L’illustration de Katia Gritseva pour cet article a été piquée au site « les Utopiques ».

Quand le « contre l’Amérique » veut dire l’union sacrée contre-révolutionnaire : version soft (Bürbaumer) et hard (Rosato).

Le site Contretemps a publié, le 30 juin dernier, un entretien avec un universitaire se présentant comme un spécialiste des théories sur l’impérialisme, Benjamin Bürbaumer, entretien repris du journal suisse Solidarités.

J’ai bien écrit : se présentant comme spécialiste des théories sur l’impérialisme, pas comme spécialiste de l’impérialisme tout court, car tout son propos passe par la médiation des références savantes à telles ou telles théories ou tel ou tel champ théorique, ce qui le fait apparaître comme très érudit mais qui obscurcit la position politique qu’il entend imposer, et qui est, disons le tout de suite, la suivante : les Etats-Unis sont un impérialisme pas comme les autres et c’est par rapport à eux, et pas, par exemple, à la Russie, très peu mentionnée, ni à leur principal adversaire impérialiste actuel qu’est la Chine, qu’il faut se déterminer.

Pour ce faire, B. Bürbaumer procède par des résumés qui tronquent, en fait, les débats dont il dit s’inspirer. Concernant le moment fondateur, celui qui aboutit au célèbre opuscule de Lénine sur L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, et dont les noms clefs, avant celui-ci, sont Hobson, Hilferding, Luxembourg, Kautsky et Boukharine, Bürbaumer n’a pas un mot sur ce que fut l’opposition théorique principale, avant 1914, entre Luxembourg d’un côté, Hilferding suivi par Boukharine et Lénine, de l’autre, et s’appuie sur un passage de Luxembourg reliant impérialisme et accumulation du capital, faisant découler l’impérialisme de l’accumulation, ce qui est un constat général certes tout à fait important, car il signifie qu’il n’y  pas de capitaux « impérialistes » et d’autres qui ne le seraient pas, tous y  tendant, mais qui n’oppose en rien Luxembourg aux autres auteurs de référence de ce premier moment – même pas à Kautsky dont Bürbaumer fait son principal « adversaire », et dont  il qualifie l’approche de « post-impérialiste » par opposition, pêlemêle, à Lénine, Luxembourg et Boukharine, dont il intitule l’approche d’ « inter-impérialiste ».

Précisons rapidement que la position de Karl Kautsky, qui passe avant août 1914 pour le marxiste le plus important du monde, et qui va accepter l’union sacrée de la social-démocratie allemande avec « sa » bourgeoisie impérialiste, est souvent lue à travers le prisme de ce ralliement. Dans un article écrit avant l’entrée en guerre mais publié peu après, intitulé « Ultra-impérialisme », Kautsky enchaine trois idées. D’abord, celle des disproportions entre secteurs de la production, obligeant les puissances capitalistes industrielles à asservir de grands espaces agricoles ou mis en culture. Ensuite, celle du heurt entre ces puissances en raison de leur concurrence industrielle et de la lutte pour le contrôle des colonies et semi-colonies agraires, dont le début d’industrialisation aggrave encore les rivalités des puissances. Enfin, l’idée que ce heurt n’est pas bon pour les intérêts capitalistes bien compris et que le passage de la concurrence au cartel ou au monopole au plan international, et donc une sorte de paix « ultra-impérialiste », est théoriquement possible, et serait, implicitement, un moindre mal.

J’ai rappelé ici cette théorisation de K. Kautsky, ce que ne fait absolument pas B. Bürbaumer dans cet entretien, car l’ultra-impérialisme de Kautsky, sous sa forme la plus caricaturale, est le spectre qui le suit tout au long de celui-ci, nous allons voir pourquoi. Poursuivons donc les étapes de cet entretien.

Bürbaumer considère que le second moment de l’histoire des théories sur l’impérialisme (rappelons qu’il ne traite pas directement de l’impérialisme, sinon il nous aurait parlé des deux guerres mondiales !) se situe dans les années soixante, et, citant divers auteurs, il catalogue Ernest Mandel en héritier de l’approche « inter-impérialiste », l’oppose aux « kautskystes », mais présente Nicos Poulantzas, qui fut à la mode dans cette période, comme ayant dépassé ces enjeux par une mise en exergue de l’exceptionnalité, de l’unicité de l’impérialisme étatsunien, aboutissant à une « intégration » de l’Europe de l’Ouest (c’est-à-dire des puissances impérialistes britannique, allemande, française, italienne, néerlandaise, suisse …) « dans le capitalisme américain » : le mot clef, de Bürbaumer, le mot décisif, est « dans » : l’Europe occidentale, nous dit-il en substance, est dans les Etats-Unis.

Dès le début de son entretien, il a d’ailleurs souligné que c’est là selon lui le principal changement depuis 1916 et l’opuscule de Lénine, par l’énumération de quelques traits qu’il reprend par la suite : « chaines globales de valeur », « marché mondial sous supervision états-unienne », « émergence d’une fraction de la bourgeoisie pro-Etat-Unis en Europe de l’ouest » et « fin des empires coloniaux formels ».

L’affaiblissement des vieux impérialismes européens, ainsi que du Japon, par rapport aux Etats-Unis, depuis 1945, n’est naturellement pas une découverte de B. Bürbaumer. Ce en quoi il entend se distinguer réside dans l’idée qu’il y aurait un début de cartellisation allant jusqu’à la fusion, sous le monopole étatsunien. Remarquons que nous avons là un bon exemple d’un développement super-impérialiste à la Kautsky, en fait !

Et cette conception implique de ne pas voir l’éléphant au milieu de la pièce : l’URSS et le bloc soviétique, sur lesquels je laisserai ici de côté la discussion sur leur caractère d’ores et déjà capitaliste-impérialiste ou non, que j’ai abordé ailleurs, et qui, en tout cas, déterminaient le cadre mondial de l’hégémonie étatsunienne dont ils étaient le mobile et le repoussoir.

Pour B. Bürbaumer, s’il n’y a surtout pas d’hyper-impérialisme à la Kautsky bien que sa théorie y ressemble beaucoup, il y a depuis 1945 un super-impérialisme américain, par-dessus tout autre impérialisme. Sur cette base, toute son offensive argumentative vise à affirmer que c’est toujours le cas, malgré l’émergence d’un grand rival, l’impérialisme chinois, qui, grâce au PCC, est indépendant de l’impérialisme américain, ce que ne sont pas les puissances européennes, et elles ne le sont pas par essence et définitivement.

Et c’est pourquoi ce néo-kautskyste involontaire nous ressort soudain Karl Kautsky, tel un lapin de son chapeau de magicien, là où l’on était supposé ne pas s’y attendre :

« Je préciserais tout d’abord que l’idée kautskyienne selon laquelle il existerait un pacte entre Poutine et Trump ou une complicité mafieuse Trump-Xi-Poutine pour mieux exploiter les travailleurs et la nature à l’échelle du monde fait l’impasse sur le fonctionnement réel du capitalisme global. »

Vous avez bien lu ce qui semble être un argument décisif pour B. Bürbaumer : identifier l’alliance contre-révolutionnaire et fascisante entre Trump et Poutine, c’est du kautskysme ! Je dois dire que celle-là, il fallait la trouver !

Tout cela pour ça : banaliser Trump, nous expliquer qu’il n’est qu’une amplification de l’impérialisme américain de toujours, lequel a « organisé la mondialisation », une théorie digne d’un mauvais manuel de Terminale, et que maintenant, parce qu’il a peur des Chinois, il se livre à des « agressions », et c’est tout. Toute la spécificité du moment présent est ainsi effacée par les constructions, même pas théorique, mais consacrées à classer des théories, que nous avons ici. Pour aboutir au final à ceci :

« … enfoncés dans un ralentissement économique profond qui se fonde tant sur l’austérité perpétuelle inscrite dans les traités de l’Union européenne que sur l’essoufflement généralisé de la dynamique du capitalisme, les pays européens veulent se donner les moyens pour prendre par la force les maigres bouts de profits qui restent à réaliser à l’échelle mondiale. La militarisation ne prépare pas la paix mais la guerre. La démilitarisation peut la prévenir tout en ouvrant des perspectives de transformation sociale plus larges. »

B. Bürbaumer, épigone de Kautsky qui s’ignore, se contredit : soit les impérialismes européens sont neutralisés et sont, comme il l’a écrit, dans les Etats-Unis, soit ils ressuscitent et veulent partir en guerre. C’est bien ce qu’il semble penser, nous indiquant au passage le manque structurel de cohérence de ses propres conceptions sur le développement de l’impérialisme. Dans cette conclusion, l’Europe est désignée comme le danger principal. En accord complet avec V. Poutine et J.D. Vance.

