La mort de Lionel Jospin, juste au lendemain des municipales, a suscité divers hommages. Pour les militants ouvriers, et en particulier pour une génération de militants trotskystes, cette figure enjoint à un bilan. Car, que cela plaise ou non, Lionel Jospin fut bel et bien un « trotskyste », et son parcours interroge sur cette histoire et celle de la gauche française. De plus, et cet aspect n’est pas indifférent, le personnage a généralement laissé le souvenir de quelqu’un de sympathique et d’ouvert, quoiqu’apparaissant publiquement, souvent, comme rigide et convenu. C’est pourquoi j’y reviens à mon tour, après avoir parcouru divers témoignages ou commentaires.

Par ses origines, Lionel Jospin tenait à la fois au protestantisme français, et au courant le plus pacifiste de l’aile gauche de la SFIO, tous deux représentés par son père Robert, souvent critiqué pour avoir été, sinon proche, du moins dans les sphères que pouvait attirer Marcel Déat. En fait, Robert Jospin ne voulut être « ni résistant, ni collabo » – et a protégé des résistants – équilibrisme redoutable qui pose bien des problèmes et a dû lui en poser. Quoi qu’il en soit, le fils n’est pas responsable de son père et le plus intéressant ici est le « background » culturel qu’a pu transmettre, ou imprégner, un personnage qui fut certainement, jusqu’à la fin de sa vie, abonné à l’Ecole Emancipée et à la Révolution Prolétarienne.

Lionel Jospin est entré à l’OCI en 1965, à 27 ans, après être passé par le PSU. Selon les récits repris ici et là, le contact a été établi par son ami Michel Lautrec, ou par l’instituteur « Bob » (Robert) Lacondemine – que j’ai connu par la suite et dont j’ai un souvenir très sympathique- et sans doute par les deux, en fait, et, comme beaucoup des jeunes normaliens et étudiants brillants qui se rapprochaient alors de l’organisation, sa formation fut prise en charge par Boris Fraenkel, de sorte que l’on peut penser, comme Boris Fraenkel l’a pensé et comme Laurent Mauduit et Denis Sieffert le signalent dans leur livre sur le « lambertisme » paru en 2024, que son silence total lorsque Fraenkel, introducteur de Reich et de Marcuse en France, fut exclu, « purgé » en 1967, aurait été un  mauvais signe politique. C’est en tout cas Fraenkel qui a convenu avec lui, et avec Lambert, que Jospin devait être un adhérent secret, car il semblait promis à une belle carrière diplomatique.

Telle fut la raison pour laquelle Lionel Jospin fut « placé » dans le PS renaissant du congrès d’Epinay. En même temps, il tenait encore lui-même des GER (Groupes d’Etudes Révolutionnaires), formant les nouveaux membres : c’est ainsi qu’il a gagné Michel Broué, qui narre avoir été charmé par l’ouverture d’esprit et le caractère de libre débat des cercles qu’il animait, mais qui comprit vite qu’aucun contact public n’était possible avec lui, puisqu’en même temps, repéré par Mitterrand, il montait rapidement dans le dispositif organisationnel du PS.

Il est tout à fait probable que Mitterrand, sinon savait tout, du moins avait intuitivement compris d’où sortait ce jeune homme, qui, lors d’une confrontation télévisée fameuse avec Georges Marchais, en 1978, sut le « prendre par la gauche » en soulignant qu’il était, lui, au travail, comme enseignant, dans la journée, et pas permanent se présentant comme « ouvrier ». Dans les années 1970 Jospin a « fait le job » de dirigeant d’un PS hétérogène et en pleine ascension, gagnant les voix des jeunes que rebutait le parti stalinien.

Quand Mitterrand devient président, Lionel Jospin lui succède comme premier secrétaire du PS, et reste donc extérieur, jusqu’en 1988, à tout gouvernement. Dorénavant, ses contacts avec l’OCI se limitent à des entretiens réguliers avec Pierre Lambert, auquel il paie ses cotisations. Mais le groupe dirigeant de l’OCI est dans le secret : selon Luis Favre, dans un billet diffusé sur les réseaux sociaux, lui-même espérait une évolution du « lambertisme » alors que d’autres fantasmaient une rupture révolutionnaire dans le PS, et les uns et les autres en voyaient la possibilité dans Jospin. Il ajoute que les tenants du second scenario se retrouveront derrière Jean-Luc Mélenchon. Luis Favre était lui-même, alors, dans une position d’interface entre Lambert et Lula, et il allait choisir Lula, futur président brésilien. Ce qu’il écrit là est peut-être un peu reconstruit après coup. Il me semble plutôt que l’OCI dans son ensemble, comme d’ailleurs la Ligue malgré les cultures différentes, rêvait d’un remake de juin 36 suivant mai 81 et donc de ruptures dans la gauche, mais que rien de ceci ne se produisit, ce qui nous a placés dans une sorte de vide.

