L’enseignement public en France est un enjeu politique et social central, à la fois du point de vue budgétaire, du point de vue institutionnel, du point de vue de la place de la jeunesse, et enfin du point de vue du rapport de force entre salariat et patronat. Cette place de l’école se retrouve dans tous les pays, mais elle est particulièrement décisive en France en raison d’une histoire particulière : lois scolaires et laïques, mouvements de la jeunesse de mai 68 au mouvement de 2006 contre le CPE (Contrat Première Embauche), en fait le dernier mouvement général de la jeunesse dans ce pays : cela commence à dater et, si nous remettons en perspective le moment présent, force est de reconnaître que les reculs majeurs se sont accélérés sous les présidences Macron, mais que la résistance a repris.
Le recul majeur accompli sous Macron fut en effet la réforme du lycée, éclatant le Bac, et Parcoursup, conditionnant l’entrée à l’université : rappelons que le mouvement explosif de la jeunesse, en 1986, avait « vitrifié » Chirac en imposant le retrait de la loi Devaquet ; or, celle-ci n’était rien d’autre qu’une sorte de Parcoursup non informatique de l’époque : elle a donc fini par s’appliquer.
Pour le patronat, les trois années du lycée et les années d’enseignement supérieur doivent former un continuum placé sous le signe de la spécialisation, de la sélection, et de l’évacuation du plus grand nombre vers la précarité, le Bac cessant d’être la base de nombre de conventions collectives, le socle de bien des concours, et le premier grade universitaire, pour ne plus être qu’une étape diversifiée dans un parcours sélectif qui devrait commencer par l’éloignement des couches les plus prolétarisées, à l’issue du collège.
Nous sommes là dans une logique inverse de ce qui a été appelé la « massification de l’enseignement », combinaison entre la contrainte faite à l’État capitaliste de scolariser le plus grand nombre d’une manière de plus en plus prolongée, et son freinage sur le budget et les moyens pour ce faire, entraînant les classes surchargées et la dégradation matérielle et sécuritaire des conditions d’enseignement et d’études. La prolongation de la réforme du lycée, sans laquelle celle-ci reste tronquée, car la masse de la jeunesse continue à passer par le lycée et le supérieur, devait donc être une réforme du collège.
Celle-ci apparut dans le second mandat de Macron, après le semi-échec politique de sa réforme des retraites de 2023 : ce fut le « choc des savoirs », projet systémique, idéologique et emblématique du ministre Attal par lequel celui-ci, tel un météore, fut propulsé de ministre de l’Éducation Nationale à premier ministre début 2024. Le principe central du « choc des savoirs » devait être le tri des élèves dès la 6°, en groupes de niveaux les prédestinant à leur destin ultérieur, le Brevet devenant le barrage à l’accès au lycée.
Roger Chudeau, ancien inspecteur d’académie « gaulliste social » devenu « monsieur école » du FN-RN quand il eut l’âge de la retraite, aspirant ministre de l’Éducation Nationale en cas de gouvernement RN, salua ouvertement, et ironiquement, cette réforme, comme copiée sur le programme du RN.
Après le passage au forceps de la réforme Borne-Macron des retraites en 2023, qui n’avait pas, comme Macron le souhaitait, restauré la force de son pouvoir présidentiel, le choc des savoirs était en fait la seconde manche de son acharnement.
Et une importante résistance s’est alors dessinée, susceptible de s’étendre aux parents, aux amis de l’école publique en général, à la jeunesse, exprimée par le mot d’ordre et l’avertissement « Nous ne trierons pas nos élèves », attaché à la figure de l’une des trois membres du secrétariat général du SNES-FSU, Sophie Vénétitay : même si le principal syndicat de métier de l’enseignement secondaire n’est pas allé jusqu’à centraliser rapidement le mouvement qui se déployait, et dont il était le point d’appui et la colonne vertébrale, en une manifestation nationale au ministère, il apparut néanmoins alors comme un verrou de résistance.
C’est ici le lieu de rappeler que la place particulière de l’enseignement public dans les rapports sociaux et politiques en France est également cause et conséquence de la place particulière des syndicats enseignants, historiquement forts et, surtout, unitaires, la FSU (Fédération Syndicale Unitaire) étant, de ce point de vue et malgré les reculs et divisions accomplis, héritière de la FEN (Fédération de l’Éducation Nationale), à savoir une fédération tournée vers la réunification du syndicalisme confédéré sur des bases de lutte de classe, reconnaissant de ce fait, comme la FEN avant elle, le droit de tendance.