Du point de vue du site Contretemps, il semble que l’entretien avec B. Bürbaumer repris de SolidaritéS n’était qu’un hors d’œuvre. Son point d’arrivée – le réarmement européen facteur clef de guerre, n’écoutez pas les kautkystes qui en veulent à l’axe Trump/Poutine !- est en effet le point de départ d’un plat principal, à savoir un article de Marlène Rosato, membre du Comité de rédaction, article présenté comme ayant « fait débat » dans celui-ci, nanti du titre Sortir de l’anti-impérialisme moral pour désoccidentaliser la France, et qui comporte, dans ses débuts, ce qui suit :

« Dans cette phase d’intensification de l’impérialisme où l’Europe se prépare à faire la guerre à la Russie (et indirectement, à la Chine), il importe d’ouvrir une discussion stratégique sur la lutte contre l’impérialisme. »i

L’avantage de Marlène Rosato, c’est qu’elle écrit vulgairement ce qui n’apparait que sous moultes circonvolutions verbales dans d’autres articles pétris d’érudition du site Contretemps. Mais les deux sont liés.

 Et elle est facile à résumer.

L’impérialisme US, également appelé « Occident », domine le monde depuis 1945, quel malheur. L’URSS lui faisait obstacle, c’était bien, et URSS et Chine aidaient la décolonisation (pas plus que les Etats-Unis, en fait …) dans le « Sud » : le Sud est un monde où tout passe par la « souveraineté nationale » par « un bloc social alliant classes populaires et fractions spécifique de la bourgeoisie ».  

Les impérialistes américains et leurs suppôts libéraux s’en prennent à la « principale échelle de résistance des classes populaires ». Deviez quelle est cette « échelle » ? C’est « l’Etat ». Vive l’Etat ! vive l’armée ! vive la police !

Poursuivons : Poulantzas, encore lui, l’avait bien dit, «  … aujourd’hui il n’y a pas de bourgeoisie nationale dominante et donc de capitalisme national qui seraient indépendants de l’accumulation étatsunienne, en France et plus généralement à l’échelle européenne ».

L’accumulation du capital serait « transatlantique » et donc il ne faut pas écouter ceux qui disent que Trump s’allie avec Poutine. Les Etats-Unis –  pas Trump, les Etats-Unis- sont « l’ennemi principal » de la France et des « peuples colonisés », mais ils essaient de laisser des colonies aux ex-impérialismes européens : l’Europe centrale et orientale à l’Allemagne, l’Afrique à la France.

Quant à la Russie, les colonies, connais pas ! Voici ce qu’il en est pour la Russie :

« La Russie post-guerre froide a aussi été balkanisée puis recompradorisée, jusqu’à ce que Poutine, au début des années 2000, rétablisse un État plus fonctionnel que sous l’ère Eltsine, certes toujours très anti-communiste, mais provocant tout de même un certain soulagement dans la population. Il a domestiqué les oligarques présents dans les secteurs de la défense et des hydrocarbures en instaurant une symbiose extractiviste entre ces groupes et l’État, avant d’envahir l’Ukraine en réaction à la progression du capital euro-étasunien depuis la fin de la guerre froide et à l’élargissement de l’OTAN à l’Est. »

Poutine est certes capitalistes, donc, mais comme il a rétabli un Etat, et que l’Etat, c’est bien, et qu’il est une alternative à l’OTAN et à l’Amérique, il faut en fait le soutenir. C’est suggéré dans le cas de Poutine, souhaité dans le cas de la Chine mais le problème est qu’elle « accepte les règles du capitalisme mondialisé ». Alors il reste qui comme alliés à ceux qui défendent la souveraineté de la France contre « l’empire », c’est-à-dire, c’est indiqué au passage, principalement à Mélenchon et à LFI ?

Hé bien, il reste … le régime iranien. C’est l’Iran la « carte plus radicale » qui « affaiblit les US et défend la Palestine » !

Cette conclusion est tirée alors que l’Iran et Trump sont à la fois en guerre et en coopération intensive, l’Etat contre-révolutionnaire iranien ayant acquis une position d’invulnérabilité envers les Etats-Unis, les peuples d’Iran étant victimes de l’un et des autres, après avoir subi la plus importante répressions sanguinaire et contre-révolutionnaire de l’époque récente.

Cela, non seulement Marlène Rosata n’en a cure, mais elle le soutien, écrivant que tout mouvement national soutenu par les Etats-Unis est un ennemi.

L’articulation de ces deux articles est très intéressante, le premier fournissant le substrat verbeux et faussement analytique, en fait idéologique, du second, qui affiche une position d’union sacrée contre-révolutionnaire toute crue.

Concernant le site Contretemps, la conclusion, qui n’est pas nouvelle, ne peut pas consister à déplorer seulement un certain « campisme », mais à constater ses passerelles, sa perméabilité, avec des positions qu’il faut qualifier comme d’extrême-droite. La revue Contretemps aurait désormais besoin, le point de non-retour étant de toute évidence atteint, à prendre au maximum ses distances d’avec le site, y compris en envisageant un complément à son nom (Contretemps internationaliste ?)

Sur les questions de fond, ce petit coup d’œil sur un laboratoire idéologique du campisme propoutinien et des convergences vers la droite qu’il suscite doit consolider une conclusion importante sur laquelle il nous faudra revenir. Le campisme ne se résume pas pas à la préférence pour certaines puissances impérialistes contre d’autres. Cela, c’est la surface des choses.

Le campisme aujourd’hui, acceptant silencieusement ou célébrant ouvertement le massacre des peuples d’Iran et le bombardement de l’Ukraine, niant la convergence Trump/Poutine et pratiquant le culte de l’Etat, c’est le soutien à l’ordre mondial de la multipolarité impérialiste, c’est le soutien à l’ordre établi, c’est la contre-révolution.

Et une France « désoccidentalisée », sans doute « décoloniale », serait un régime capitaliste autoritaire, héritant de la V° République, et inféodé à Poutine, à Xi … et à Trump et J.D. Vance !

Vincent Présumey, le 13/07/26.

Ci-dessous, nous reproduisons les deux articles dont il est question ici et dont les liens sont incoporés au texte ci-dessus.

Impérialisme(s) et anti-impérialisme. Benjamin Bürbaumer.

Comment définirais-tu l’impérialisme ?

La caractérisation de l’impérialisme comme stade spécifique du capitalisme que l’on trouve dans le pamphlet L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine est la plus connue. Pour nous aujourd’hui, elle représente l’inconvénient d’être trop précise, trop influencée par les particularités du capitalisme d’il y a 100 ans. C’était une force pour l’analyse politique d’alors, mais elle est difficilement transposable à la période contemporaine. Car si les traits fondamentaux du capitalisme restent les mêmes, le mode de production a néanmoins connu une série de transformations – en particulier le développement des chaînes globales de valeur, la formation d’un marché mondial sous supervision états-unienne, l’émergence d’une fraction de la bourgeoisie pro-États-Unis en Europe de l’Ouest ou encore la fin des empires coloniaux formels – qui rendent ce texte de Lénine difficilement opérationnalisable pour l’analyse contemporaine.

C’est la raison pour laquelle une définition plus abstraite, plus générale de l’impérialisme me semble préférable. On la trouve dans L’accumulation du capital de Rosa Luxemburg, un autre texte classique sur l’impérialisme. Luxemburg y définit l’impérialisme comme « l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux ». Elle expose ainsi la dynamique fondamentale de l’impérialisme : Dans n’importe quel pays, le fonctionnement courant du capitalisme engendre régulièrement des tensions. Si, au lieu de dépasser ces contradictions à l’intérieur des frontières nationales, le gouvernement du pays en question les projette sur la scène mondiale à travers des actions coercitives, nous sommes en présence d’une dynamique impérialiste.

La mise au jour de cet engrenage allant de l’accumulation du capital au conflit international est la contribution cruciale des théoriciens classiques de l’impérialisme. Elle n’est pas propre à Luxemburg ; Lénine, Hilferding ou Boukharine ont appliqué le même raisonnement mais Luxemburg a réussi à synthétiser la démarche en une définition concise et suffisamment abstraite pour rester pleinement pertinente encore aujourd’hui.

