont déjà. Mais c’est la plus aiguë politiquement parce que les directions de leurs organisations, à commencer par le PT et la CUT, soit évitent d’en parler, soit excluent qu’on l’envisage car ce serait « la violence ». De plus, parler des « armes », surtout en Amérique du Sud, évoque toute l’histoire de la guérilla qui n’est pas seulement héroïque mais qui fait aussi fonction de repoussoir.

Inversement, Bolsonaro a annoncé sa première mesure, conforme à la culture du flingue qu’il distille et dont ses supporters raffolent : la liberté généralisée du port d’arme, déjà largement existante dans les faits.

Du coup, il est normal et légitime d’opposer à cette culture de la violence et des armes la revendication de paix et d’amour, et aussi de culture. Justement, une banderole dans une université, avec les mots « Moins d’armes et plus de livres », a été enlevée par la police, jugeant, d’ailleurs à juste titre, que c’était un slogan politique anti-Bolsonaro. Mais cela ne démontre-t-il pas que pour avoir plus de livres, il faut … des armes ?

Chacun comprend en réalité que les appels de Bolsonaro à l’armement visent ses partisans, les milices des latifundiaires pour tuer les sans-terre et terroriser les ouvriers agricoles, et les bandes de nervis contre les libertés. La culture des armes de Bolsonaro, soit-disant sécuritaire, est celle-là même de l’insécurité généralisée, police et milices paramilitaires tuant plus que les délinquants ou supposés tels, à l’instar de ce que fait son modèle Dutertre, aux Philippines, mais aussi des assassinats commis par les bandes du régime (les Opérations de Sûreté Populaire à masques à tête de mort) contre la jeunesse et les quartiers pauvres au Vénézuela.

La manière de s’armer qu’il faut opposer à ces pratiques, c’est l’autodéfense collective démocratique. Il ne s’agit donc pas de former des commandos de guérilleros virils se substituant aux masses organisées. Il n’y a d’issue que dans leur lutte, leur conscience et leur organisation, incluant leur armement. La voie qui y mène est celle des comités unitaires regroupant toutes les organisations ouvrières, paysannes, étudiantes, de sans-toits, féministes, LGBT. Mais elle y mène, il est nécessaire de le dire, de le mettre en débat.

3. Les élections.

Un élément de désarroi et de démoralisation vient de ce que Bolsonaro a gagné des élections. Même si l’on fait remarquer que près de 30% ont refusé de voter (soit en n’allant pas voter alors que le vote est obligatoire ou par le vote blanc ou nul, le tout dépassant les 40% dans des villes comme Sao Paulo), et d’autre part que Haddad a regagné bien plus de voix que Bolsonaro entre les deux tours, atteignant 44%, ce fait demeure, assurément.

Dans l’absolu, le fait qu’en toute démocratie un pouvoir appelant à l’emploi de la force contre, en fait, la majorité de la population, ne saurait avoir de légitimité démocratique. Mais de toute façon, rien de cela ne s’est effectué « en toute démocratie ». Le coup d’État contre Rousseff et Lula, permis par leur politique, a conduit à ces élections où la terreur et la menace ont fait irruption dès le début et ont culminé dans un second tour où toutes et tous savaient que si jamais Bolsonaro n’était pas élu, il appelait à la violence avec l’appui d’une partie de l’armée. Il n’y a donc pas de scrupules « démocratiques » à avoir pour lui dénier toute légitimité démocratique et fixer de manière claire et simple l’objectif politique des prochaines combats : dehors Bolsonaro !

D’ailleurs, aucun compromis n’apparaît acceptable et personne, dans la gauche brésilienne, ne l’a proposé. Mais ceci a bien pour conséquence que lui résister, c’est l’affronter, et que l’empêcher de nuire, ce sera le chasser. Par conséquent, l’acceptation du cadre constitutionnel, une constitution dont Bolsonaro n’a rien à faire, ce qui était d’ailleurs déjà le cas de Temer et compagnie, cette acceptation signifiant accepter qu’il dirige le Brésil pendant quatre ans, n’a aucune légitimité démocratique, elle non plus.

Ce qui implique que la constitution est morte, la république fédérale brésilienne s’est effondrée et ne ressortira pas telle quelle d’un affrontement qui battrait et chasserait Bolsonaro. L’auto-défense armée et la lutte démocratique conduisent non à la restauration de l’État qui l’a engendré mais à sa destruction.

D’ailleurs cette république présidentielle a engendré les conditions de Bolsonaro, notamment en faisant confondre le charisme présidentiel de Lula et une véritable organisation des masses et implantation du PT et de la CUT, notamment dans les grandes favelas des villes du Sud qui votaient Lula mais pas forcément PT. Il n’est pas de sauveur suprême …

4. Classes et races.

Plusieurs commentateurs à gauche dans le monde sont à juste titre frappés de la vision de la carte électorale du Brésil, opposant un bastion pétiste qui correspond au Nordeste, au reste du pays, surtout aux grandes villes du Sud.

Ceci traduit une plus grande résistance du mouvement paysan, ainsi qu’une opposition « de couleur » entre territoires et populations se percevant comme plutôt noirs ou métisses ou plutôt blancs.

Il faut cependant faire attention à ne pas ériger cette juste observation en un axiome politique qui renverrait dans la rubrique « blancs » la population des mégapoles que sont Sao Paulo, Rio de Janeiro et Porto Alegre. N’oublions pas que le PT et la CUT en proviennent et que Porto Alegre a longtemps, à tort ou à raison, passé pour la capitale de la gauche radicale altermondialiste !