Le choc des savoirs devait commencer à s’appliquer précisément au moment où Macron, par la dissolution de l’Assemblée nationale, a tenté d’imposer un exécutif Macron/Bardella. Ceci échoua par la formation du NFP (Nouveau Front Populaire), dans lequel deux centrales syndicales furent un moteur, la CGT et la FSU. Le gouvernement Barnier, minoritaire et illégitime, se fracassa sur une motion de censure en même temps que se produisait une grève massive de l’enseignement public le 5 décembre 2024.
Par conséquent, le budget 2025, laborieusement mis au point sous son successeur Bayrou, neutralisa les quelques 4000 suppressions d’emplois projetées dans l’enseignement public, formellement à l’issue d’une négociation avec le groupe parlementaire PS qui, en échange, ne censura pas son gouvernement, ce qui inaugura la phase de division du NFP entre PS et LFI.
La rentrée 2025 fut marquée par le mouvement du 10 septembre, la chute du gouvernement Bayrou et la formation difficile du gouvernement Lecornu, n°1 avorté, puis n°2. L’épée de Damoclès d’un mouvement social de grande ampleur, clairement brandie en septembre, demeura suspendue, et donc neutralisée, par la décision politique de l’intersyndicale de ne plus organiser d’action nationale, et encore moins d’action centralisée contre le pouvoir, depuis octobre 2025.
Malgré cela, la faiblesse de l’exécutif fut manifestée par une suspension très limitée, mais politiquement significative, de la réforme des retraites, et d’un projet de réforme de l’Assurance chômage, et par la neutralisation, et, de fait, la liquidation, du choc des savoirs. Ni le Brevet barrage, ni les groupes de niveaux, ne survivent, alors que leur mise en place avait commencé à la rentrée 2025. Parallèlement, la mise sous tutelle des lycées professionnels envers le patronat (et des lycées agricoles envers le patronat agricole) se poursuit, mais la réorganisation de la voie professionnelle est marquée de retards et de reculs.
Il s’agit là d’un échec politique majeur des exécutifs macroniens de la V° République, au centre duquel se situe la résistance du monde enseignant, et l’existence même, à leur corps défendant pour beaucoup de ses responsables qui ne comprennent pas ou ne souhaitent pas que leur appareil syndical joue ce rôle, du SNES-FSU et de la FSU.
En outre, un sujet monte en puissance massivement : les AESH, Accompagnateurs des Élèves en Situation de Handicap, en fait des accompagnatrices à 94%, où tous les syndicats sont unis pour demander leur accès à un statut de fonctionnaires de catégorie B, revendication bien entendu diamétralement contraire à toutes les politiques publiques de tous les gouvernements depuis des années, et qui a effectué pourtant une récente percée parlementaire, tant le sujet est « porteur » au niveau local et dans la presse régionale. C’est une question tout à la fois statutaire, revendicative et féministe, qui montre bien l’unité des problèmes.
Et avec les AESH se profile la question des AED, les Assistants d’Éducation, avec une revendication similaire à laquelle s’opposent encore les directions du SNES-FSU et du SNEP-FSU au motif (erroné, mais typique cette fois-ci du côté faible d’un syndicalisme catégoriel marqué) qu’elle menacerait la place des CPE (Conseillers Principaux d’Éducation), voire celle des Atsem des écoles maternelles, personnels territoriaux majoritairement féminins elles aussi.
Ayant donc subi une défaite centrale, pratiquement plus totale, en fait, que la suspension-décalage de la réforme des retraites, sur le choc des savoirs, le gouvernement Macron-Lecornu, avec le ministre Geffrey, a adopté un budget 2026, qui est passé du fait de l’absence d’appel national intersyndical à l’action, avec l’abstention du PS, qui comporte cette fois-ci les 4000 suppressions de postes que l’exécutif n’avait pu faire passer au budget 2025.
Rien de plus concret et en même temps rien de plus politique que tous les enjeux découlant d’un tel budget, donc. Dans l’enseignement public, ils se déclinent sous deux formules : la « carte scolaire » et les « DHG ». La carte scolaire est la carte départementale des ouvertures et surtout des fermetures de classes et d’écoles. Les DHG, Dotations Horaires Globales, sont la somme des heures hebdomadaires d’enseignement allouées à chaque lycée et à chaque collège. Fermetures de classes et d’écoles et baisses des dotations conduisant à entasser les élèves à 31, 32, par classes en collèges et 35 en lycées et à supprimer tout ce qui n’est pas « obligatoire », voire parfois ce qui l’est, suscitent évidemment des dizaines et des dizaines de mobilisations locales, pas seulement des personnels, mais des parents, des élus défendant l’école publique, des jeunes.