La compréhension de cet engrenage déclenché par l’accumulation du capital est cruciale car elle donne une boussole claire à l’analyse. En cas de conflit international, il convient tout d’abord d’interroger les tensions se manifestant dans le capitalisme du pays agresseur. A travers cette démarche de prise en compte des rapports sociaux dans la genèse des tensions internationales, la théorie de l’impérialisme se distingue des approches mainstream et stato-centrées des relations internationales. Ces dernières réduisent les mouvements sociaux à l’impuissance devant la guerre qui serait l’affaire exclusive des États. Par contraste, la théorie de l’impérialisme prend pour point de départ les contradictions du capitalisme du pays agresseur et souligne ainsi aussi que toute action coercitive y est précédée d’un rapport de forces particulier. Et ce rapport est modifiable. Cette observation montre que la guerre n’est pas qu’une affaire de gigantesques machines de guerres et d’états-majors. Le mouvement ouvrier et la société civile plus largement disposent d’une prise sur le phénomène.

Il y a diverses conceptions sur l’impérialisme chez les « intellectuels de gauche » ? 

Depuis la première vague de débats sur l’impérialisme au début du 20e siècle plusieurs conceptions de l’impérialisme coexistent. Typiquement, la conception inter-impérialiste de Lénine, Luxemburg et Boukharine implique une critique forte de l’approche post-impérialiste de Kautsky. Ce dernier pensait que les capitalistes de chaque grande puissance pourraient dépasser leurs conflits afin de former une grande alliance mondiale des bourgeoisies susceptible de mieux exploiter les travailleurs. A contrario les travaux de Lénine et surtout ceux de Luxemburg et Boukharine montrent que les capitalistes de chaque pays se ressemblent – ils courent derrière le profit – et justement cette proximité les conduit à s’opposer à leurs semblables de l’autre côté de la frontière[1].

Lors de la deuxième vague de débats dans les années 1960 et 1970 on observe des lignes de clivage similaires avec les héritiers de Kaustky, par exemple Richard Sklar, soulignant les aspects transnationaux du capitalisme et les héritiers de l’approche inter-impérialiste comme Jacques Valier et Ernest Mandel mettant en avant les tensions entre grandes puissances. Néanmoins, une nouvelle approche que l’on peut qualifier de super-impérialiste émerge également, sous la plume de Nicos Poulantzas qui, à l’époque avait beaucoup lu la théorie de la dépendance dans ses variantes marxistes et structuralistes. L’argument central de Poulantzas consiste à souligner la singularité de l’État états-unien qui sort des deux guerres mondiales comme une superpuissance hors pair. Elle est unique en termes de performance économique et de puissance militaire mais aussi parce que le capitalisme américain a réussi à se reproduire, à s’enrichir dans d’autres formations sociales capitalistes, notamment en Europe de l’Ouest, tout en désorganisant les bourgeoisies nationales des pays concernés. Par conséquent, l’Europe de l’Ouest est de plus en plus intégrée dans le capitalisme américain et perd sa capacité d’action indépendante. Le potentiel d’affrontement violent entre les États-Unis et des pays ouest-européens se réduit ainsi drastiquement. Cela ne conduit pas pour autant à la disparition des guerres impérialistes, mais elles sont principalement menées dans la périphérie du capitalisme mondial.

Lors de la dernière vague de débats qui a lieu dans les années 2000, à la suite de l’invasion de l’Irak, les trois positions – inter-impérialiste, super-impérialiste et post-impérialiste émergent à nouveau. A travers le livre Empire de Toni Negri et Michael Hardt, le courant post-impérialiste connaît alors une popularité étonnante. Étonnante dans la mesure où leur affirmation que l’impérialisme est terminé se heurte à la réalité de l’invasion. Depuis, la multiplication des guerres impérialistes a définitivement décrédibilisé l’approche post-impérialiste. Le débat contemporain porte donc avant tout sur la singularité persistante de l’impérialisme états-unien – qui est soulignée notamment par des auteurs comme Leo Panitch, Sam Gindin – et l’importance des tensions entre les États-Unis et d’autres puissances comme la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine – on peut penser aux contributions de Claude Serfati ou Alex Callinicos. 

Enfin, je précise qu’il existe une différence entre la théorie de l’impérialisme et la théorie de la dépendance qui est souvent ignorée. La première met l’accent sur la manière dont le fonctionnement du capitalisme conduit les grandes puissances à recourir à la coercition envers d’autres pays, tandis que la seconde met en lumière comment, en dépit de leur indépendance formelle, les anciennes colonies restent sous-développées en raison même de leur insertion dans le capitalisme mondial. En d’autres termes, l’impérialisme retrace le conflit entre grandes puissances, la dépendance souligne les mécanismes économiques conduisant au développement du sous-développement des pays périphériques et donc à la persistance des inégalités entre pays. Les deux théories se complètent et les phénomènes qu’elles étudient peuvent se succéder et se  compléter, mais chacune porte sur un objet différent : l’une sur les conséquences de l’accumulation du capital sur les pays du centre, l’autre sur les conséquences du même processus sur les pays périphériques.

Quelles sont les caractéristiques de l’impérialisme aujourd’hui ?

Il me semble que l’approche super-impérialiste retrace finement la particularité des États-Unis dans la configuration mondiale depuis 1945 et encore plus particulièrement depuis les années 1970. Elle met également en évidence que la formation de la mondialisation est un processus sous supervision états-unienne. L’argument que les investissements directs étrangers des firmes états-uniennes en Europe de l’Ouest ont largement désorganisé les bourgeoisies nationales et promu l’émergence d’une bourgeoisie intérieure pro-américaine est convaincant. Et il aide à comprendre pourquoi les pays européens se soumettent aux politiques de Washington, et ce même lorsque Trump impose un traité commercial hautement inégal – comme cela fut le cas en juillet 2025 – qui fragilise directement les régimes d’accumulation extravertis d’un certain nombre de pays en Europe. Il permet également de comprendre pourquoi les pays européens sont résolument du côté des États-Unis dans leur rivalité avec la Chine.

En revanche, en Chine une telle bourgeoisie intérieure pro-américaine n’a jamais pu émerger car depuis le retour plein et entier au capitalisme, opéré sous l’égide de la fraction libérale du Parti communiste chinois (PCC) à la fin des années 1970, les capitaux étrangers sont soumis à un contrôle étroit et les liens entre les capitalistes chinois et le PCC restent étroits. Ainsi, un rival des États-Unis s’est formé à l’intérieur de la mondialisation. C’est l’illustration par excellence de la nature inégale et combinée du développement capitaliste et ce fait crédibilise l’approche inter-impérialiste. En effet, comme tout pays capitaliste, la Chine fait face à des contradictions. A la différence de la plupart des pays, la Chine dispose des moyens pour tenter d’externaliser ces contradictions par l’exportation massive de marchandises et de capitaux, ce qui la pose sur les rails de la confrontation avec les États-Unis. Dans la rivalité inter-impérialiste entre la Chine et les États-Unis on trouve donc la dynamique déjà identifiée par Luxemburg. 

J’ajouterais néanmoins, que l’antagonisme entre Washington et Pékin ne porte pas seulement sur les flux – de capitaux et de marchandises – mais plus largement sur les infrastructures physiques, numériques, monétaires, techniques et militaires, qui rendent le marché mondial possible. C’est dans tous ces domaines qu’on peut observer leur antagonisme et mesurer sa profondeur particulière. Ainsi on voit que l’enjeu central de leur antagonisme est simple : le contrôle du capitalisme global. A l’heure actuelle les États-Unis le supervisent, mais la Chine vise à le remplacer par un capitalisme mondial sino-centré. Enfin, je précise que la rivalité Chine/Etats-Unis est hautement asymétrique. Le seul domaine dans lequel la Chine talonne sérieusement les États-Unis est celui du numérique. Dans les autres infrastructures les États-Unis restent très loin devant.

Que sont les sous-impérialismes ou les impérialismes régionaux ?

Je préciserais tout d’abord que l’idée kautskyienne selon laquelle il existerait un pacte entre Poutine et Trump ou une complicité mafieuse Trump-Xi-Poutine pour mieux exploiter les travailleurs et la nature à l’échelle du monde fait l’impasse sur le fonctionnement réel du capitalisme global. Cette lecture ultra-impérialiste revient régulièrement dans le débat, au moment des rencontres entre ces chefs d’État. Elle s’appuie sur un examen des annonces faites à l’issue de ces sommets. En accordant une importance démesurée aux déclarations des décideurs, au lieu de lire leurs positions à travers les contradictions de leurs formations sociales respectives, ces analyses accordent la priorité à la forme plutôt qu’au fond. C’est tenter de comprendre les relations internationales à travers la façade de l’auto-représentation momentanée des dirigeants des grandes puissances.