C’est bien dans ses bastions de départ que le PT aujourd’hui s’est effondré, ses dirigeants sapant leur propre base et la démoralisant. La nécessité de la lutte unie pour l’auto-défense ne vaut pas oubli de ces leçons politiques, bien au contraire.

Le mépris de classe et le mépris pigmentaire, l’oppression sociale et la marque de l’esclavage, se combinent au Brésil. Autant les couches les plus opprimées, victimes du racisme, parmi lesquelles comptent aussi les Indiens, sont les premières concernées par la nécessité de l’autodéfense unie cherchant à s’armer, autant c’est par l’unité de tous les exploités, « blancs » ou pas, que la résistance eut aboutir. Le Nordeste ne survivra pas comme bastion « métissé » mais assiégé, mais bien comme base de la contre-attaque unissant les exploités et opprimés.

 5. « Plutôt Hitler que le Front populaire ».

Cette phrase est beaucoup citée ces jours. Elle provient, historiquement, du ressenti des capitalistes et des réactionnaires dans les années 1930, aux côtés de cet autre topos : « Au moins avec Mussolini, les trains arrivent à l’heure ! »

En dehors du fait que dans le libéralisme décadent contemporain, les trains n’arrivent de toute façon pas à l’heure, la citation de cette phrase demande des précisions.

Car si l’on entend par « front populaire » une coalition de partis issus du mouvement ouvrier et de partis bourgeois disant défendre et gérer la démocratie, alors c’est ce que le Brésil a connu de 2002 à 2016 sous l’égide du PT, allié à de nombreux partis bourgeois dont les deux principaux à l’époque, le PSDB et le PMDB. Ce sont eux qui l’ont « trahi » et le résultat de ce long « front populaire » s’appelle … Bolsonaro.

Si l’on entend par « front populaire » ce que Léon Trotsky entendait par là en 1936, à savoir le dernier rempart du capital contre la révolution avec et avant le fascisme, alors force est de constater que si, dans le cas des présidences Lula puis Rousseff au Brésil, le danger fasciste au départ n’était pas présent comme en Europe en 1936, il en a été, là encore, le résultat sous le nom de … Bolsonaro.

Donc les capitalistes préfèrent « Hitler » au « Front populaire », mais après s’être bien servi du « Front populaire ». Ils n’ont aucune reconnaissance pour services rendus. La voila, la vraie leçon.

Quand au « Front populaire », il ne barre pas la route à « Hitler », Franco ou Bolsonaro, il lui pave la voie.

Il faut donc une autre voie : celle qui, commençant par la défensive dans l’unité d’action pour l’autodéfense armée, conduit à la révolution, c’est-à-dire au pouvoir de la majorité organisée. C’est la seule voie réaliste, et c’est celle qui économise le plus la violence.

6. Brésil et Amérique du Sud.

Il est évident que l’élection de Bolsonaro est un tournant pour tout le continent. Pendant des années, outre le pétisme, le bolivarisme et ses avatars ont été présentés comme une politique de gauche inédite, ces derniers plus radicaux, anti-impérialistes voire révolutionnaires.

Cette période est terminée. La faillite ne concerne pas que ce qu’a été la politique de la direction du PT au pouvoir, mais aussi ce que sont devenus les régimes vénézuélien et nicaraguayen. Les aspirations démocratiques, et, dans une large mesure, les méthodes de lutte, des populations au Nicaragua et au Vénézuélienne contre Ortega et Maduro, s’apparentent d’ailleurs à ce qui est maintenant à l’ordre-du-jour au Brésil.

La résistance et la contre-offensive seront perdantes si elles ne sont pas pleinement démocratiques, ce qui n’est en rien contradictoire avec la nécessité de s’organiser de manière armée, bien au contraire. Maduro et Ortega sont des repoussoirs, ils ne valent pas mieux que Bolsonaro et Dutertre et sont du même monde qu’eux.

De manière concrète immédiate, il est possible que cette question soit au cœur de la situation dans l’État frontalier du Roraima, où milices bolsonaristes et police des frontières vénézuélienne ont pour ennemis communs les centaines de milliers de réfugiés vénézuéliens.

 7. Sur la place des Etats-Unis.

Il faut connaître l’histoire pour en tirer les leçons, mais croire en sa répétition mécanique n’est pas la connaître réellement. Bolsonaro se réclame de Pinochet mais son arrivée au pouvoir ne procède pas des mêmes mécanismes. Il n’a pas eu besoin de la CIA.

« Oui, mais il y a les médias vendus à l’oncle Sam, Cambridge Analyctica », etc., etc. Sans doute en partie. Mais il faut saisir la part d’imprévu, du point de vue du capital lui-même, de toute cette affaire. Les secteurs de l’impérialisme nord-américain qui ont soutenu et étayé Bolsonaro sont au mieux représentés par celui qui l’accompagne depuis un mois : nul autre que Steve Bannon en personne.

Mais l’âme damnée de Donald Trump, qui l’a écarté depuis l’été 2017, conseiller des Le Pen fille et nièce et de Mateo Salvini, n’est pas le représentant patenté et reconnu de Wall Street. Il y a justement crise politique au sommet, à Washington.

Au point que les services secrets d’une autre puissance, le FSB et la Russie, ont été mêlés à cette crise ! …

L’élection de Bolsonaro entre donc en résonance avec les développements récents aux Etats-Unis – colis piégés, crime antisémite de Pittsburgh- et peut regonfler Trump mais aussi aggraver la crise, ou les deux en même temps. Alors que les bourses fléchissent, la répétition des mantras, moins que jamais, ne saurait remplacer l’analyse concrète des situations concrètes.

VP, 30-10-2018.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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