Alors que toute la situation politique et la crise de régime en France est suspendue entre le plus grand mouvement de la jeunesse scolarisée depuis 1968, et le mur de la dette publique fabriquée par les 10 ans de macronisme au bénéfice du capital financier, une crise politique structurelle se développe dans les sommets du RN en relation avec la perspective de son arrivée au pouvoir dans cette situation.
Le ressort de cette crise est le doute total sur la capacité de ce parti à se maintenir au pouvoir s’il y parvient, en rétablissant une V° République forte.
Pour garantir cela, les Bolloré et les Stérin, avec les accompagnateurs bourgeois du RN, UDR et Reconquêtes, misaient sur Bardella. La crise s’est développée depuis que Le Pen a annoncé sa candidature malgré, voire à cause, de ses problèmes judiciaires, et elle a atteint un nouveau stade avec les informations – je ne dis pas les révélations, personne n’est étonné – de Mediapart, sur Bardella, qui ne sont pas seulement qu’il est antisémite, mais que sa place dans ce parti provient de son appartenance initiale à la sphère antisémite soralienne, donc de son antisémitisme. Le voilà grillé.
Cela pourrait, sans qu’elle ait trop besoin de le signaler à ce stade, enlever une épine du pied de Le Pen : elle n’est plus contrainte à le choisir comme premier ministre. En fait il est cramé.
Mais on a eu ces derniers jours deux signaux apparemment contradictoires du côté de la direction du RN, si tant est qu’il y ait actuellement une seule direction au RN.
D’une part, Le Pen en affirmant priver l’Ukraine de toute aide et priver l’UE de tous les versements français, s’aligne ainsi sur Trump et sur Poutine, plus nettement que jamais depuis l’annonce de sa candidature.
En même temps, elle prétend qu’au pouvoir elle ménera une cure d’orthodoxie budgétaire draconienne pour “rembourser” la dette soi-disant publique, surenchérissant sur Macron et Lecornu.
Et, dans l’immédiat, mardi 13 octobre, alors même que 500 000 manifestants en majorité jeunes et très jeunes déferlaient en France, le groupe parlementaire RN a refusé de voter à l’Assemblée la motion de rejet préalable du PS sur le budget, envoyant un signal de soutien à Lecornu pour faire passer son budget.
Conduit à la fois à se faire le soutien clef de Macron, Lecornu et leur budget tout de suite, tout en annonçant une rupture sur la ligne “populiste” poutinienne et anti-européenne une fois au pouvoir, le RN, dans toutes ses contradictions, gardait jusqu’à présent pour fil conducteur son projet de coup d’Etat institutionnel : le référendum accompagnant la dissolution de l’Assemblée, abolissant le droit du sol, constitutionnalisant la discrimination, imposé au moyen de l’article 11 de la constitution.
Or, un énorme pavé dans la marre vient d’être lancé à ce sujet par le président du Conseil constitutionnel Richard Ferrand :
“Vouloir réformer la Constitution par l’article 11, ça n’existe pas. C’est l’article 89 (…) Il n’y a pas de débat. Il suffit de lire la Constitution, qui n’est pas le Code général des impôts.”
De Gaulle avait pourtant brusqué sa propre constitution en imposant un référendum, sur l’élection du président au suffrage universel, sur la base de l’article 11, qui ne le permettait aucunement, en 1962. Après 1958, c’était le coup d’Etat complémentaire à l’origine du régime de la V° République.
Richard Ferrand prend la peine de s’expliquer là-dessus :
» Le Conseil constitutionnel – qui avait à peine quatre ans, c’était un bébé en croissance – avait rendu ce qu’on disait à l’époque un avis officieux, pour dire au général de Gaulle que ce n’était pas conforme à la Constitution “ – mais ”n’est pas de Gaulle qui veut », « la vie a changé », » Le Conseil constitutionnel, au fur et à mesure de son existence, s’est reconnu la compétence de juger les décrets de convocation d’un référendum « , « L’article 89 est la seule voie pour réformer la Constitution. Tous mes prédécesseurs l’ont affirmé (…) Qu’on ne vienne pas me dire que c’est impossible, il y a eu 25 révisions. Cela nécessite un vrai travail de fond de nos représentants ».
Les mots clefs de Ferrand sont : « n’est pas De Gaulle qui veut ».
Le verdict ici émis est que Le Pen si elle est élue n’aura pas le rapport de force pour imposer son coup d’Etat institutionnel, comme De Gaulle en 1962 – De Gaulle avait d’ailleurs, ce que Ferrand se garde d’évoquer, été chassé du pouvoir en échouant au référendum de 1969, qu’il avait lui aussi imposé par l’article 11. C’était une suite de mai 68.
L’ironie salée de cette déclaration, qui la rend d’autant plus significative, est que Macron avait nommé Ferrand à la tête du Conseil constitutionnel avec l’appui du RN, et déjà avec ce projet de coup d’Etat institutionnel à l’esprit.
C’est donc l’homme qui, pour Le Pen et Bardella, devait permettre la mise en œuvre de l’élément central de leur programme et du point clef qui les réunit encore, qui annonce que, comme ça ne peut pas marcher – « n’est pas De Gaulle qui veut » – il ne veut plus le permettre.
Reste une question : quel est le ressort profond de la prise de position de Ferrand, qui, naturellement, surexcite complétement Le Pen et Bardella, chacun de leur côté ?
Il y a certainement plein de linéaments et de conciliabules là derrière. Mais il y a une cause fondamentale en dernière analyse : le rapport de force social dans le pays affole le capital et le haut appareil d’Etat qui, de plus en plus, voit le projet, qui en soit devrait les satisfaire, de coup d’Etat institutionnel du RN, comme un acte d’apprenti sorcier. Ils ont peur.
Et ils ont raison. Aux Etats-Unis, ils suivent le sort de Trump, de plus en plus précaire. Et chez eux, en France, il y a … il y a quoi ? Le mouvement lycéen !
En menaçant l’exécutif, en s’opposant frontalement au budget par ses exigences, en polarisant la lutte sociale, le mouvement lycéen est le facteur profond des difficultés présentes et à venir du RN. Affronter le budget, c’est bien affronter le RN.