C’est une impasse. Car cette lecture ignore que, fondamentalement, l’accumulation du capital les conduit à la confrontation. Et, même sans connaître précisément les dynamiques d’économie politique à l’œuvre, chacun peut constater que la Chine fournit de l’intelligence à l’Iran lui permettant de cibler les appareils militaires des États-Unis et de leurs alliés, les États-Unis imposent des sanctions technologiques de grande ampleur à la Chine et coupent la Russie de l’infrastructure monétaire du dollar. Donc même sans maîtriser les contradictions du capitalisme qui expliquent ces actes hostiles, on peut aisément constater à travers cette liste non-exhaustive que des complices ne se traiteraient pas de cette façon. Il n’y donc pas de complicité.

Cette précision permet d’enchaîner sur la question des impérialismes secondaires – secondaires dans la mesure où, en termes de puissance, les États-Unis restent aujourd’hui un impérialisme hors pair. Ce fait doit être le point de départ de toute analyse de la situation mondiale. Ensuite, étant donné que l’impérialisme – au-delà de représenter une dynamique abstraite et générale – constitue une pratique visant à externaliser les contradictions du capitalisme d’un pays donné, tout pays capitaliste est un pays impérialiste latent. Or, seulement une petite poignée de pays dispose effectivement des moyens pour faire payer les tensions de leur capitalisme à d’autres pays. Voilà comment identifier les puissances impérialistes. On peut par exemple penser à la France, au Royaume-Uni, à la Chine et la Russie, et avec sa remilitarisation massive l’Allemagne rejoint à nouveau ce club très exclusif.

Le concept de sous-impérialisme est difficile à manier. Il peut être entendu comme synonyme d’impérialisme secondaire mais ce n’est pas le sens que Ruy Mauro Marini lui a donné dans son excellente étude du Brésil des années 1960. Ce que Marini appelle le sous-impérialisme est une stratégie d’une fraction de la bourgeoisie d’un pays sous-développé. Cette stratégie consiste à mettre l’économie du pays en question au service des monopoles étrangers en les aidant à écouler la production sur le marché mondial. En toute rigueur, ce concept s’inscrit plus dans la théorie de la dépendance que dans la théorie de l’impérialisme.

Est-ce que le retour de Trump au pouvoir, avec sa politique belliciste et interventionniste, redéfinit le concept et la nature de l’impérialisme des États-Unis ?

Trump doit d’abord être inscrit dans la longue histoire de l’impérialisme états-unien. Il fait face aux mêmes contradictions que ses prédécesseurs et poursuit largement les mêmes politiques. Certes, sous le second mandat de Trump les États-Unis ont déjà lâché plus de bombes sur d’autres pays que pendant le mandat de Joe Biden, mais ce dernier a plus bombardé que le premier Trump. On assiste donc à une continuité radicalisée. Néanmoins, il faut bien reconnaître à Trump sa part de singularité. Il est plus agressif que ses prédécesseurs mais ce n’est pas tant une question d’individu, voire de pathologie à la « Trump est fou », c’est avant tout le résultat de l’intensification des contradictions de l’accumulation du capital aux États-Unis.

Cette intensification se matérialise à travers une double contradiction, qui existait déjà sous Biden, mais plus elle reste irrésolue plus elle demande des mesures drastiques. Quelle est cette double contradiction ? Premièrement, les politiques économiques impulsées par Donald Trump ont fortement exacerbé les inégalités et mis sur le devant du débat politique la crise du pouvoir d’achat, qui se posait déjà sous Biden et a finalement causé la perte de Kamala Harris aux dernières élections présidentielles. Le problème est aujourd’hui d’autant plus problématique pour les travailleurs états-uniens que leurs salaires réels sont toujours inférieurs au niveau de janvier 2021. Le problème du coût de la vie accélère la baisse de popularité de Trump et l’élection de Zoran Mamdani à la mairie de New York est le premier signe du caractère politiquement explosif de cette première contradiction. La seconde contradiction à laquelle fait face l’administration Trump concerne la mondialisation. L’impulsion de la mondialisation par les États-Unis a permis d’inverser la baisse du taux de profit des entreprises américaines des années 1960 et 1970. Or, aujourd’hui la mondialisation est de moins en moins rentable pour le capital états-unien, et ce notamment en raison de la montée en gamme technologique du capital chinois. Du point de vue des États-Unis, la mondialisation paraît alors de moins en moins fonctionnelle.

Pour dépasser cette double contradiction Trump mise sur l’agression impérialiste. Les bombardements de Caracas et l’enlèvement de Nicolas Maduro, suivis d’une réorganisation en profondeur de la politique économique du Venezuela autour de Delcy Rodriguez en faveur du capital étranger, devaient permettre de dépasser la double contradiction. Telle était la stratégie trumpiste. En accédant aux riches ressources pétrolières du pays, une hausse notable de l’offre de pétrole devait se produire à court terme. Pour les consommateurs états-uniens ce mécanisme devait se traduire de façon immédiatement visible par la baisse des prix à la pompe. Faute de hausse des salaires, la baisse d’une dépense contrainte pour des dizaines de millions d’états-uniens devait dissiper la question de la vie chère – du moins jusqu’aux élections de mi-mandat en automne. Pour le capital états-unien, l’agression du Venezuela ne promettait rien de moins que l’accès aux plus grandes réserves pétrolières mondiales et un affaiblissement de la Chine. Forts du succès intégral au Venezuela, les États-Unis reproduisent la même approche envers l’Iran. Or, la stabilité politique et militaire de ce dernier avait été sous-estimée, au point de produire une guerre aux répercussions mondiales et qui se traduit en une attaque contre le pouvoir d’achat des travailleurs du monde entier[2].

En connaissant la motivation de départ de l’agression américaine contre l’Iran – le dépassement de la double contradiction – il devient clair que le récent accord de paix entre Washington et Téhéran est une défaite pour Trump. Ce dernier a cédé devant l’aggravation de la crise du pouvoir d’achat qu’il a causé avec cette guerre enlisée. Mais la signification de cet accord dépasse les pays directement concernés : Par cet échec militaire les États-Unis signalent, malgré eux, qu’ils ne sont plus vraiment en mesure d’assurer le bon fonctionnement de la mondialisation. Reste toutefois le fait que la double contradiction est toujours là. Les États-Unis changeront peut-être de cible ou mobiliseront une part plus importante de leur machine de guerre au Proche-Orient, mais leur agressivité ne disparaîtra pas. A ce propos, il convient de garder à l’esprit que l’accord ne nous ramène pas à la situation d’avant la guerre : les conséquences économiques négatives sont encore en train de se déployer dans le monde entier, y compris aux États-Unis où elles risquent de raviver la double contradiction.

Penses-tu que l’impérialisme des États-Unis est en déclin ? Si oui, quels sont les symptômes de ce déclin ?

L’affaiblissement des États-Unis est manifeste. Dans mon ouvrage Chine/États-Unis j’avais esquissé l’idée d’un piège de l’hégémonie, qui correspond à une situation où l’hégémon, fragilisé, modifie le dosage auparavant soigneusement équilibré entre le consentement et la coercition, en faveur de la seconde. La militarisation des pratiques internationales rassure l’hégémon puisqu’elle produit des effets immédiats (elle impressionne les autres) qui, de plus, sont intégralement à la discrétion de la puissance qui la met en œuvre. Par contraste, réinvestir les relations avec des gouvernements et populations étrangers par une offensive de charme peut s’avérer fastidieux, et prend à coup sûr beaucoup plus de temps – de nombreux efforts donc, sans garantie de résultat. La surenchère militaire américaine est justement le reflet de ce piège. Alors que les États-Unis peinent de plus en plus à susciter l’adhésion spontanée du reste du monde à leur supervision globale, ils pratiquent une véritable fuite en avant.

Avec Trump, la baisse de la popularité des États-Unis dans le monde, qui était déjà en cours, s’est accélérée. De plus, sa démarche de prédation ouverte (menaces, traités commerciaux inégaux, investissements forcés…) indique qu’il se soucie peu de la réputation de son pays. Difficile, dans ces conditions de prétendre à incarner un ordre mondial désirable au sein duquel les pays subordonnés ont des perspectives de stabilité et de développement. En 2025 cette démarche avait conduit à une série de bombardements en Iran, au Yémen, en Somalie, en Colombie, en République dominicaine, au Mexique et au Nigeria, mais un seuil a été franchi avec l’enlèvement de Nicolás Maduro. L’hégémonie états-unienne s’est métamorphosée en domination états-unienne.

Pourquoi distinguer, en suivant Gramsci, entre domination et hégémonie ? Du point de vue opérationnel, la démarche de domination est un signe de faiblesse mais ne signale pas un déclin imminent des États-Unis. Elle montre que la superpuissance états-unienne devient plus fragile. Une domination mondiale états-unienne peut durer tant qu’elle n’est pas contestée, mais le jour où elle l’est sérieusement, elle s’effondre rapidement. Par contraste, une hégémonie mondiale, précisément parce qu’elle est solidement ancrée dans les gouvernements et sociétés civiles du monde, est immunisée contre le risque d’effondrement abrupt. Avant cet effondrement, le monde risque de s’enfoncer dans une intensification des conflits violents et les États-Unis s’y préparent clairement.

