De la crise au sommet au mouvement d’en bas. Éditorial du 30 juillet 2018

L’affaire Macron-Benalla domine la situation politique du pays depuis maintenant près de deux semaines. Si elle est survenue, ce n’est pas parce que l’exécutif de la V° République aurait soudain accumulé plus de turpitudes qu’à l’accoutumé. C’est pour deux raisons.

La première, qui est la raison de fond, est que malgré les coups qu’il a portés, Macron n’a toujours pas réussi à battre de manière décisive le salariat. Répétons-le : la conscience est là que toute lutte partielle est un début d’affrontement avec l’ensemble du système politique en place.

Sur cette toile de fond s’ajoute la seconde raison : la crise interne à l’appareil d’État. Les auditions de l’Assemblée nationale et plus encore celles du Sénat l’ont bien montré. Macron a entrepris de monter sa propre « société du 10 décembre » en mode startup. Non seulement parce qu’il est le président-Bonaparte de la V° République, mais parce qu’il veut refonder et parachever celle-ci. D’un régime autoritaire inachevé il veut passer à une vraie restauration du « second empire ».

D’où les traits spécifiques de l’affaire Benalla, c’est-à-dire de l’affaire Benalla-Crase-Mizerski, autrement dit de l’affaire de la bande à Macron : au dessus des ministères et institutions existantes, fussent-elles profondément ancrées dans la V° République antidémocratique, superposer sa bande à lui, à recrutement personnel.

Bien entendu, le fait que la crise ait éclaté sur la base de révélations, par des journalistes ayant fait leur travail, de brutalités policières et para-policières dirigées contre des manifestants du 1° mai pendant la poussée de grèves contre la destruction du statut des cheminots et celle du droit aux études universitaires, n’a rien de fortuit et réunit ces deux facteurs : la lutte sociale invaincue en arrière-fond et la crise dans l’appareil d’État au premier plan.

La réorganisation de la « sécurité du président », sous la houlette de Benalla et de ses sbires, avait commencé à marcher sur les pieds de la hiérarchie policière et préfectorale traditionnelle. Or, cette réorganisation se révèle être le modèle de la « fonction publique » à la Macron. Avec elle, nous avons affaire au premier maillon, celui de la tête, de la mise en œuvre du rapport « Action publique 2022 ». Le remplacement généralisé des hauts fonctionnaires parvenus à leur place par allégeance aux pouvoirs antérieurs sur la base d’un système étatique de promotions-concours doit être remplacé par le recrutement généralisé de mercenaires, de privés, de contractuels de luxe et autres tueurs, afin de casser l’ensemble de la fonction publique et des services publics du pays. C’est aussi pour cela que Macron ne peut pas reculer dans cette affaire et doit attaquer.

Or, Macron est très affaibli. Les sondages l’indiquent et pour le coup ne donnent qu’une image déformée de ce qui se passe, au cœur de l’été, dans toutes les couches sociales, avec bien entendu des tendances différentes de l’une à l’autre, mais partout un point de départ commun : le président est un petit aventurier qui pourrait se brûler les doigts et tout faire cramer.

Au delà de ce sentiment très généralement partagé, y compris parmi ses partisans qui, du coup, se croient obligés d’en rajouter dans l’arrogance et la servilité, la crise au sommet pousse chaque couche sociale à rechercher une solution conforme à ses intérêts. La lutte sociale assumant la défense de la démocratie, telle est l’issue conforme aux intérêts de la grande majorité, le salariat, actifs, chômeurs, jeunes, retraités. Mais des secteurs du patronat, de la petite bourgeoisie et de l’appareil d’État sont eux aussi poussés vers la recherche d’issues politiques réactionnaires, au delà du moment Macron.

L’erreur faussement « gauchiste » consistant à dire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et que ces affaires n’intéressent pas celles et ceux d’en bas, s’avérerait dans ces circonstances d’une particulière stupidité. Non seulement, et cela sans aucune illusion, nous n’avons pas, militants ouvriers, à être indifférents à un affrontement entre un flic « régulier » et les nervis du président, pas plus que, et sans plus d’illusions, nous ne sommes indifférents à la lutte d’un procureur Mueller contre un président Trump, mais il est vital pour le prolétariat, pour l’ensemble des exploités et opprimés, d’intervenir dans cette crise, car son issue démocratique dépend de nous. L’immense majorité ne s’y trompera pas et cherchera à s’engager dans cet appel d’air que constitue la crise au sommet, pour imposer ses intérêts pleinement indépendants de ces sommets.

En 2016, lors du mouvement contre la loi El Khomri, les manifestations syndicales ont été l’objet d’une escalade policière aboutissant aux défilés sous nasse à Paris comme aux gazages et matraquages fréquents partout. En 2018, le mouvement étudiant et lycéen a été l’objet d’une répression visant explicitement à intimider une nouvelle génération combattante tandis que cheminots, « cortège de tête » et postiers du 92 ont été particulièrement visés. Le 1er Mai, à Paris, il s’agissait bel et bien de faire capoter la manif syndicale, d’une façon dont l’équivalent le plus approprié est celui de la manif Charonne en 1962. Avec cette expérience accumulée depuis 2016, le plus grand nombre voit bien le lien entre cette affaire de barbouzes et l’ampleur de l’offensive anti-sociale que Macron veut achever contre les retraites, la sécu et la fonction publique.