La méthode syndicale ici devrait être : soutenir et/ou impulser toutes ces actions et les réunir, à l’échelle départementale sur les Inspections d’académie, à l’échelle régionale sur les Rectorats, et finalement, à l’échelle nationale, sur le ministère. Or, si vous consultez les sites de toutes les fédérations de l’enseignement, FSU-SNUIPP, SE-UNSA (les deux principaux syndicats des personnels des écoles), FNEC-FP-FO, CGT-Educac’tion, SUD-Education, vous trouverez sans doute quelques mentions des « actions sur la carte scolaire » ou sur les dotations, nombreuses ces dernières semaines avec une occupation du Rectorat de Paris il y a déjà un mois, de gros rassemblements et grèves à Lille ou à Marseille, etc., mais jamais, jamais, n’est avancée la nécessité de centraliser ces mouvements portant sur le budget au niveau où cela se décide : ministère et Assemblée nationale.
Beaucoup de syndicats départementaux mènent une bataille conséquente qui conduit tout naturellement à des manifestations et des délégations aux Inspections d’académie, avec syndicats, parents, élus … mais la démarche élémentaire équivalente au niveau national n’existe pas, sauf partiellement, principalement au niveau du SNES-FSU, dans la mise en discussion de grèves nationales. Il y a là un problème politique clef concernant le rôle revendicatifs des syndicats, le même que lors de la réforme des retraites en 2023, à savoir que pour gagner, il faut aller où ça se décide et y concentrer les forces, donc affronter le pouvoir politique.
Il existe d’ailleurs, faut-il ajouter, une manière de ne pas centraliser pour gagner sous couvert de combativité, consistant à vanter les multitudes d’ « actions », voire à évoquer des perspectives de « grève reconductible » joignant telle localité à telle autre. Cela peut parfois être une étape, mais la nécessité d’une centralisation dans l’unité demeure fondamentale.
Or, l’intersyndicale FSU/UNSA/CFDT/CGT/SUD a finalement appelé, à la veille du second tour des municipales, à une grève nationale contre le budget et pour les moyens, le mardi 31 mars. Cette unité réalisée est stratégiquement liée au rôle, à nouveau, de la FSU et en particulier du SNES-FSU. Elle opère d’ailleurs avec un certain retard – il avait d’abord été question du 26 mars – lui-même dû indirectement à des frottements internes au SNES-FSU, liée au refus ou à la peur de certains responsables d’assumer la place tenue de fait par ce syndicat, qui progresse, depuis la défaite du gouvernement sur le choc des savoirs. Une fédération manque à l’appel, la FNEC-FP-FO, qui affiche une plus grande radicalité sur le papier en affirmant que la grève va se déclencher partout dès le 26. Mais les personnels sont attachés au tous ensemble pour être efficaces, et des secteurs importants de FO se joignent à l’appel au 31 mars, comme dans la plus grosse académie de France, Créteil.
Bien entendu, une grève même massive d’un jour le 31 mars ne peut rien régler par elle-même. Mais les grévistes le savent très bien. Ce qui fait l’importance politique du 31 mars est qu’il s’agit de fait du premier mouvement national, et par là central, depuis octobre, et cela juste au lendemain des municipales. Il dessine donc la voie de l’action, de l’unité d’action, de l’unité pour gagner, cela alors que les manifestations de retraités le 2 avril et surtout la lutte contre la remise en cause du 1° mai chômé, le 10 avril, le nécessité aussi. Selon la force de la grève, des manifestations, des assemblées générales, et de la présence de parents, de jeunes, de citoyens, la nécessité d’une manifestation centrale peut se dégager.
Mais à cette étape, cette grève peut et doit être l’occasion d’une revue des forces constatant à nouveau leur existence, pour reprendre confiance après des mois de division médiatique assidue visant à faire croire que nous ne pourrions rien contre l’inéluctable arrivée au pouvoir de l’union des droites avec le RN dans la V° République. C’est totalement faux, et c’est à l’honneur des personnels de l’enseignement public et de leurs sections syndicales de le montrer à nouveau dans ce pays !
Le 27/03/2026.
Document : l’appel de l’Intersyndicale de l’enseignement de l’académie de Créteil