À l’heure actuelle, les États-Unis représentent à eux seuls 37 % des dépenses militaires mondiales. Trump a annoncé une hausse gigantesque de 50 % qu’il peut rapidement déployer dans le monde entier grâce à un réseau dense de bases militaires. A cet égard, il convient de préciser que la guerre contre l’Iran mobilise une quantité de forces américaines nettement inférieure à d’autres opérations dans la région. Les États-Unis ont donc encore une marge d’escalade significative. En complément, Trump a obtenu une explosion des dépenses militaires de ses alliés en Europe. Multiplicateurs de la force américaine, ces derniers, en s’empressant d’attribuer à l’Iran la responsabilité première de la guerre, accréditent le discours trumpiste selon lequel les européens seraient des passagers clandestins de la protection militaire américaine. Cela crédibilise des aventures impérialistes futures en soutien aux États-Unis. Ainsi, malgré l’échec de la guerre en Iran, les agressions impérialistes apparaissent de plus en plus attractives.

Pour une partie de la gauche internationale, le seul impérialisme est celui des États-Unis. Elle considère que la Chine et la Russie, en tant qu’ennemis des États-Unis, ainsi que des gouvernements dits « progressistes » comme ceux du Venezuela ou du Nicaragua, sont des alliés qu’il ne faut pas critiquer. Qu’en penses-tu ?

Dans la mesure où l’impérialisme est une excroissance du capitalisme, aucun pays capitaliste ne peut être considéré comme anti-impérialiste par nature. Dans les cas de la Chine et de la Russie, on peut par ailleurs aisément retracer comment leurs gouvernements cherchent à externaliser les contradictions de leur capitalisme domestique en s’engageant dans ces actions coercitives internationales. Ainsi, on peut détecter et dénoncer un impérialisme de la part de ces deux pays. Quant aux pays périphériques évoqués, j’indiquerais simplement que l’opposition aux États-Unis n’est pas un marqueur de progressisme, mais il faut également être attentif au fait que cette opposition peut souvent contribuer à expliquer pourquoi ces pays n’arrivent pas à mettre en place un vrai progressisme dans la durée. C’est, en l’occurrence, un des grands renseignements de la théorie de la dépendance.

En complément, la question des ordres de grandeur me semble cruciale. Le pouvoir de nuisance des États-Unis est incomparablement supérieur à celui de tous les autres impérialismes. Cette observation entre en résonance avec une idée que Rosa Luxemburg émet dans sa critique de l’Armée nouvelle de Jean Jaurès. Elle y souligne que la première tâche de l’anti-impérialisme consiste à faire barrage à la puissance matérielle du développement du capitalisme mondial. Dans la mesure où les États-Unis supervisent la mondialisation, une critique particulière doit être formulée à l’égard de cet impérialisme. A l’heure actuelle où l’agression impérialiste contre l’Iran produit une crise de l’inflation dans le monde entier et prépare une crise agricole, la situation me semble particulièrement propice à souligner que l’impérialisme coûte cher aux travailleurs. La vie chère causée par les États-Unis et soutenue par leurs alliés en Europe et ailleurs peut être un levier de massification anti-guerre, qui parle directement aux populations. Dans la mesure où l’impérialisme se répercute immédiatement de façon négative sur le portefeuille des populations du monde entier, il y a là une opportunité unique et concrète de mobilisation.

Je mentionnerais enfin que Luxemburg critique également l’opposition entre guerre offensive et guerre défensive promue par Jaurès. Plutôt que de se demander uniquement quel pays est l’agresseur, elle invite – en toute cohérence avec la démarche fondamentale de la théorie marxiste de l’impérialisme – à analyser la dynamique conflictuelle d’ensemble en prenant comme point de départ les tensions sous-jacentes à l’accumulation. Cette dynamique ne suit pas toujours un schéma manichéen. Il suffit de penser à la pré-histoire de la guerre en Ukraine : tant la Russie que l’Union européenne tentaient de sortir de la crise de 2008-2009 par l’extraversion. Elles ont donc toutes les deux lancé des projets de traité de libre-échange mutuellement exclusifs, qui visaient, entre autres, à exploiter les travailleurs et ressources en Ukraine.

Cela n’efface aucunement l’impératif d’une dénonciation spécifique de l’agression russe – car la question de l’agression compte évidemment – mais permet de comprendre que l’Union européenne porte également une responsabilité dans le conflit. Derrière ces observations de Luxemburg se cache, de fait, ce que Henri Lefebvre a plus tard formalisé, en s’appuyant sur la théorie politique de Lénine, comme une distinction entre cause et raison. Les causes sont objectives et aveugles tandis que les raisons relèvent de l’action consciente. Autrement dit, Luxemburg nous invite à sortir du focus exclusif sur les raisons de la conflictualité internationale – qui est au cœur de la représentation libérale des guerres – pour également prendre en compte les dynamiques d’économie politique, qui se situent hors de l’auto-représentation ou la conscience claire des décideurs politiques. 

Une implication pratique de ces considérations consiste à prendre conscience que l’immense remilitarisation des pays européens n’a rien de défensif. Ce constat peut être fait de façon superficielle en remarquant qu’aux dernières données (2024), seuls les États-Unis affichent des dépenses militaires supérieures aux pays européens de l’OTAN. Les dépenses militaires de ces pays européens sont trois fois supérieures à ceux de la Russie, et ce même alors que la Russie se militarise fortement depuis l’invasion de l’Ukraine. Inversement, avant cette invasion, les dépenses militaires de la Russie représentaient dix fois les dépenses militaires de l’Ukraine et pourtant la Russie peine à avancer. Mais la théorie de l’impérialisme offre une analyse plus profonde : enfoncés dans un ralentissement économique profond qui se fonde tant sur l’austérité perpétuelle inscrite dans les traités de l’Union européenne que sur l’essoufflement généralisé de la dynamique du capitalisme, les pays européens veulent se donner les moyens pour prendre par la force les maigres bouts de profits qui restent à réaliser à l’échelle mondiale. La militarisation ne prépare pas la paix mais la guerre. La démilitarisation peut la prévenir tout en ouvrant des perspectives de transformation sociale plus larges.

Propos recueillis par Juan Tortosa.

Sortir de l’anti-impérialisme moral pour désoccidentaliser la France. Marlène Rosato.

Cet article est tiré de deux interventions publiques de l’autrice, la première prononcée au meeting anti-impérialiste « Organize We Fight » le 6 juin à la Parole errante à Montreuil, la seconde au meeting « US Go Home » tenu à la bourse du travail de Saint-Denis le 12 juin.

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Après l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro et la guerre des États-Unis contre l’Iran, j’ai été sidérée. Non pas tant par l’agression étasunienne, même si c’est toujours une surprise. Mais par le contexte politique français. Les slogans scandés dans les rares manifestations qui mettent à égalité le pays agressé et le pays agresseur, en l’occurrence la plus grande puissance mondiale, introduisent du flou dans la situation et paralyse le mouvement contre la guerre. Déjà, lors de la guerre en Irak de 2003, les manifestations – certes nettement plus importantes qu’aujourd’hui -n’avaient pas soutenu le droit du pays agressé à se défendre et à résister, à quelques exceptions près ; mais la faiblesse structurelle du mouvement anti-impérialiste en France mériterait une analyse à part entière. 

Plus fondamentalement, on observe, dans les mouvements en France comme dans les autres pays du centre capitaliste, que c’est le mot d’ordre de « souveraineté nationale » qui est devenu tabou et son corollaire analytique, l’État, un impensé dans la stratégie anti-impérialiste. Dans cette phase d’intensification de l’impérialisme où l’Europe se prépare à faire la guerre à la Russie (et indirectement, à la Chine), il importe d’ouvrir une discussion stratégique sur la lutte contre l’impérialisme. Celle-ci commence par identifier l’ennemi principal, qui, comme nous le verrons, continue d’être les États-Unis (EU), malgré la fin latente de leur hégémonie. Dans ce nouveau contexte, et plus précisément celui d’un monde moins unipolaire, nous montrons que les coordonnées stratégiques d’un projet émancipateur sont plus favorables qu’à l’époque de la mondialisation « heureuse » des années 1980. Depuis la France, l’émergence de la Chine peut être appréhendée comme un facteur de recomposition des rapports de force internationaux, susceptible d’affaiblir le bloc atlantiste dominant et d’ouvrir des espaces de contestation à l’échelle mondiale, dont le gauche pourrait se saisir pour continuer d’affaiblir l’ennemi principal à travers le mot d’ordre de « désoccidentalisation ». 