Dans ces conditions, Mauduit et Sieffert ont eu raison de souligner la complexité humaine, sociologique et psychologique des « entristes » et l’unicité des cas de Jospin, d’une part, et de Mélenchon, d’autre part, qui n’a pas été un « sous-marin ». Si Jospin l’a été, ce ne fut pas comme envoyé dans le PS, mais comme haut fonctionnaire puis dirigeant du PS « piégé » dans son rôle, s’y identifiant et l’incarnant au mieux. En fait, pas vraiment un « sous-marin » : ceux-ci, ils existaient, n’ont quant à eux pas fait grand-chose comme on a pu le constater lors de l’invention du minuscule courant « Socialisme Maintenu » dans le Mouvement Pour un Parti des Travailleurs, en 1984. L’ironie de cette histoire culmina quand l’équipe des dirigeants de l’UNEF, dont les futurs compromis des « affaires de la MNEF », se rallia avec armes et bagages à Mitterrand en 1986 : Michel Broué, qui les a brièvement accompagnés, a raconté leur rencontre avec un Jospin blême, puisque toujours en contact avec Lambert quant à lui …

Ce contact – et le paiement des « phalanges », les cotisations à l’organisation – a duré jusqu’à la date extraordinairement tardive de 1987, bien que selon Luis Favre, Lambert lui aurait dit en 1986 avoir « libéré le frisé » (sic), c’est-à-dire laissé tomber toute velléité de contrôler Jospin. Lambert avait en effet, c’est très vraisemblable, laissé tomber – il avait alors laissé tomber tout projet de construire un parti révolutionnaire, au profit de la « boutique ». Jospin, lui, n’a sans doute jamais, subjectivement, « laissé tomber » quoi que ce soit : il a assimilé sa propre impuissance en une sorte d’attitude héritant de Léon Blum, selon qui l’ « exercice du pouvoir » dans le cadre de la gestion du capitalisme, n’était pas la même chose que la « prise du pouvoir ».

De 1988 à 2002, Lionel Jospin a « exercé le pouvoir ». Dans le cadre et conformément aux besoins du capitalisme et de la V° République. Comme ministre de l’Education nationale de 1988 à 1993, puis comme candidat du PS en 1995, déterminant ainsi son accession, après les législatives causées par la dissolution chiraquienne de 1997, à Matignon. Comme premier ministre, outre la volonté de réhabiliter les fusillés pour l’exemple de 1914-1918, sorte d’hommage à la mémoire du mouvement ouvrier passé, il fut le plus grand privatisateur d’entreprises publiques (France Télécom), le théoricien certes franc et en ce sens honnête du refus des pouvoirs publics d’intervenir en faveur des ouvriers (« L’Etat ne peut pas tout »), et il nomma dans son gouvernement son âme damnée Claude Allègre, le ministre de l’Education nationale le plus réactionnaire que l’on ait vu depuis … 1942 (ainsi que le déclarait un jeune délégué au congrès national de la FSU, déclaration répercutée dans la presse – c’était moi).

Michel Broué, devenu ami de Jospin une fois Jospin libéré de Lambert, raconte que l’embêter avec Allègre le mettait en rage. Mais il y avait de quoi : l’exercice du pouvoir non conquis se fait toujours au compte de l’ordre existant, ce qu’il devait savoir pour l’avoir expliqué en GER trente ans auparavant …

Lionel Jospin, on le sait, a raté le premier tour de la présidentielle de 2002, au profit de Le Pen, non pas en raison des nombreuses autres candidatures de gauche, mais en raison de cette politique dont l’accession de Le Pen au second tour fut la conséquence directe. Humainement parlant, il valait mieux pour lui ne pas être devenu président de la V° République, il se serait estimé tenu d’en jouer le rôle !

Se mettant alors en retraite politique, mais toujours désormais sage de la République –  de la Cinquième …- et n’ayant, discrètement mais surement, pas voté Chirac au second tour de 2002, il a produit des écrits intéressants, quoi qu’un peu incolores, non pas, certainement, qu’il fut incolore, mais parce que la renonciation à toute issue révolutionnaire décolore. Le plus intéressant réside souvent dans ses jugements psychologiques et moraux se détournant du bonapartisme et du populisme, les discernant chez Mélenchon, s’inquiétant des temps barbares qui arrivent.

Oui, ils arrivent, et nous y ferons face, sans répéter ni ressasser, mais avec des armes intellectuelles et morales, des notes, des touches, des flammes, des rires et des larmes, qui sans nul doute figurèrent dans ce que Fraenkel racontait à Lionel Jospin et ce que celui-ci racontait à Michel Broué dans leurs GER.

Vincent Présumey, le 03/04/26.