La vraie question politique est : qu’est-ce qui donne à Macron et sa bande le culot de contre-attaquer ?

Qu’est-ce qui permet encore à Macron de japper « venez me chercher » et de menacer : « Les tireurs couchés d’un jour finissent abattus avec les autres quand ils décident de tirer sur leurs camarades. » ?

Qu’est-ce qui permet au nervis Benalla de passer sur TF1 sans qu’y soient évoquées les dernières informations le concernant (la seconde vidéo où il frappe, vole un portable et conduit en garde à vue, sa petite visite le jour même pour récupérer la voiture d’un de ses supérieurs lui-même récemment auditionné …), y traiter ses victimes de « casseurs » (ce qui est juridiquement de la diffamation, et ceux-ci n’ont d’ailleurs pas été inculpés !), puis de passer au JDD, bref de jouer les stars ? La seule chose à laquelle il a dû renoncer avec certitude, c’est sa barbe. Pour le reste on ne serait plus étonné de voir Macron le nommer ministre de l’Intérieur un de ces quatre matins !

Il faut répondre à cette question : qu’est-ce qui leur permet une telle arrogance, qui, de la part d’une bête blessée, est, on le sait, particulièrement dangereuse ?

D’abord, un silence abyssal. Parcourez les sites des confédérations et centrales syndicales nationales, vous ne trouverez rien sur cette affaire. Ne relèverait-elle pas du syndicalisme ? Les contractuels-gangsters de haut niveau dans la fonction publique, la répression dans les manifestations, un 1° mai, et plus généralement les libertés démocratiques, relèvent des intérêts matériels et moraux des salariés ! Mais…rien.

Ensuite, un brouhaha insistant, celui des assemblées parlementaires. Là, deux cas de figure.

L’une, l’Assemblée nationale, a justement paru pouvoir porter ce nom pendant trois jours, ni moins, ni plus. La pléthore d’incompétents et d’arrivistes formant le groupe LREM, deuxième couche de la « société du 10 décembre en mode start-up » de Macron, n’a pas pu empêcher la crise d’imposer une commission d’enquête, très vite devenue une caricature de contradictions et d’obstructions. Cela a duré trois jours …

L’autre cas est le Sénat, où LREM n’a pas la majorité. Du coup la commission fonctionne, principalement sous l’égide d’élus des deux partis ayant précédemment occupé les postes dirigeants de la V° République, LR en premier lieu, et le PS en seconde ligne.

Les trois jours de l’Assemblée, qui a ensuite à nouveau cessé d’être une assemblée, et la commission sénatoriale, présentent certes l’intérêt d’accumuler les propos contradictoires des personnalités de l’appareil d’État auditionnées. Mais le « parlement » ne saurait aller plus loin.

Et l’impuissance parlementaire s’étale dans l’actuel projet de motion de censure à l’Assemblée nationale, puisque l’on sait qu’elle ne passera pas.

L’une, la motion de censure rédigée par LR, se réfère à la « loi de moralisation de la vie publique » votée l’an dernier et est centrée sur les agissements de Benalla, déplorant une « forme de subordination du gouvernement face à la présidence de la République ».

L’autre, rédigée par le groupe « Nouvelle gauche » (PS), soutenue par les groupes FI et PCF, sera défendue par André Chassaigne (PCF) et met plus directement en cause la présidence, affirmant que la commission d’enquête a été « verrouillée » et qu’il y a eu « mensonge » en haut lieu.

Ni l’une, ni l’autre n’a de chance d’être adoptée (nous ne sommes donc pas dans la même situation qu’en juin 2016 lorsque le vote d’une motion de censure venant de la droite par les « frondeurs », en plein affrontement social sur le Code du travail, aurait pu faire tomber le gouvernement Valls). Et, à l’impuissance parlementaire s’ajoute la confusion politique lorsque l' »unité des républicains » est préconisée de la FI à LR, voire à Dupont-Aignan et Marine Le Pen.

Donc, le culot de Macron est permis par, et seulement par, la conjugaison du silence syndical et de l’impuissance parlementaire. C’est là un résumé des problèmes politiques rencontrés par la lutte sociale.

Comment les surmonter ? Comment imposer une unité qui soit celle de la lutte sociale ?

Nul doute que cette situation, de même que la crise au sommet, va passer, un peu plus tôt ou un peu plus tard, du stade où elle inhibe la riposte au stade où elle impose la lutte directe, précisément pour la résoudre.

« Jupiter » n’est plus que « Manu ». Or, « Manu » veut, rapidement, privatiser la fonction publique, casser l’école, imposer la retraite à points inégalitaire et sans plancher, confisquer les fonds de la Sécurité sociale.

De la crise au sommet à la crise sociale et démocratique, c’est-à-dire la crise révolutionnaire, du second empire avorté du macronisme à la commune du XXI° siècle. Voila la réalité, voila le réalisme !

Débattons-en le samedi 29 septembre 2018 au local Le Maltais rouge,40 rue de Malte Paris 11

30-07-2018.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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