La spécificité de l’impérialisme étasunien 

Si la période est à la fin de l’hégémonie étasunienne, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Car les États-Unis restent l’ennemi principal des peuples du Sud comme du Nord. 

Pour comprendre la primauté des US sur le monde, il faut se pencher sur la spécificité de l’empire depuis 1945. Lors des siècles précédents, les impérialismes des pays du centre – français, britannique, allemand, étasunien, etc.- étaient en concurrence pour obtenir un contrôle monopolistique des territoires au Sud, les colonies. 

Après la deuxième guerre mondiale, la structure de l’impérialisme évolue. La relation monopolistique de la métropole sur la colonie est remise en cause par le nouvel ordre mondial défini par les US. Les organisations internationales sont pensées pour ouvrir les pays de la périphérie (la grande majorité étant sous domination étrangère) à la concurrence mondiale et surtout au capital américain largement prépondérant ; ainsi, les colonies sont proscrites par le droit international, du moins en théorie. Les anciennes puissances coloniales peuvent espérer y trouver leur compte grâce au libre-échange. Telle est la promesse des États-Unis :des matières premières (GATT et Banque mondiale), de la dette (FMI) – et le pays du Sud qui refusera cet ordre aura affaire au Conseil de sécurité.

La puissance de l’URSS, la guerre froide et la fragilité des économies européennes post-guerre constituent les premiers obstacles à la concrétisation de cet ordre libéral international. Pour éviter que l’Europe occidentale ne bascule dans le communisme, les États-Unis sont contraints de reconstruire leurs économies et leurs impérialismes secondaires déclinants à travers le plan Marshall puis l’OTAN, limitant ainsi leur espoir de libre concurrence au Sud. La libéralisation du commerce est progressive, le compromis capital-travail à l’échelle nationale, dessinant les contours d’un régime d’accumulation « fordiste », éloigné des premiers plans de libéralisation totale des capitaux. 

Au Sud, les mouvements de décolonisation aidés par l’URSS et la Chine constituent un second obstacle à la toute-puissance de l’Occident. Plus précisément, il convient de revenir brièvement sur les stratégies mises en place entre les années 1960 et 1980 car, dans certains cas, elles ont mené à des victoires historiques, des luttes de libération nationale et sociale, mais aussi, plus généralement, à la contre-révolution mondiale du capital transnational. 

D’abord, on retient que la libération sociale ne se pose pas de la même manière pour un pays du centre capitaliste que pour un pays du Sud. Pour ces derniers, l’affirmation de la souveraineté nationale est la condition de tout projet émancipateur. Ce qui implique, sur le front interne, la constitution d’un bloc social alliant classes populaires et fractions spécifiques de la bourgeoisie. Quand celle-ci était la moins liée à la puissance étrangère (c’est-à-dire quand elle était « nationale ») dans un bloc social largement populaire, la prise de l’État a donné les expériences les plus révolutionnaires, les nationalisations les plus poussées, comme ce fut le cas du Congrès National Indien. À l’inverse, en Amérique latine et ailleurs, une alliance avec les bourgeoisies compradores, structurellement liées à l’impérialisme US et/ou l’ancien colonisateur, a écrasé toutes les tentatives de développement autocentré. 

Sur le front externe, le mouvement des non-alignés a joué sur la concurrence entre les US et l’URSS au Sud pour poser leurs conditions, essentiellement un contrôle politique fort sur les investissements étrangers. En outre, la livraison d’armes chinoises et soviétique aux forces de la résistance a été décisive dans de nombreuses luttes d’indépendance, comme en l’Algérie et au Vietnam. Ne l’oublions pas, surtout dans le contexte actuel. 

On retient aussi que la libération du Sud a radicalisé les luttes sociales au Nord, en affaiblissant les bourgeoisies occidentales. On ne peut pas comprendre la sortie de la France du commandement intégré de l’OTAN et les tentatives de dédollarisation sans la décolonisation, de l’Algérie et du Vietnam.

Enfin, ce qu’on retient de la fin des années 1970, ce sont les rapports de forces et les stratégies qui ont conduit à la défaite : l’organisation du capital et de la contre-révolution à l’échelle supranationale conduite par les US pour écraser toutes les tentatives d’autonomie nationale, au Nord comme au Sud, avec la complicité des bourgeoisies locales devenues dominantes dans les blocs sociaux post-révolutionnaires. Pour se faire, ils se sont attaqués à la principale échelle de résistances des classes populaires, l’État. Évidemment, les stratégies d’intégration dans la « mondialisation heureuse » n’ont pas été les mêmes au Nord et au Sud. 

L’intégration de l’Europe dans la chaîne impérialiste étasunienne 

En Europe, l’intégration dans la mondialisation et l’affaiblissement de la souveraineté nationale se sont produites essentiellement à travers l’Union européenne et son système monétaire. En effet, cette intégration interdit aux États de recourir à l’instrument budgétaire pour augmenter les salaires face au capital et mener des politiques autres que la compétitivité destinée à attirer les capitaux étrangers, à commencer par ceux des États-Unis. 

À la différence des pays de la périphérie, l’arrivée de capital étasunien dans la zone, en expansion exponentielle à partir des années 1980, a surtout visé les secteurs industriel et bancaire, en particulier les innovations de haute technologie, à travers des IDE (investissements directs à l’étranger). Aujourd’hui, ces derniers se dirigent de plus en plus vers les infrastructures numériques. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles le dirigeant de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, parle aujourd’hui de la France comme « colonie numérique » des États-Unis. Mais si l’hégémon pille effectivement une partie du travail et de la recherche française, les États-Unis réinvestissent une partie du profit sur place, participant au développement technologique et à la projection internationale des entreprises européennes. Nicos Poulantzas qualifie ce phénomène de « bourgeoisie intérieure » en Europe pour la différencier de la « bourgeoisie comprador » à la périphérie (un relai direct du capital étasunien, sans réinvestissement du surplus sur place) et de la « bourgeoisie nationale » qui existait dans les pays du centre avant l’arrivée du capital étasunien La spécificité de cette fraction de classe est qu’elle crée une solidarité politique, un consentement au projet de mondialisation porté par les États-Unis et un atlantisme profondément ancré dans les différentes couches ou « tranchées » de la société, de l’école à la haute administration en passant par les médias. D’ailleurs, dans la période actuelle de reflux face à la Chine, les États-Unis réalisent la majorité de leur profit dans les secteurs stratégiques de l’économie européenne. Entre 1982 et 2020, la part de l’investissement direct étasunien qui se dirige vers l’Europe passe d’un socle déjà solide de 44 % à 59 %. C’est particulièrement le cas en France où les US contrôlent plus de 10% de la propriété des secteurs stratégiques de l’économie française. Le rapport de la députée LFI Aurélie Trouvé va également dans ce sens.

Très clairement, ces données confirment la thèse de Poulantzas : aujourd’hui il n’y a pas de bourgeoisie nationale dominante et donc de capitalisme national qui seraient indépendants de l’accumulation étasunienne, en France et plus généralement à l’échelle européenne[8]. Autrement dit, la « décolonisation numérique » vis-à-vis des US ne peut se baser sur une alliance avec la bourgeoisie nationale car celle-ci est introuvable dans le tissu économique français – les start-ups étant le produit de fonds d’investissement en majorité US. En revanche, le mot d’ordre de « décolonisation numérique » prend un autre sens si on le comprend comme un affrontement avec le capital euro-étasunien à travers un processus de planification pour les besoins des classes populaires. 

Par ailleurs, la création de plus-value étasunienne en Europe, dans les secteurs les plus stratégiques comme celui de la haute technologie, nous permet de prendre du recul par rapport aux déclarations des divers présidents étasuniens, aujourd’hui Trump, qui menacent de retirer leur protection de l’Europe. L’OTAN et la présence étasunienne sur le continent ne sont pas seulement le résultat de la guerre froide, ni d’une localisation géopolitique spécifique. Ils assurent aussi un contrôle sur le développement et la politique des États européens, notamment la protection de la bourgeoisie intérieure. Pendant que Trump menace l’Europe, le Sénat vote le National Defense Authorization Act qui assure un soutien militaire conséquent des États-Unis aux alliés européens[9]. De même, l’argument selon lequel Trump s’allie avec Poutine contre l’Europe apparaît bien faible au regard de cette accumulation transatlantique et de la faiblesse des IDE étasuniens en Russie (en 20 ans le pays n’en a attirés qu’à peine 1%), situation rendant peu probable une quelconque alliance. 

Surtout, l’Europe n’est pas une colonie étasunienne car les US ont permis aux États européens de maintenir leur impérialisme – sous la forme d’un néocolonialisme – tant qu’ils le font conformément aux intérêts de l’hégémon. C’est le cas à l’Est, où le capital allemand — lui-même intégré au capital étasunien — étend son influence à travers l’Union européenne et l’OTAN[11]. Mais cette dynamique se retrouve également en Afrique sous domination française, sous une forme beaucoup plus coercitive. Les US soutiennent vivement – à travers leur vote favorable au Conseil de sécurité, leur aide en matière de renseignement, de transport aérien, de logistique et de ravitaillement en vol – les opérations françaises menées dans le pré-carré africain, seule comme « Barkhane » ou dans le cadre de l’UE comme « Artémis » au Congo. Après ses revers au Mali, au Niger, au Tchad, au Burkina Faso, au Sénégal, et bientôt en Côte d’Ivoire et au Gabon, la France a redéployé ses forces vers sa base de Djibouti, en s’appuyant sur la coopération entretenue avec la base américaine, quatre fois plus importante, notamment dans le cadre d’opérations conjointes de renseignement. C’est donc sous protection américaine que la France sécurise le profit de ses filiales en Afrique, soit environ 30 milliards d’euros entre 2013 et 2021.

Pour montrer cette dépendance de l’empire français aux US, le meilleur exemple est sans doute la guerre en Irak en 2003. On a beaucoup entendu parler de l’opposition de la France, incarnée par le couple Chirac/de Villepin à l’intervention étasunienne. Dominique de Villepin, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, déclare alors le 14 février 2003 : « Dans ce temple des Nations Unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience. La lourde responsabilité et l’immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix ». On pourrait se demander où est passée cette conscience, seulement deux mois après avoir prononcé ce discours, lorsque la France a validé a posteriori l’intervention des US en votant au Conseil de Sécurité la résolution 1483 pour obtenir les juteux contrats de reconstruction. Selon les données issues des Annual Statistical Reports entre 2004 et 2007 publiés par l’ONU, la France a effectivement obtenu des contrats à hauteur de 432 000 dollars dans le cadre de l’aide à la reconstruction multilatérale, montant certes dérisoire par rapport aux milliards de dollars obtenus par les US (à travers les « prime contracts », contrats de premier rang, dont 7 md$ à Halliburton, par opposition à la position de sous-traitant du capital français). Mais à cela il faut ajouter tous les contrats obtenus à partir de 2009 à travers les appels d’offres du gouvernement irakien, grâce la libéralisation mondiale de l’économie irakienne réalisée par les US quelques années plus tôt. Ces contrats ont été remportés par Total, Alstom ou encore Lafarge – dont beaucoup sont situés dans le Kurdistan irakien, la balkanisation du pays aidant à l’implantation du capital étranger. 


On retrouve aujourd’hui une configuration comparable avec la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran. Il serait illusoire de prendre au pied de la lettre les déclarations d’Emmanuel Macron affirmant que la France n’y participe pas. La loi de programmation militaire, qui prévoit de porter les dépenses militaires françaises à 3,5 % du PIB d’ici 2035, contribuera à l’achat d’armements américains susceptibles d’être mobilisés contre l’Iran, la Palestine et le Liban, tout en ouvrant la voie aux futurs contrats de reconstruction. À cela s’ajoute la production et l’exportation d’armements français, dont certains composants ont été retrouvés dans le corps des Palestiniens. Si la victoire de l’Iran contre les États-Unis éloigne la perspective de contrats de reconstruction pour les alliés, la guerre en Ukraine qui a accéléré les négociations de son adhésion à l’UE apparaît, à cet égard, beaucoup plus prometteuse : une fois le pays détaché de son intégration inégale à la Russie, il est prêt à recevoir une thérapie de choc, une privatisation intensive de son économie – logique qui n’est pas sans rappeler les bombardements de l’OTAN en ex-Yougoslavie. 

Autrement dit, les US partagent le butin de guerre avec les pays européens, dont la France. C’est la raison pour laquelle l’Europe est totalement alignée sur les US. Si elle se réarme en alimentant l’industrie militaire étatsunienne aux US, si elle défie la Russie et la Chine, ce n’est pas tant que la bourgeoisie européenne se couche face aux US, c’est qu’elle en tire profit !

Parce qu’ils maintiennent à flot la bourgeoisie européenne, et notamment l’impérialisme français en déclin, on peut dire qu’ils sont l’ennemi principal à la fois du peuple français et des peuples colonisés. 

L’intégration par la force des pays du Sud dans la mondialisation 

Au Sud, à la différence de l’Europe, l’intégration des pays à la mondialisation chapotée par les US a été appuyée par la force. Il ne faut pas l’oublier dans le contexte actuel où Trump apparaît comme l’alpha et l’oméga de la violence, et la période de la fin de la guerre froide comme une « mondialisation heureuse ». L’hégémonie des US ne repose pas que sur le consentement des pays dominés. Elle est sous-tendue, au Nord comme au Sud, par la coercition et c’est au Sud qu’elle a été le plus fortement employée. Coups d’État, guerres, sanctions, plan d’ajustement structurel (rebaptisés « plans d’assassinat social »), soutien à des dictatures relais du capital étasunien : voici la base de la « mondialisation heureuse » mise en place par des démocraties exemplaires et tant vantée par les libéraux.

Aujourd’hui, l’écrasante majorité des pays du Sud a été happée par la mondialisation, ou « recompradorisée » (avec la complicité des bourgeoisies locales, agissant comme des relais du capital étranger)

Au Moyen Orient, les États-Unis soutiennent des dictateurs, balkanisent les États rebelles, soutiennent la colonisation de la Palestine et la guerre génocidaire menées par l’État sioniste. 

En Amérique latine, on retrouve à peu près la même logique : les États-Unis ont dépensé 20 milliards de dollars pour soutenir l’extrême-droite en Argentine, capturé le président vénézuélien et asphyxient Cuba, en espérant provoquer une guerre civile, en vain. 

La Russie post-guerre froide a aussi été balkanisée puis recompradorisée, jusqu’à ce que Poutine, au début des années 2000, rétablisse un État plus fonctionnel que sous l’ère Eltsine, certes toujours très anti-communiste, mais provocant tout de même un certain soulagement dans la population. Il a domestiqué les oligarques présents dans les secteurs de la défense et des hydrocarbures en instaurant une symbiose extractiviste entre ces groupes et l’État, avant d’envahir l’Ukraine en réaction à la progression du capital euro-étasunien depuis la fin de la guerre froide et à l’élargissement de l’OTAN à l’Est[

Même le principal rival des États-Unis accepte les règles de la mondialisation définies par les US. La Chine achète des bons du Trésor US (certes à un rythme moindre), elle commerce largement avec Israël et n’a pas défendu Maduro, Cuba ou l’Iran[19] contre les US, comme elle le fit sous Mao au Vietnam, permettant une victoire décisive. 

Nous n’assistons donc pas, pour le moment, à une transition vers un ordre dominé par la Chine du point de vue matériel. En reprenant les critères de la puissance structurelle définis par Susan Strange il est vrai que la puissance productive s’est largement déplacée vers la Chine et qu’elle intègre de plus en plus de pays du Sud dans les « nouvelles routes de la soie ». Mais la puissance monétaire et militaire demeure organisée autour des États-Unis. Si les flux d’IDE de la Chine (12% des flux mondiaux en 2019 selon les chiffres de l’OCDE) dépassent désormais ceux des US (5%), sa monnaie ne représente que 5% des réserves de change mondiales et le pays n’a qu’une seule base militaire dans le monde – contre 60 % pour le dollar et 800 bases étasuniennes. Cependant, du point de vue de l’hégémonie et donc de l’image des États-Unis dans le monde, on observe une situation plus nuancée. La Chine séduit plus au Sud de par des financements non conditionnés politiquement dans un contexte où les US n’ont jamais vraiment été hégémoniques, comme en atteste les nombreux recours à la force mentionnés ci-dessus – à la différence de l’Europe, sans doute l’une des rares régions avec le Canada et le Japon où l’hégémonie est « intégrale » depuis 1945. 

Plus globalement, il apparaît clairement que les États-Unis restent l’ennemi principal à l’échelle mondiale, même si la Chine constitue un rival de poids de plus en plus séduisant. 

Aujourd’hui, seuls certains États qualifiés de « rogue states » ou de terroristes par les US sont effectivement anti-étasuniens (Corée du Nord, Cuba, Venezuela avant la capture de son président, Iran, parmi d’autres). Mais cette résistance se fait au prix de lourdes sanctions économiques dont l’objectif est de scinder le pays en deux « camps » pour susciter une guerre civile : par exemple, en Iran, entre d’un côté, un régime autoritaire qui ne tolère pas d’opposition interne pour assurer la survie de l’État et la reproduction d’une bourgeoisie nationale (à différencier du Venezuela  d’avant le 3 janvier dont les « traces » de socialisme sont plus marquées, et à fortiori de Cuba qui n’est pas un pays capitaliste); de l’autre, des opposants souvent aidés par les US et Israël. En créant cette binarité par la force, les États-Unis cherchent à étouffer une troisième option, celle de la souveraineté nationale. 

En résumé, la gauche d’aujourd’hui, particulièrement depuis la France, dispose de maigres cartes à jouer : les US dominent quasiment le monde entier, la Chine accepte les règles du capitalisme mondialisé, et, globalement, les États qui affaiblissent les US et défendent la Palestine, comme l’Iran, ne sont pas de gauche.

Que faire ? Il faut faire avec et, pour cela, être stratège. Ce qui veut dire profiter des espaces ouverts par l’émergence de la Chine, tout en avançant une carte plus radicale. Cette carte, c’est l’autonomie nationale, y compris pour un pays du Nord comme la France, à condition de la désoccidentaliser. 

Désoccidentaliser la France

Pour poser la redoutable question stratégique, il faut déjà pouvoir y voir plus clair. Pour cela, il faut en finir avec l’anti-impérialisme moral, Cette posture qui consiste à mettre sur un pied d’égalité l’autoritarisme des pays du Sud et l’impérialisme de la plus grande puissance mondiale et de ses alliés dont la France, sans s’attaquer directement à l’ennemi principal. 

En réalité, la diabolisation des régimes semble parfois rejoindre le discours néoconservateur sur les régimes voyous et le discours néolibéral qui voit dans l’État et la souveraineté nationale un obstacle. Si la résistance palestinienne, la résistance libanaise, l’Iran, le Venezuela, Cuba ou la Chine sont visés par les US, ce n’est pas parce qu’ils ne respectent pas les droits de l’homme mais parce qu’ils sont un obstacle objectif et idéologique au projet de mondialisation porté par les US depuis 1945 et donc à l’accumulation du capital étasunien. 

Une fois débarrassé de cette vision morale, on voit se dessiner des perspectives plus favorables, dans ce monde moins unipolaire et plus désoccidentalisé, qu’à l’époque de la mondialisation heureuse chapotée par les US. 

D’abord, en défiant les US à partir des règles qu’ils ont eux-mêmes créées, la Chine permet de révéler au monde la vraie nature des US, un empire qui n’hésite pas à recourir à la force et à violer le droit international qu’il a lui-même mis en place pour protéger ses intérêts au sortir de la guerre. Et ce « deux poids, deux mesures » se fait de plus en plus sentir. Selon les sondages, 65 pays sur les 84 interrogés considèrent que les US sont la principale menace pour la paix, rejoignant le constat précédent de l’affaiblissement de l’hégémonie US[21]. En France, la grande majorité de la population s’oppose à une guerre contre l’Iran et contre la Russie mais ne va pas jusqu’à partager le sentiment des 65 autres pays (en majorité du Sud) 

Ensuite, il faut prendre la Chine pour ce qu’elle est : un obstacle objectif à la chaîne impérialiste occidentale dominée par les US qui, en affaiblissant l’ennemi principal, redonne une marge de manœuvre à la gauche dans le monde pour impulser une stratégie d’autonomie nationale, cette gauche qui auparavant été coincée entre les US et un régime autoritaire, qu’il soit pro- ou anti-US.  

Au Sud, en offrant des perspectives de diversification du commerce, la Chine permet à la gauche de jouer sur la concurrence avec les US pour obtenir des financements les moins conditionnés possibles, comme c’est le cas aujourd’hui au Brésil ou au Mexique.

Au Moyen-Orient, l’Iran qui était asphyxié par les sanctions US a retrouvé une marge de manœuvre grâce aux investissements chinois. Conjugué à la résistance libanaise et palestinienne que le pays soutient, l’Iran a réussi à faire reculer l’empire. Il faut s’en réjouir ! L’Iran, ce « voyou », a même conditionné son cessez-le-feu avec les US à un cessez le feu sur tous les fronts au Moyen-Orient, dont le front libanais. Dans cette nouvelle conjoncture, on n’entend moins parler de normalisation avec Israël chez les alliés traditionnels des US, comme l’Arabie Saoudite ou la Turquie. Ces victoires qui sont le fruit d’une alliance entre États (Chine, Iran) et résistances (palestinienne, libanaise, yéménite) contrastent vivement avec la situation à Cuba où la solidarité « par le bas », des peuples, bien qu’éminemment nécessaire à défaut d’un soutien plus conséquent de la Chine, n’a pas permis à l’État cubain de résister face à la pression étasunienne. Il est temps que la gauche intègre le rôle des États, en particulier celui de la Chine, et joue sur les contradictions géopolitiques mondiales, sans quoi elle est condamnée à l’impuissance politique. 

De même en Europe, le commerce avec la Chine, notamment de renouvelables, offre une perspective de diversification et de moindre dépendance vis-à-vis des US, et une potentielle crise du capital fossile. 

Depuis la France, il faut se saisir de cette désoccidentalisation du monde qui affaiblit notre bourgeoisie pour mettre en avant une stratégie d’autonomie nationale qui affaiblisse encore plus l’ennemi principal. Ce qui implique, sur le front interne, pour le candidat de la gauche de rupture, de constituer un bloc social, populaire, qui soit le moins dépendant de la puissance étrangère qui contrôle des pans entiers de notre économie. Très concrètement, plusieurs mesures de « déconnexion » sont nécessaires : sortir de l’euro et de l’UE (pour mettre fin à la libre circulation des capitaux et récupérer le contrôle du circuit du Trésor) et des institutions qui renforcent notre bourgeoisie à l’échelle internationale, à commencer par l’OTAN et les institutions financières internationales qui permettent aux filiales occidentales de s’implanter au Sud et de rapatrier le profit. 

Sur le front externe, une telle déconnexion n’est pas synonyme d’autarcie : créer de nouvelles relations avec les pays les moins dépendants des US, comme la Chine ou la Russie, par exemple pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Évidemment, afin de ne pas renforcer les bourgeoisies de ces États et leur autoritarisme, de telles coopérations doivent nécessairement s’accompagner d’un soutien sans ambiguïté aux forces sociales les plus progressistes de ces pays, à la condition qu’elles ne soient pas pro-US – comme le fait, par exemple LFI en apportant son soutien aux déserteurs russes et ukrainiens – ou à la condition qu’elles jouent sur les rivalités géopolitiques pour mettre en avant un développement aussi autonome que possible. 

Et c’est là qu’on voit bien qu’il existe une autre option que celle qui nous est proposée par l’antiimpérialisme moral, celle d’une alliance « par le bas » contre les régimes autoritaires avec le soutien des Etats-Unis: affaiblir notre bourgeoisie, en l’occurrence la chaîne impérialiste principale, c’est affaiblir la course à la concurrence mondiale dans laquelle s’inscrivent tous les pays, aujourd’hui plus ou moins autoritaires; c’est desserrer l’étau de la mondialisation et des sanctions et la pression à l’exploitation des classes populaires pour rester dans la course au profit mondial; c’est, in fine, donner de la force aux opposants politiques du Sud qui ne sont pas pro-US pour stimuler un développement plus autonome. L’expérience palestinienne ou syrienne l’a bien montré : le soutien des États-Unis aux peuples transforme les luttes des récepteurs en une lutte néolibérale, recompradorisée, et donc alignée politiquement sur l’hégémon.

Désaméricaniser la France affaiblit son empire, mais il faut aller plus loin : créer d’autres relations avec le Sud, moins inégales et exploiteuses, par exemple en mettant fin au franc CFA, ce qui implique aussi une certaine décroissance au Nord, et non le mythe de la reprise de la croissance indéfinie.

Force est de constater que quand on parle de désoccidentalisation de la France, le candidat qui s’en rapproche le plus c’est celui de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Sur le front interne, le programme de LFI refuse une alliance avec le capital étasunien et les multinationales françaises qui en dépendent ; sur le front externe, il propose un protectionnisme solidaire et la sortie de l’OTAN. 

Cette opposition à l’empire US est l’aspect le plus important du programme, un programme qui a su tirer les leçons de la grande défaite des années 1980. À mon avis, c’est sur cette opposition que le mouvement social ne devra rien lâcher car elle conditionne tout le reste, à la fois le succès d’un programme de rupture et notre capacité à lutter contre notre propre impérialisme.